Lundi 23 janvier 2012 1 23 /01 /Jan /2012 17:12


 

J’

ai achevé, il y a quelques temps, la lecture d’un roman brésilien intitulé Diario de um feniscente. Un peu de cuistrerie de temps en temps est un péché auquel on peut accorder l’absolution. J’aurai donc la cuistrerie de préciser, en prenant un air faussement modeste, que je l’ai lu en portugais car, même si je dois en baver un peu j’aime bien lire en langue originale. Je n’en dirai pas plus, laissant imaginer à mon putatif lecteur une polyglossie impressionnante plus que dans les faits.

Rubem Fonseca est un romancier que j’aime bien. Ce roman comme son titre l’indique (je m’amuse) prend la forme d’un journal personnel. Il raconte une histoire plutôt convenue d’un type qui mène une double relation amoureuse avec une mère et sa fille tout en pataugeant dans quelques autres relations plus ou moins anciennes. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’écrier « encore !!! » en découvrant que le héros était un romancier qui s’essayait à l’écriture d’un journal avec comme ambition d’écrire des dialogues lui qui dans ses romans précédents excluait systématiquement les dialogues. Je n’ai pu m’empêcher de m’écrier « naturellement !!! » quand j’ai très vite compris que ce romancier avait du mal à écrire un nouveau roman.

Il y a quelques jours je suis entré dans une librairie, une de ces librairies des petites villes de province qui sentent un peu le moisi et dont les planchers grincent sous les pieds, pour me laisser tenter. Le premier bouquin que j’ai pris sur la table où s’étalent les nouveautés et que j’ai retourné pour voir en quatrième de couverture de quoi il s’agissait m’a arraché les mêmes exclamations : c’était l’histoire d’un écrivain qui, que…

Il est bien rare lorsque je vais traîner dans une librairie et jette un œil aux nouveautés que je ne tombe sur quelque roman dont le héros est un romancier qui, que… Une fois sur deux, si ce n’est plus, ce monsieur (ou cette dame) se trouve dans les affres de l’écriture qui ne veut pas venir.

Et le cœur des stylisticiens estampillés Sorbonne d’entonner l’âme ravie « mise en abyme, mise en abyme ! »

Messieurs et mesdames les romanciers, je vous le dis comme je le pense, moi lecteur, humble et fidèle lecteur,  vos problèmes d’écrivains on s’en fout. Vous en chiez pour écrire ? Et alors ? On s’en fout !

 

Je m’adresse aux romanciers, mais les auteurs de théâtre dont le sujet est les affres du comédien, les cinéastes qui font un film dont le héros est un cinéaste qui veut faire un film mais qui, mais que…

Je vais vous dire : savez-vous à qui plaisent ces choses ? Savez-vous qui achète, en toute connaissance de cause les romans dont le héros est un romancier qui est en train de divorcer et qui va chez sa mère (cancéreuse) où, sur les traces de sa jeunesse, il essaie de retrouver la fraîcheur de l’inspiration ? Je vais vous le dire : ce sont ceux qui n’aiment pas la littérature, ou plutôt, j’essaie d’être juste, ceux qu’elle laisse de glace.

J’ai un ami chef d’orchestre qui me dit que le pire compliment qu’on puisse lui faire à l’issue d’un concert c’est de lui dire « c’était très intéressant ». Il ajoute : « tu viens de faire l’amour à une femme, tu luis dis ‘alors ?’ et elle te répond ‘c’était très intéressant’ ». Voilà ceux qui vous lisent, messieurs les romanciers dont les héros sont des romanciers qui, que… Ceux qui vous lisent sont ceux qui disent « c’était intéressant » parce qu’ils sont frigides à la littérature.  Pour eux la littérature c’est fait pour intéresser parce qu’ils ne sentent rien.  Ce qui les intéresse c’est de pouvoir disserter, de pouvoir à leur tour faire les intéressants et de se faire valoir à leurs propres yeux en se racontant qu’ils ont partagé les affres de la création.

On ne dira jamais assez les dégâts causés par le romantisme mal digéré. C’est lui qui a inventé de toutes pièces le mythe de l’artiste qui s’arrache les tripes pour créer à l’usage des pauvres humains perdus sans ses lumières, des choses qui s’appellent l’Art. Que voulez-vous ? le romantisme est né au moment où le capitalisme et  le libéralisme ont triomphé du vieux monde gouverné par une aristocratie vermoulue. Du temps de cette aristocratie l’artiste se devait d’être courtisan et de flatter son mécène. Sa fonction était de l’aider à briller. Un peu d’insolence n’était pas malvenue, au contraire, cela conférait à Monsieur le Protecteur un vernis de largeur d’esprit, mais pas trop tout de même. Vous me direz « Et Tartufe ! ». Louis XIV ne voyait pas nécessairement d’un mauvais œil qu’on rabatte un peu leur caquet aux prélats qui venaient lui faire la morale en chaire avant d’aller se régaler à sa table.

Avec la fin de l’Ancien Régime ce fut une autre histoire. L’artiste fut en quelque sort privatisé, mis sur marché, il lui fallut non plus trouver des protecteurs, mais des clients, des acheteurs. Le marché ! Déjà le marché ! Or, une des lois du marché, vous les savez, c’est celle de l’offre et de la demande. Ce qui est abondant ne vaut pas grand-chose. Ce qui fait le pris c’est la rareté, je ne vous apprends rien. Donc, très logiquement l’artiste pour se vendre a dû se présenter comme une marchandise rare.

« Pourquoi vous paierais-je cher, Monsieur ? »

« Mais parce que  j’appartiens à une humanité hors du commun ».

« A quoi puis-je le voir ? »

 « Il suffit de me regarder ».

Et voilà comment les artistes ont commencé à se faire des gueules d’artistes. Regardez les portraits des artistes d’Ancien Régime : rien, strictement rien, de les distingue du reste de l’humanité. Le père Bach a toute l’allure d’un brave gros bonhomme qui fait son boulot comme un perruquier ou un notaire. Entendons-nous, cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas eu de talent, ni même de génie. S’il avait besoin de gagner sa vie, il n’avait pas besoin  pour cela de l’attirail de marketing qu’impose la société capitaliste et libérale. L’artiste romantique a commencé par se singulariser par sa tenue, parce que de la sorte il affichait une âme singulière. Mais le marketing n’est pas seulement le packaging, c’est aussi la communication et l’artiste romantique a commencé à répandre l’idée qu’il était un élu. Pour cela il avait deux postures possibles : soit il se posait en émissaire du divin, soit en rival de Dieu, tel les anges déchus pour avoir défié l’autorité suprême. Dans les deux cas il se définissait lui-même comme créateur.

Vous rendez-vous compte de ce que cela veut dire ?

Ou les mots ont un sens ou on leur fait dire n’importe quoi. Créer cela veut dire faire sortir quelque chose du néant. C’est en effet, et si l’on y croit, le privilège de Dieu et de lui seul. Personne ne fait jamais rien sortir du néant. L’homme ne peut que fabriquer des choses à partir d’autres choses. Parler de matériaux à propose de création c’est une absurdité. Ou alors il faut dire, -pourquoi pas après tout- que créer, c’est fabriquer des choses nouvelles à partir de choses anciennes. Quand je prends de pommes de terre et que j’en fais des frites, en toute logique, je crée, si je donne au verbe créer ce dernier sens.

La différence, me direz-vous, c’est que faire des frites est à la portée de tout le monde, écrire Notre Dame de Paris, ou composer la symphonie Fantastique demande d’autres compétences.

J’en conviens. Je répète que je ne remets pas en cause le talent qui est en effet une chose rare.

J’essaie simplement de comprendre certains mécanismes.

A partir du moment où l’artiste a dû jouer la loi du marché, sauf à crever, il lui a fallu répondre aux objections tendant à minorer sa valeur.

En se présentant comme un créateur il se présentait comme un être doté de pouvoirs considérables. Mais encore lui fallait-il le prouver car, la chose est hélas avérée, l’acheteur potentiel, à de rares exceptions près n’entend rien, mais alors rien du tout à l’art. Il veut être assuré qu’il a bien affaire à quelqu’un d’exceptionnel et c’est d’abord dans  le discours et la posture de l’artiste qu’il va chercher cette assurance.

J’ai dit que l’artiste se présentait alors comme un émissaire ou un rival de Dieu. Emissaire cela veut dire que Dieu l’avait chargé de la mission d’éclairer l’humanité sur le beau, le bon, le juste. Rival, cela voulait dire qu’il était d’abord le Révolté, celui qui ne se plie pas. Paradoxalement l’une et l’autre attitude peuvent cohabiter. Cela n’a pas d’importance puisque ce n’est qu’une posture. Cela veut dire aussi que l’artiste, s’il était une sorte de messie, se devait de vivre une douloureuse passion, s’il était de la race des anges déchus ou des Prométhée se devait de vivre d’affreux tourments en punition de sa rébellion. Dans un cas comme d’en l’autre, il lui fallait souffrir.

Je pense à ce que disait Giono à quelqu’un qui tenait à le faire souffrir en écrivant. Si écrire l’avait fait souffrir, répondait-il gentiment, il se serait abstenu d’écrire. Il avouait ne pas aimer souffrir !

 

 

 

En somme, l’artiste, entre Grâce et Malédiction, s’est mis à jouer le rôle qu’on attendait de lui. Cela n’a pas forcément donné de mauvais résultats. Ce qui m’intéresse particulièrement, ce à quoi il faut faire attention, c’est que jouer un rôle ne veut pas forcément dire mensonge ou imposture. Je crois que, très sincèrement, les grands romantiques ont eu pour ambition de mener l’humanité (leurs lecteurs) vers le beau, le bon, le juste, en particulier en décorticant et en dénonçant les travers de la société dans laquelle ils vivaient. La posture d’ange rebelle les a conduits à un certain anticonformisme et à un goût de la provocation qui contrebalançait un peu le conformisme et la frilosité bourgeoise. Ceci dit, leur lectorat se recrutait dans une élite que cela émoustillait mais qui n’en perdait pas de vue pour autant ses intérêts commerciaux et financiers.

J’attire ton intérêt, putatif lecteur, sur une réalité psychologique particulière : l’auto-conviction. Quand on adopte une posture et qu’on la garde longtemps, elle finit par cesser d’être une posture pour devenir nature. Cela peut d’ailleurs avoir des effets bénéfiques. C’est ainsi, par exemple, que d’anciens grands timides à force de jouer la comédie de l’aisance en public finissent par acquérir cette aisance et ce d’autant plus que leurs vis-à-vis leurs renvoient l’image de l’aisance. C’est là un mécanisme fondamental qu’il est bon de connaître. Si je fais ce petit détour par la psychologie c’est parce que je crois qu’avec le romantisme beaucoup d’artistes ont fini par croire qu’ils étaient effectivement touchés par la Grâce ou frappés par la Malédiction. C’est l’époque où tous, dans leurs autobiographies, se croient obligés de parler de vocation, comme les grands mystiques. Pour parler franc certains ont fini par vraiment péter les plombs et la clientèle, au fond, ne demandait pas mieux. La critique s’est empressée de monter en épingle les cas savoureux, les folies, les suicides, les morts lamentables, mais si l’on regarde les biographies on s’aperçoit que la très grande majorité de ces artistes échevelés par l’inspiration ont fait de beaux vieillards qui sont morts au milieu des meubles d’acajou, des pendulettes en argent, des cheminées en marbre et des abat-jours à pompons. Tandis que flamboie l’idée de l’artiste aiguillonné par un appel irrésistible à la création à laquelle il sacrifie tout, on les voit en réalité se débattre dans des problèmes de fric qui les contraignent, bon gré, mal gré à produire à la chaîne. Les éditeurs jouent à fond la carte du fric, pas celle du chef d’œuvre. Un artiste dans la mouise est une bonne chose, ça le pousse au cul. Les créanciers de Balzac ont plus fait pour la littérature que tous les théoriciens de l’écriture. Cela ne veut pas dire que ce qu’ils produisent ne vaille rien. Pas du tout. Quand on a du talent et qu’on travaille beaucoup on obtient de beaux résultats. Il n’y a pas de secret !

Un des résultats de ce que je viens, très sommairement de décrire, c’est qu’une fois convaincu de sa condition d’être à part, l’artiste a parfois fini par en déduire, très logiquement d’ailleurs, que lui-même constituait un sujet passionnant. Cela a pu prendre des formes diverses comme par exemple la réécriture de biographies d’artistes des temps anciens chez qui on projetait les fantasmes des temps présents et où auxquels il s’identifiait en toute modestie. C’est alors qu’on a fabriqué l’image d’un Michel-Ange tourmenté, d’un Tasse persécuté, d’un Mozart angélique… C’est aussi l’époque où ont fleuri les autobiographies plus ou moins romancées dont la principale fonction était de montrer à quel point l’artiste sent mieux que tout autre, combien il aime plus follement que tout autre, combien il souffre incomparablement plus intensément que le commun des mortels, combien sa nature d’exception le marginalise dans un univers médiocre qui ne peut comprendre sa grandeur (Ah ! les ailes de géant !). Ses rêves, ses délires deviennent, à ses yeux mêmes, dignes d’être imprimés et vendus et s’il n’en a pas il s’en fabrique, s’il le faut à coup de jaja (ou d’opium s’il en a les moyens). Le pire c’est que pour certains ça finit par les conduire à la déchéance vraie. A force de se voir en ange déchu on finit par se casser la gueule. On s’est complu à noircir le tableau, à voir des parcours tragiques là où il n’y avait, au fond, que des vies ni plus ni moins cahotiques que celles du commun des mortels. On s’est ingénié à ignorer les bassesses, les petits calculs chafoins, les manœuvres tordues, les vacheries, les léchages de bottes. On a transformé les histoires de cul, les amourettes, les cocufiages, pour en faire des flamboyantes passions. On a banni tout ce qui pouvait ramener l’artiste aux faiblesses ordinaires, il fallait qu’il fût l’Incompris, le Maudit. Rien de plus délectable que les fins pathétiques. L’artiste qui meurt dans la misère, oublié de tous devint un cliché délectable, comme si seul l’artiste mourrait dans la misère et oublié de tous.

Et puis il y eut les impressionnistes et les ricanements des bons bourgeois, Stravinsky et les sifflets à la première du Sacre du Printemps. Quelle aubaine ! Ce qu’on oublie c’est que les impressionnistes ne sont pas tous morts fous ou dans la misère, loin de là, que Stravinsky et la plupart des artistes qui firent scandale firent fortune et devinrent des icônes de leur vivant. Cela ne me dérange pas du tout. Le propre du public c’est de repousser dans un premier temps tout ce qu’il n’a jamais vu, surtout chez les vieux, or le public des salons de peinture, des théâtres, des concerts, n’était pas, et n’est toujours pas composé en majorité de petits jeunes, mais les petits jeunes arrivent derrière.

Il faudrait parler du scandale. Il y a une grande ambiguïté dans ce phénomène. Il y a scandale et scandale. Les choses qui dérangent réellement, qui choquent réellement, on les fuit, on les ignore, on passe au large. Mais lorsqu’une chose scandalise une génération vieillissante, justement parce qu’elle est vieillissante et n’accepte plus qu’on dérange ses habitudes, c’est une autre histoire. Au fond, cela n’a rien de scandaleux. Les vrais artistes maudits ne sont pas ceux dont on dit aujourd’hui qu’ils ont été injustement, stupidement, incompris de leur époque, mais ceux qu’on a oubliés parce qu’ils étaient réellement scandaleux, ou pire, ceux qu’on a classé parmi les mauvais ou les anodins et que personne n’aurait l’idée d’aller arracher à leur bannissement.

L’histoire des impressionnistes a beaucoup traumatisé la bonne bourgeoisie, d’une part parce qu’elle a fait mauvaise figure, mais surtout parce qu’elle est passée à côté d’une bonne affaire. La mauvaise figure, elle s’en fout. Mais la mauvaise affaire lui est restée sur l’estomac. Aujourd’hui encore le bobo tremble à l’idée de passer pour un imbécile qui se serait moqué des impressionnistes. Le bobo se veut connaisseur, et, dans sa médiocrité culturelle, il n’a retenu qu’une chose : c’est que le scandale a précédé un retournement de la conjoncture. Il aime à y voir un signe du génie incompris mais pas pour longtemps.

 

 Par ailleurs le mythe de l’artiste créateur a eu pour conséquence que celui qui voulait acquérir ses lettres de noblesse en matière d’art se devait de produire des choses jamais vues. La création est devenue cela. Si on réfléchit deux secondes, cela se défend sur le plan psychologique. En effet, ce que je n’ai jamais vu et dont je ne soupçonne pas l’existence (sinon je l’aurais imaginé et donc vu d’une certaine façon) n’existe pas pour moi. Si on me le met devant les yeux c’est comme si on le tirait du néant. Faute, et pour cause, de pouvoir tirer quoi que ce soit du néant, l’artiste a ramené le néant au jamais vu.

Une de mes manies, je l’avoue, c’est la dénonciation de la confusion entre originalité et singularité. Faire preuve d’originalité c’est de se distinguer par un je-ne-sais-quoi, qui dans vos œuvres vous est propre et vous met clairement à part  des autres, sans artifice aucun. J’insiste bien là-dessus : sans artifice aucun. Et cela oui, c’est du jamais vu, du vrai.  Les grands artistes ont tous cette touche particulière  qui leur est consubstantielle, qu’ils cultivent, qu’ils développent, mais qu’ils portent en eux depuis toujours et qu’on ne peut acquérir si on ne la possède pas. Il y a de l’injustice là-dessous, si l’on veut. 

J’ai dit plus haut que la clientèle, dans la plupart des cas, ne connaît rien ou pas grand-chose à l’art, par paresse, par mépris souvent, par indifférence, par inculture, par inculture surtout. Par cuistrerie. C’est là qu’intervient le glissement de l’originalité à la singularité. Pour qui est incapable de reconnaître ce qui est original, et nous allons retrouver ce que je disais plus haut, l’original devient le jamais vu. Or celui qui ne s’est pas donné la peine de se cultiver n’a pas vu grand-chose. A ses yeux la moindre excentricité peut passer pour de l’original. Il suffit de se raser la tête quand la mode est aux cheveux longs ou de se laisser pousser les cheveux jusqu’aux fesses quand tout le monde les porte courts pour épater le bourgeois qui vous trouve original, et donc créatif. En réalité on est dans la singularisation qui est tout autre chose. Se singulariser c’est, très artificiellement, attirer l’attention sur soi par une attitude dont on sait très bien qu’elle fera réagir la plupart des gens surtout s’ils sont de nature frileuse ou conformiste.

L’artiste qui ne possède pas l’originalité est tenté de jouer la carte de la singularisation. Quand je dénonce la confusion entre originalité et singularisation, je ne déprécie pas forcément la singularisation. Elle peut avoir des côtés sympathiques. Ce  qui est catastrophique à mes yeux c’est lorsqu’on fourgue une singularisation grossière pour la marque du génie.

Je semble m’écarter de mon propos premier qui était une certaine lassitude devant l’abondance de romans dont le héros est un romancier.

En fait pas du tout. Si l’on rapproche la tendance de l’artiste à se poser comme sujet d’intérêt supérieur et la tendance à chercher la singularité comme mode de distinction, on verra que d’une part l’écrivain –puisque nous traitons plus précisément d’écriture – va chercher fébrilement, et par tous moyens,  à se forger une écriture qui soit tout sauf celle du voisin et que le récit qu’il va pouvoir faire de cette recherche fébrile d’une écriture singulière  va lui paraître un sujet en or. Quoi de plus fascinant que la quête du Graal qu’est la création littéraire par le créateur lui-même ?

J’ai lu, je ne sais plus où, une définition de la modernité en littérature qui m’a beaucoup plu parce que je la trouve très juste. Jusqu’à une certaine époque, disait l’auteur de cette définition, on écrivait pour raconter des aventures. La modernité en littérature c’est lorsque l’écriture est devenue l’aventure.  Autrement dit le moment où l’écrivain s’est autocentré en se réduisant –le mot est un peu péjoratif, sans doute- à sa seule fonction de chercheur d’écriture originale.

Ecrire des aventures n’est plus apparu comme digne de l’art.

Il faudrait ajouter à cela une chose assez terrible qui est le poids de la mémoire de tout ce qui a été écrit. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Il est vrai que pour un romancier d’aujourd’hui il est devenu presque impossible de produire naïvement un roman à l’ancienne car les anciens –je parle des grands du XIXème et d’une partie du XXieme ont en quelque sorte épuisé les ressources. Il y a une réelle lassitude à reproduire éternellement les mêmes schémas. Quelle angoisse ! L’écrivain d’aujourd’hui est coincé entre le risque de l’académisme et celui de fuite en avant. Tout ou presque a été essayé, du roman sans personnage au roman sans récit, de l’éclatement des point de vues à l’écriture désarticulée, ou aléatoire, des règles du jeu arbitraires à la logorrhée baroque. Seuls les universitaires théoriciens de la littérature se délectent et pataugent avec une indicible volupté dans l’analyse de ces tentatives multiples. Il faut voir avec quelle gourmandise ils vous assènent des déictiques, des diégèses, des focalisations, des indices de l’énonciation et des discours performatifs. Le je-ne-sais-quoi dont il était question plus haut leur passe absolument au-dessus de la tête.

Je connais un jeune homme qui est metteur en scène. Enfin, il essaie. Il est passé directement des études littéraires à une grande et brillante école de théâtre où un gourou l’a soigneusement formaté. Ce jeune homme, très gentil, très sérieux, très sensible, est tenté par l’écriture. Il m’en parle parfois. La question que je n’ai jamais osé lui poser est la suivante : « mais mon pauvre, que peux-tu bien raconter ? ». Il ne connaît de la vie que sa confortable petite histoire. Il n’est jamais sorti de l’école. Il ne s’est jamais frotté au monde. Il s’est tranquillement marié avec une aimable et douce camarade de fac et il cherche inlassablement à créer et à se faire reconnaître comme créateur.

Je suis toujours perplexe devant les romanciers qui n’ont jamais quitté leur petit univers peinard. Je n’ai rien contre les petits univers peinards. Le mien en est un. Je suis toujours  perplexe aussi devant les romanciers dont toute l’œuvre se ramène à un seul épisode traumatisant de leur vie. Je suis perplexe parce que ce que je cherche quand j’ouvre un roman, c’est d’oublier qu’il a été écrit. L’auteur ne m’intéresse pas. Désolé pour les auteurs. Je ne veux pas être entravé par l’écriture. Quand l’auteur est trop présent c’est comme lorsqu’à la télé, tandis que des patineurs s’efforcent à déployer force, grâce et charme, sur une musique qui leur parle on a un type qui ne cesse de décrire en termes techniques ce qu’on est en train de voir et qui gâche tout plaisir pour étaler sa science.

Il est presque inévitable que le type qui n’a rien à raconter ou toujours le même épisode ressassé soit presque automatiquement conduit à bidouiller l’écriture, à en faire son aventure. Ou plutôt et pour être précis, il lui suffit de se convaincre que la quête, même vaine, même avortée, même la seul aspiration à une écriture innovante suffit à nourrir un récit plus ou moins bien ficelé et plus ou moins convenu.

Si l’on met ensemble tout ce que je viens d’essayer de synthétiser : le mythe de l’artiste créateur, l’usure des formes romanesques, la fuite en avant dans la recherche du jamais vu, la crainte obsédante chez le public intello-bobo de passer à côté du génie (confondu avec le singulier), on en arrive au romancier qui finit par penser que son boulot de romancier est un sujet du plus haut intérêt, surtout s’il ne sait ni quoi, ni comment écrire. Faute d’avoir autre chose à raconter, il se raconte, plus ou moins convaincu que sa qualité d’artiste suffit à le rendre intéressant. Le nombrilisme littéraire devient un succédané de l’inspiration.

 

Je vous en supplie mesdames et messieurs les romanciers racontez-moi tout ce que vous voulez, sauf des histoires de romanciers. Laissez votre nombril tranquille. Il est sans doute très beau, vous y tenez certainement à juste titre, mais il ne vaut ni plus ni moins que celui du reste de l’humanité. Tournez votre regard vers le monde. Tournez votre regard vers le monde ! Frottez-vous au monde. Il est d’une richesse inépuisable, lui. Cessez de vous poser des questions sur l’écriture : écrivez ! N’essayez pas de vous singulariser pour vous convaincre de votre talent. Abandonnez l’idée que vous avez une mission. Ne vous questionnez pas sur votre raison d’être. Ne justifiez pas votre existence. Ne cherchez pas être intéressants. Soyez seulement généreux et sincères. Considérez-vous comme d’humbles artisans. Faites un roman comme on fait une commode : avec du métier et du coeur. Si vous avez du talent vous ne lui échapperez pas.

Par L'ermite du mont Ventoux
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Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 11:13


 

U

ne des façons les plus efficaces pour lutter contre sa propre morosité est de s’amuser à chercher dans le vaste réservoir à souvenirs qu’est notre humaine cervelle ceux de moments particulièrement plaisants. Je ne parle pas de grandes joies, de l’exultation des victoires méritées, de l’éblouissement des aveux partagés, des triomphes, des heureuses surprises, des coups de chance inespérés. Je parle de moments où l’on s’est trouvé assez bien pour se dire qu’on était bien. Cela dépend peut-être d’un état d’esprit qu’il convient de cultiver. Il convient de le cultiver car tout nous pousse à nous braquer plutôt sur les petites misères que sur les petits bonheurs. Erreur ! Fatale erreur ! Scandaleuse erreur ! Ne négligeons pas les moments de doux contentement.

Il y a quelques temps de cela, me sentant saisi par la morosité, je me suis appliqué à chercher dans ma cervelle le souvenir de quelques-uns de ces moments où je me suis senti bien sur terre, où la vie m’a paru appétissante. En réalité je n’ai pas eu à tamiser laborieusement les sédiments de mon existence. Il m’a suffi d’être en  disposition pour que remontent d’eux-mêmes à la surface quelques-uns de ces moments de bien-être (c’est le mot juste), pour que certains d’entre eux, telles des bulles échappées aux fermentations intimes (fermentations cérébrales s’entend) viennent éclater à mon mélancolique présent. Toutes les fermentations ne dégagent pas des miasmes. Il en est qui fleurent bon le bonheur. Eh ! bien, putatif lecteur, il se trouve que d’une de ces bulles s’échappa l’image d’une belle nuit de fin de printemps où je pissais sous un ciel étoilé quelque part dans la Montagnette. Je dis « l’image » faute de mieux car ce qui s’échappa de cette bulle n’était pas seulement visuel, encore que je revisse et revoies encore très précisément les lieux, mais contenait aussi tout ce que peuvent percevoir nos sens, et même l’effet de ces choses sur mon état d’âme d’alors.

Cet effet il m’est difficile de le décrire autrement qu’en parlant de bien-être, un bien-être sans doute fugace mais si profond qu’il continue à fermenter quelque part en moi et à libérer des bulles qu’un rien peut pousser hors de leur gangue mystérieuse et qui ont le pouvoir magique de m’apaiser quand je me tourmente.

Pisser aux étoiles, t’exclameras-tu, avec quelque ironie, voilà qui mérite qu’on en fasse un poème ! Rassure-toi, je n’en ferai pas un poème. Je ne le ferai pas simplement parce que je ne suis pas poète. Si j’étais poète, sans aucun doute j’écrirais une ode au pipi sous la voûte étoilée. Il est possible, car je n’ai pas tout lu, qu’un poète ait déjà eu cette idée-là. Oh ! Que je voudrais avoir le talent de trouver les mots qui diraient la volupté qu’on a à vider sa vessie sous les constellations ! Mais foin des regrets inutiles !

Il m’est difficile de ne pas me poser de questions. Je fus, comme toi, un peu surpris devant ce constat. Je me suis donc demandé et je me demande encore ce que signifie cela, cette curieuse volupté.

 

Faisons un détour. Un long détour.

 

Nous ne sommes que des tubes.

Voilà une de mes rares certitudes. Elle est un tantinet humiliante.  Je ne sais pas d’où nous venons ni où nous allons mais je sais qui nous sommes : nous sommes des tubes. Et comme j’ai la manie de la précision linguistique je ferai remarquer que cette réponse agit en retour sur la question : si nous sommes des tubes il convient non pas de demander  « qui sommes-nous ? » mais « que sommes-nous ? » Voilà pourquoi je dis que nous considérer comme des tubes est quelque peu humiliant dès lors que nous nous considérons comme des personnes et non comme de simples objets.

Une bouche, un trou du cul, une tubulure plus ou moins sophistiquée reliant l’une à l’autre, telle est notre structure profonde. Quelle est la fonction de cette tubulure ? Elle est bien simple : elle fait le tri, dans ce qui pénètre par la bouche, entre ce qui doit ressortir à l’autre bout et ce qui doit être conservé. Et quelle est l’utilité de ce qui doit être conservé ? C’est tout simple : cela permet au tube de fonctionner.

Et nos yeux ? nos oreilles ? nos bras et nos jambes ? nos poumons et nos reins ? Qu’ont-ils à voir dans tout cela ? Quel rapport avec le tube ?

C’est pourtant simple : certains de ces organes, tels les poumons ou les reins, ont la même fonction de tri : il faut faire entrer dans la machine du liquide et du gaz. Il faut la purger de ses déchets gazeux et chimiques : tout entre par la bouche : solide, liquide, gaz : le solide sort par le trou du cul, le liquide par le zizi, le gazeux par où il est entré.

Notre cœur, nos vaisseaux, notre système sanguin ? Ils n’ont d’autre fonction que d’apporter à nos membres, et à notre cerveau l’énergie qui lui est fournie par la tubulure centrale. Pourquoi notre tête et nos membres ont-ils donc besoin de cette énergie ? C’est bien simple là aussi : notre cerveau a besoin d’énergie pour pouvoir commander à nos muscles. Pour quoi faire ? Mais pour aller chercher de quoi introduire dans notre bouche.

Certes, je simplifie, mais avec la conviction qu’on peut aller au plus menu détail de notre organisme sans que rien ne change au constat : nous sommes des tubes dont la fonction est de permettre à eux-mêmes d’entretenir cette même fonction.

Nos sens, notre intelligence, sont d’abord au service du tube qui les entretient.

Avoue, putatif lecteur, qu’il y a dans tout cela quelque chose d’un peu absurde. Imagine un ingénieur qui se donnerait un mal de chien à construire un robot dont la fonction serait d’aller puiser dans la nature de l’énergie pour la transformer de manière à lui permette d’aller puiser cette énergie pour la transformer de manière à... Etc, etc. Je suis sûr que certains y ont déjà pensé. Qui sait même si certains n’y sont pas parvenus ? On serait bien tenté de leur demander à quoi peut bien servir un tel robot.

Ce robot pourrait, sur le papier, fonctionner éternellement, ou du moins aussi longtemps que son univers pourrait lui fournir de l’énergie, mais voilà : dans la réalité il y a la matière dont sont fait les robots, mais aussi nos chères petites personnes. Le hic, c’est qu’il y a aussi le temps, qui aime décomposer la matière. A plus ou moins long terme une pièce du robot lâche, victime de l’usure du temps, notre jolie petite personne se déglingue, part en brioche petit à petit ou se bloque d’un seul coup. Le tube cesse d’être alimenté en énergie. Le robot et nous redevenons poussière : molécules replongées dans la grande soupe universelle.

 

Un des rêves des fabricants de robots est d’en construire un qui serait capable de fabriquer ses semblables.

 

D’où penses-tu que leur vienne cette idée ?

 

Mais bien sûr : de la reproduction, de la nôtre en particulier. J’imagine que le premier humain en capacité de réfléchir et de s’interroger sur le sens des choses a eu vite fait de postuler que la reproduction était une façon de conjurer la mort. Je ne vais pas m’amuser à développer. Eros contre Thanatos.        

Je suis sans doute cynique et désabusé, mais je ne peux m’empêcher de penser que ce que nous appelons l’Amour et son cortège de palpitations, de déclarations enflammées ou timides, de sourires et de larmes, de sérénades au clair de lune, de romans, de poésies, de séries télévisées, de fleurs et de bagues, de grandes orgues, cet Amour qui occupe tant de place dans nos vies, sans lequel on se sent mal, n’a d’autre fonction que, d’une façon ou d’une autre, de nous contraindre à faire se rencontrer notre ADN avec un autre ADN pour qu’il en naisse de jolis bébés qui ne sont que des tubes miniatures usant l’énergie dont ils sont pourvus à leur naissance à réclamer qu’on leur donne de quoi réclamer qu’on leur donne…

Je suis un homme. Je veux dire un mâle. C’est dire que je sais, dans ma chair, quel tyran est l’instinct sexuel. Nous autres mâles, nous sommes programmés pour semer à tout vent. Notre sexe ne nous demande pas notre permission pour brailler comme un nouveau-né affamé. La comparaison peut sembler saugrenue,  elle ne l’est pas. Peut-on empêcher un nouveau-né qui a faim de brailler ? On est sidéré quand on considère le nombre de spermatozoïdes qu’un homme produit et disperse dans sa vie. Nous ne savons pas compter jusqu’à là.

Il faudrait faire comme les mathématiciens : utiliser des exposants. Je leur laisse ce soin. Combien de glands un chêne produit-il dans son existence séculaire ? Il faut bien cela pour que de lui naissent quelques rares autres chêne. C’est comme si la nature faisait en sorte qu’il soit presque impossible de ne pas se reproduire.

La contraception ?

Mais la contraception n’empêche pas la reproduction. Elle s’est répandue à partir du moment où la survie des nourrissons et des enfants a été assurée. La contraception est une variante d’ajustement. Jamais on n’a autant eu recours à la procréation assistée que depuis qu’on contrôle les naissances, et là où on les contrôle.

Oh ! Je vois naître bien des objections. Je ne peux y répondre maintenant, cela nous porterait trop loin.

Pour ne pas trop m’éloigner de mon propos je dirai, de façon abrupte, que tout ce qui gravite autour de l’Amour, y compris dans ses dimensions les plus éthérées, n’a d’autre but que de faire transiter par notre personne ce que nous nommons la vie. Tube là encore.

J’y songe tout à coup, il aurait peut-être fallu que je définisse ce qu’est un tube. Cela semble évident et l’est sans doute. Ce qui fait le tube, ce n’est pas sa forme, c’est sa fonction : c’est une chose relativement stable qui permet  à une autre chose de transiter d’un point à un autre sans possibilité de se disperser. C’est du moins ainsi que je le définis ici et pour mon propos. En ce sens on peut classer les rails parmi les tubes. Cela peut paraître abusif, mais je préfère l’image du tube qui est parlante à l’utilisation ou même la création d’un mot nouveau forcément ésotérique et presque à coup sûr un peu prétentieux. Nos nerfs sont des tubes, nos  neurones sont des tubes et quand la vie passe par nous, nous sommes encore une fois des tubes. La petite graine que le papa va planter dans la maman n’est qu’une graine de tube.

Qu’on ne m’imagine pas plus ignare que je ne le suis. J’ai quelque idée de la façon dont se transmet, au degré le plus microscopique, la vie. J’ai cru comprendre que cela prenait forme de message. Pas de message sans transmission, pas de transmission sans tube.

Nous sommes des tubes qui s’autoalimentent dans le seul but de pouvoir s’autoalimenter le plus longtemps possible et qui produisent d’autres tubes pour que l’auto-alimentation puisse se poursuivre et que les tubes puissent à l’infini produire d’autres tubes etc, etc…

Comme je l’ai dit plus haut, il y a de l’absurde dans tout cela.

Or l’homme n’aime pas l’absurde. Rien de plus absurde que le cycle. Rien de plus angoissant que la cyclicité. Que les choses tournent en rond à l’infini sans jamais en sortir se heurte à un de nos instincts qui est d’aller voir ailleurs, s’évader. La cyclicité enferme. Elle est une prison désespérante. Ces tubes s’autoalimentant, s’auto-reproduisant dans une ronde sans fin sont durs à contempler. Dès qu’on a le loisir de prendre cela en considération on est contraint soit de s’abîmer dans une perplexité sans fond qui vire facilement au victimisme, soit de faire le constat de notre incapacité à comprendre le pourquoi des choses, soit à adopter quelque dogme, généralement inscrit dans un livre plus ou moins clair, plus ou moins accessible au premier venu,  mais parfaitement péremptoire dans l’assurance qu’il donne quant à la possibilité d’échapper à la ronde infernale des tubes par des moyens qu’il énumère et qui lui ont été dictés par des instances indiscutables, par une autorité détenant les clés de tout et qu’on appelle Dieu généralement.

J’avoue que je penche plutôt vers la seconde attitude. Elle me conduit à penser que notre cerveau est fait pour que le tube fonctionne et rien d’autre.

Rien d’autre ? Vraiment ?

Et les questions que je me pose, sont-elles au service du tube ?

Je crains que oui.

 

La faiblesse de notre constitution physique ne nous permettrait pas de survivre en tant qu’espèce sans notre intelligence. J’énonce là des banalités. L’homme doit sa survie à son cerveau qui contrebalance ses failles physiques. Mais de quelle façon ? Justement par l’intelligence, or cette intelligence a pour moteur la curiosité,  c’est-à-dire la capacité à se poser la question « pourquoi ? ». De même que nous produisons beaucoup, mais alors beaucoup plus de spermatozoïdes que n’en requiert la reproduction, nous nous posons beaucoup plus de questions que n’en requiert notre survie, c’est-à-dire notre adaptation à nos conditions de vie. Je crois cela. De même que nous fabriquons des spermatozoïdes, j’allais dire « aveuglément » et sans discrimination, et en quantités hors de toute mesure, de même qu’à nous autres mâles, viennent obstinément et régulièrement des érections parfaitement inutiles en termes d’efficacité reproductrice, il vient à l’humain des questions de façon indiscriminée, dans tous les sens, à tout propos et à tous bouts de champ. C’est comme si la nature avait pour règle de tirer dans tous les sens à feu continu pour s’assurer d’atteindre à un moment ou un autre une cible profitable. C’est peut-être pour cela que m’est venu l’adverbe « aveuglément ».  Cela nous semble un peu grossier comme méthode (Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens) mais elle a le double avantage d’être efficace et très simple.

Il faut croire que le système est assez efficace puisque l’humanité a survécu. Mais de même qu’il y a des graines qui tombent sur le rocher et ne fructifient pas, de même qu’un massacre fabuleux de spermatozoïdes et de glands résulte, en façon d’effet collatéral, de cette technique des frappes  indiscriminées et massives, il est des questions qui ne sont d’aucune utilité et même carrément nocives. J’aurais tendance à croire que poser une question à laquelle il ne nous est pas de réponse possible est nocif. Pourquoi ? Parce que s’interroger c’est user de l’énergie et user de l’énergie en vain, en sachant que c’est en vain me semble pervers. Je suis toujours frappé par la stupidité des mouches qui sont capables de butter pendant des heures contre la même vitre alors que l’autre battant de la fenêtre est grand-ouvert. La vitre est inaccessible à leur cervelle de mouche. Je suppose qu’à leur façon elles s’interrogent sur le mystère de la transparence du verre. Leur façon de s’interroger c’est cette obstination à foncer sur la vitre. Je crois que nous nous comportons comme la plus stupide des mouches lorsque nous nous obstinons à poser des questions sans réponses. Or les questions sans réponses se ramènent toutes à une seule : « pourquoi ? ».

La sagesse consisterait-elle donc à cesser de se poser la question « pourquoi ? » ? Mais une mouche peut-elle cesser de butter contre sa vitre ? Rien à faire : c’est sa nature de mouche. Notre nature d’hommes nous pousse à butter contre la vitre des pourquoi. On n’échappe pas à sa nature.

 

Quel rapport avec le fait de pisser aux étoiles ?

J’avoue avoir un peu de mal à répondre à cette question. Si tout était clair je n’aurais pas besoin de m’efforcer de canaliser mes maigres réflexions en les couchant sur le papier. Ce que je constate c’est que lorsque je fais pipi je me sens plus que jamais tube. Tiens : un petit crochet autobiographique. Dans mon jeune temps j’avais un camarade un peu vétilleux (oh ! le bel adjectif suranné !) qui vous reprenait systématiquement quand vous aviez le malheur de dire devant lui que vous aviez envie de pisser : « On ne doit pas dire j’ai envie de pisser, mais j’ai besoin de pisser » rectifiait-il. Il n’avait pas tort et l’on se demande par quelle bizarrerie on en est arrivé à considérer l’urgence mictionnelle comme une envie. Une envie ça passe… C’est dire que lorsque nous pissons nous ne faisons rien d’autre que nous soumettre à notre nature de tubes. Résister n’est d’aucune utilité. Nous apprenons à ne pas pisser n’importe où ou n’importe comment mais nous n’apprendrons jamais à ne pas pisser. Par un paradoxe qui n’en est peut-être pas un nous nous délivrons de la tyrannie de notre nature tubulaire en nous y soumettant. Je me libère en laissant le tube jouer son rôle. Je ne m’attarderai pas sur la volupté qu’il y a à se soulager lorsqu’on a dû différer un peu trop longtemps. Je crois que nous percevons obscurément mais intensément dans de tels moments que cela fait du bien au tube et que par quelque mécanisme qui m’échappe, un petit bout de notre cerveau nous récompense par une petite sucrerie qu’on appelle volupté. Nous sommes prisonniers et même esclaves de notre nature mais c’est un tyran qui sait être aimable lorsqu’on ne le contrarie pas. On ne se libère pas de ses chaines, dans cette dictature, en tirant dessus mais en ne les regardant pas. Autrement dit c’est en perdant la conscience de

notre esclavage qu’on s’en libère. Je dis esclavage faute de mieux. Je pourrais dire asservissement, il n’y aurait pas grande différence. Un chien, un chat, un crocodile ou une gerboise ne se posent pas de questions : quand ils ont besoin de pisser ils pissent. C’est précisément en nous plaçant sur le même plan que nous nous soumettons le plus parfaitement à la nature. Quand le besoin de pisser nous vient et que nous n’avons qu’à lui obéir comme le premier canard venu, cette partie de notre programme biologique chargée des gratifications et sanctions nous délivre une dose de bien-être.

Tu me diras que je cause pour moi, que je dispose d’une sensibilité particulière et peut-être saugrenue à l’action de faire pipi. Tu convoqueras peut-être le fantôme du père Freud. Je dis le pipi parce que c’est du souvenir d’un petit moment de bien-être particulier que je suis parti, mais je pourrais aussi bien dire manger, boire, copuler… tout ce qui est la base de notre activité de survie, tout ce dont nous ne pouvons pas nous affranchir sans souffrir et parfois sans mourir. Mon camarade avait raison de distinguer entre l’envie et le besoin. Manger quand on n’en a pas besoin devient une envie. La volupté de nature –appelons-la ainsi- ne vient que lorsque nous soulageons un besoin, pas lorsque nous satisfaisons une envie. C’est même le contraire. Les voluptés qui outrepassent les besoins sont, à plus ou moins longue échéance, sanctionnées pas la nature. Je te laisse en tirer des conclusions sur les civilisations où l’envie a pris le dessus sur besoin.

Au fond tout ce que je viens de dire est assez banal. Il faut tout de même le dire car tout un pan des religions et des philosophies se sont échinées et s’échinent encore à cultiver le mépris du besoin naturel. Je sais bien ce qu’il y a là derrière : il y a l’idée que ces besoins sont tous matériels, ils relèvent du corps, c’est-à-dire du tube, et ce seul fait suffit à leurs yeux à en faire quelque chose de répugnant. S’ils pouvaient s’en dispenser ils le feraient, d’où leur goût pour le jeûne et la chasteté. Ne mettre dans sa bouche que le strict nécessaire pour ne pas mourir, ne pratiquer la copulation qu’en dernier ressort (si j’ose dire), voire ne pas la pratiquer du tout car, à titre individuel, on n’en meurt pas (mais on laisse le vulgum pécus se reproduire pour le salut de l’espèce). Je me suis même laissé dire que certain théologien s’était donné la peine de prouver, je ne sais trop comment, que Jésus n’avait pas d’anus. Il suffit de supprimer un des deux débouchés pour qu’un tube cesse d’en être un et devienne quelque-chose qui échappe à la vilaine matérialité. CQFD.

Je ne vais pas me lancer dans des discussions théologiques. J’aurais peur de me mettre à dos les cathares. Simplement je me dis qu’il est peut-être grandiose et héroïque de se dresser de toutes ses forces contre notre nature de tubes mais alors la seule façon qui me semble logique pour affronter le problème c’est de détruire le tube. Sinon tout le reste n’est que déni et finasseries.

Je ne dis pas qu’il faille s’abandonner candidement à ses besoins, notre cerveau lui-même est programmé pour ne rien accepter sans s’interroger. Je dis qu’il faut accepter que satisfaire ses besoins, comme nous l’ordonne notre nature, et en retirer du bien-être n’a rien de moralement condamnable. Peut-être qu’au lieu de miser sur une félicité hypothétique ou inaccessible en récusant les besoins de nature, peut-être est-il plus sage d’accueillir sereinement les gratifications qui nous viennent à les soulager.

Encore une fois, il n’est pas question dans mon propos de quête de la volupté, d’un hédonisme péremptoire. Il ne s’agit pas de boire à longueur de journée pour le plaisir de pisser, ni de se retenir pour mieux savourer la délivrance. Ce serait créer des envies. Non, non, simplement accompagner les demandes du tube sans s’empoisonner la vie.

Tu me diras que je préconise de pisser comme la première bestiole venue, là où le besoin me vient. Je te répondrai que tu me prends pour un gros bêta et que tu gauchis mon propos ce qui est un des marqueurs de la malhonnêteté intellectuelle. Je n’ai jamais dit qu’il ne fallait pas agir de façon rationnelle. La raison est dans notre nature et il y a des raisons de ne pas soulager ses besoins, quels qu’ils soient, n’importe où et n’importe comment. Nous sommes aussi, par notre nature des animaux culturels, cela veut dire que la satisfaction des besoins est ritualisée. Une fois qu’on a pris en compte ces deux éléments on comprend que répondre aux besoins de nature  doit se faire raisonnablement et dans le respect des rituels si ces derniers n’entrent pas en contradiction avec la raison.

Je te donne quelques exemples : pour diverses raisons nous portons des vêtements, eh ! bien, il est plus raisonnable d’en libérer son zizi pour faire pipi. Le pipi ça fermente et ça devient vite un foyer de saloperies néfastes pour la santé, ça n’est pas gênant quand la terre ou l’eau peuvent absorber et recycler l’urine, mais quand on vit dans du béton, du goudron, dans des lieux où la pisse stagne, il faut pisser là où l’urine peut s’évacuer pour être recyclée. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Ce que je dis pour le pipi est vrai pour tous les besoins, je ne vais pas m’amuser à faire le tour de la question. Disons que je ne bouffe pas des tartines de confitures quand je suis devant le clavier de mon ordinateur, que je ne me couche pas pour dormir en haut d’un escalator, que je ne fais pas l’amour sur les rails du tram. Tu m’agaces à soulever des objections foireuses.

Pour ce qui est des rituels, c’est plus compliqué car ils varient d’une civilisation à une autre alors que la raison est universelle. On ne pisse pas rituellement de la même façon suivant qu’on porte un pantalon ou un kilt suivant, qu’on vit habillé ou nu. C’est vrai pour la bouffe, c’est vrai pour le sexe, pour tous les besoins du tube. A moins de décider de se couper du reste de ses proches il vaut mieux s’y plier. Cependant je suis méfiant, car si les rituels découlent parfois de raisons codifiées d’autre fois ils sont fruits de superstitions ou de croyances délirantes d’où la raison est exclue et même combattue. Ceci est un vaste sujet, je ne peux m’y étendre. Un exemple tout de même ? En voilà un tout simple : pour faire pipi, dans notre civilisation, il faut sortir son zizi, rien de plus raisonnable, or le zizi c’est aussi le sexe, or le sexe pour les religions monothéiste c’est dégoûtant. Et voilà pourquoi, si j’ai besoin de faire pipi et que, sans contrevenir à l’hygiène et sans exhibition sexuelle, je sors mon zizi pour soulager un besoin impérieux contre un arbre, le dos tourné à toute vue, au bord de la route, je m’expose à une sanction pénale. Chez nous cela passe encore mais il est des pays où c’est inimaginable. Est-ce raisonnable ? Où est le mal ? sinon dans la tête de celui qui n’admet pas cela par ce que cela lui faire surgir des images de turpitude.  Je sais que mon exemple peut prêter à sourire, il est des frustrations bien pires, il suffit de chercher un peu.

 

Et les étoiles dans tout cela ?

Ah, oui, les étoiles !

Je suis parti d’une expérience personnelle que je ne suis sans doute pas le seul à avoir vécu. C’est celle d’un bien-être, oh ! pas extraordinaire, mais réel, et bien réel. Ce sont les raisons de l’épanouissement de ce bien-être que je suis en train de chercher.

Il y a bien sûr ce dont je viens de parler et la gratification par la nature de l’assouvissement d’un besoin. Mais il y avait autre chose.

Petit détour (comme je les affectionne).

Si nos instincts de tubes n’ont pas varié depuis la nuit des temps, il n’en va pas de même de notre perception des choses qui nous entourent. Nous en savons beaucoup plus à leur propos que nos lointains ancêtres. On n’a pas de mal à imaginer les interrogations des premiers humains devant le spectacle de la voûte étoilée. Je fais exprès d’employer ce cliché qui trahit une vision très archaïque du ciel nocturne. Songe qu’ils ne pouvaient avoir la moindre idée de la distance de ce qu’ils voyaient. Cela veut dire, entre autre, qu’ils étaient dans l’impossibilité de se faire une idée de la taille de la lune et des étoiles. Ils en donnaient les explications qu’ils pouvaient et qui sans doute étaient suffisantes mais cela aiguillonnait leur désir se savoir et d’explorer. Nous autres hommes modernes, nous avons hérité de millénaires d’exploration des choses. Nous savons ce que sont les étoiles, nous avons plus ou moins entendu causer de naines rouges, de géantes, de super novas, de trous noirs, de pulsars, d’expansion de l’univers, de phénomènes que le commun des mortels ne comprend pas toujours très bien. Qu’est-ce que cela change ? Je dirai que nous autres sommes placés face à un vertige conceptuel, là où l’homme primitif était placé face à un mystère. Je m’explique : l’homme primitif devait se dire « qu’est-ce que ça peut bien être ? » alors que l’homme moderne se dit « je sais ce que sais mais je n’arrive pas à vraiment le concevoir. » Je ne parle pas des génies à la Einstein, qui, à leur façon, ont quelque chose de monstrueux.

 

Il y a un rapport assez étroit entre l’astrologie puis l’astronomie et les mathématiques. Il a fallu aux hommes des outils mathématiques pour saisir le fonctionnement du ciel. Il leur a fallu mesurer le temps et l’espace et pour cela inventer des concepts mathématiques de plus en plus sophistiqués. Les hommes primitifs n’avaient pour expliquer les étoiles que leur imagination, leurs rêveries, l’homme moderne s’appuie sur les chiffres. Dès qu’on veut nous expliquer ce que sont les étoiles ce sont des chiffres qu’on nous déballe. Le soleil est tant de fois plus gros que la terre, sa distance à la terre est de tant de kilomètres, notre système solaire appartient à une galaxie qui contient tant de systèmes solaires, nous connaissons tant de galaxies… Plus on prend du recul, plus les chiffre deviennent énormes : astronomiques. Je pourrais m’amuser à aller chercher les chiffres que j’ai remplacés par « tant ». Ce serait frimer car je n’y connais rien. Ce que je sais c’est qu’ils nous sont parfaitement inconcevables. Je ne parle pas en disant cela des authentiques matheux qui n’ont pas le même rapport aux chiffres et aux nombres que le commun des mortels. Le commun des mortels a une perception concrète des chiffres et des nombres. Pour le commun des mortels 100 cigarettes c’est concevable, il en mesure très empiriquement et intuitivement le volume, 1010 cigarettes pour le commun des mortels ça n’a aucun sens. Je crois que le commun des mortels continue à compter sur ses doigts même pour des nombres élevés. Il lui faut rattacher le nombre à du concret. C’est ainsi (petite parenthèse) que le terrain de football est devenu une unité de mesure et l’on apprend que chaque jour disparaît l’équivalent de tant de terrains de football de forêt amazonienne. Un chiffre brut ne nous aurait rien dit.

Plus les nombres deviennent importants moins ils nous sont perceptibles. Il ne suffit pas pour nous faire saisir l’importance d’une mesure de dire qu’il s’agit de 5 suivit de 630 zéro. A partir d’un certain moment on décroche, la capacité à saisir la mesure est comme noyée, submergée. Il se produit une sorte d’indifférence. Cela ne nous concerne plus. Ce qui nous reste c’est que la chose est sans fin et qu’il est toujours possible d’ajouter des zéros.

Or si le commun des mortels ne conçoit les chiffres et les nombres qu’en relation avec du concret, c’est que nous avons besoin de nous situer concrètement et dans du palpable. J’ai besoin de compter le nombre de mes années, j’ai besoin de savoir à quelle distance je me trouve de tel lieu qui m’intéresse. Pour le commun des mortels les mathématiques n’ont d’autre fonction que de faciliter nos repérages, en n’ayant d’autre base que notre expérience concrète du monde, à commencer par nos dix doigts. Je ne suis pas sûr que les responsables de la pédagogie des maths tiennent compte de cela (autre parenthèse). Cela veut dire que passé un certain seuil nous perdons tout repère. C’est pourqui je parle de vertige.

 

Aujourd’hui, dans les pays occidentaux, la grande majorité de la population vit dans les villes. Cela signifie que nous avons majoritairement perdu l’habitude de lever le nez sur l’immensité du ciel étoilé. Cela ne nous arrive plus que dans des circonstances particulières plutôt rares. Nos lointains ancêtres qui ne savaient rien de la nature des étoiles pouvaient les contempler toute leur existence et nous qui en savons immensément plus nous ne les voyons plus. Curieux ! Quoi qu’il en soit la rareté des occasions que nous avons de lever le museau vers un ciel constellé a l’avantage de nous rendre le spectacle beaucoup plus impressionnant. Si l’homme primitif pouvait imaginer les étoiles à quelque humaine distance de lui-même, nous savons qu’il n’en est rien, que le moindre point brillant est fabuleusement éloigné. Si nous avons le moindre vernis de culture scientifique nous pouvons nous dire que l’image qui nous arrive de cette étoile est peut-être contemporaine des dinosaures. L’infini, qui est un concept très difficile à intégrer pour nos misérables cervelles, à cause de la confrontation du spectacle d’une réalité concrète et de ce que nous en savons notamment en matière de chiffres et de nombres, l’infini alors devient palpable. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer nous ne nous sentons pas forcément perdus dans cet infini. Nous nous y sentons au centre. Je ne sais pas s’il est mathématiquement possible de parler du centre d’un espace infini, mais en terme de perception, de vécu, de conscience si. Bien plus que l’homme primitif l’homme moderne est saisi par la contemplation du cosmos. Beaucoup plus que lui il éprouve ses propres limites et se sent interpellé personnellement par cet infini qui met à rude épreuve la confrontation entre ce qu’il sait et ce qu’il voit.

 

Et le pipi ?

 

J’ai dit que nous étions des tubes. J’ai précisé qu’un tube n’existait que par sa fonction. J’ai commencé par le niveau le plus matériel de transit, celui des aliments. Déjà avec la vie je suis passé à un niveau bien moins palpable. Eh bien, et c’est là l’intuition que j’ai et que je ne saurais démontrer : lorsque je pisse en levant le nez aux étoiles, tout l’infini qui est devant moi entreprend de transiter par le tube que je suis.

Tu me diras que je n’ai nul besoin d’être le zizi à la main en train de vider ma vessie pour qu’un transit de l’infini passe par le tube que je suis et qui n’est pas que la tubulure grossière dont sont faits mes boyaux.

Je sais bien qu’il est des tubes, je ne sais comment dire : subtils. Si je n’avais pas la haine des dichotomies je dirais « spirituels », mais je ne veux pas que ce « spirituel » puisse être opposé un « corporel ». Si je tiens à cette conjonction d’une contemplation du ciel étoilé et d’une fonction corporelle basique c’est justement pour éviter le piège du reniement du corps. Il faut pour que la confrontation de l’individu avec l’univers infini débouche sur quelque chose d’essentiel dans l’expérience humaine, que l’individu soit le tube qu’il est de la façon la plus humble qui soit. Je pisse donc je suis. (Tant pis pour la facilité). Je pisse donc je suis tube. Je ne réfléchis pas plus sur ce qu’est notre incapacité à saisir l’infini qu’à l’absurdité de n’être qu’un tube sans autre fonction que se maintenir, je laisse l’infini me saisir, me traverser, parce que telle est ma nature. Mon douloureux penchant au pourquoi est comme déconnecté, neutralisé. Je suis tout à l’instant de l’humble bien-être du besoin satisfait qui m’empêche de m’égarer dans de prétentieuses et vaines spéculations. Je suis, moi, minuscule insignifiance, au centre des choses et j’y suis à ma place. Peu importe le reste. C’est peut-être cela la méditation.

Quelle découverte !

Par L'ermite du mont Ventoux
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Samedi 10 septembre 2011 6 10 /09 /Sep /2011 11:30

 


 

Voilà un titre prometteur.

 Il faudra qu’un jour je me penche sur la fascination des titres.

Prometteur pourquoi? Parce que du mot étreinte émane un parfum d’érotisme auquel tout humain équilibré ne saurait être indifférent. Parmi le très large éventail de termes et d’expressions que possède notre langue pour désigner le coït, celui-ci est un des plus délicats, et comme il me plaît parfois de céder à la délicatesse, il ne me déplaît point d’y recourir à l’occasion.

Eh bien, putatif lecteur, ce n’est pas dans le sens limité dont je viens de faire état que je m’attaque aujourd’hui à l’étreinte. La promesse sera sans doute frustrée pour qui tiendrait absolument à me voir barboter dans le stupre et la fornication.

Prenons du recul et commençons par nous intéresser au contact. Comme toujours l’étymologie, même à son niveau le plus élémentaire, ouvre des échappées. Le contact c’est, étymologiquement parlant, le fait de toucher ensemble ou plutôt réciproquement. Quand j’entre en contact avec un objet cet objet entre en contact avec moi. CQFD. Comment ? diras-tu, lorsque je touche – cela m’arrive- un mur, un galet, le tronc d’un platane, peut-on raisonnablement considérer que ce mur, ce galet, ce tronc de platane entrent en contact avec moi, c’est-à-dire me touchent à leur tour ? Pour cela il faudrait qu’ils aient des organes tactiles. Dire qu’ils entrent en contact avec moi ne serait-il pas une simple métaphore anthropocentrique ? Tu as raison de soulever cette objection. De l’objection seule peut naître la lumière, si tant est qu’elle puisse naître. Objectons donc !

Je te répondrai qu’en ce qui concerne le platane nous n’en savons rien. Qu’il ne possède pas un système nerveux c’est un fait mais cela suffit-il à affirmer qu’une plante n’a pas d’organes tactiles est une autre histoire. Pour ce qui est du galet, j’avoue avoir du mal à objecter à ton objection. J’admettrai donc que je ne peux entrer en contact qu’avec le vivant, si je m’obstine à vouloir que le contact soit réciproque. Je m’obstine.

Le contact entre deux êtres est une des choses qui me fascinent. J’ai tendu mes lèvres l’autre jour à une petite chatte noire que je rencontre de temps en temps depuis quelques années et qui est très réservée, voire un peu hautaine et pas du tout familière avec moi, étant très exclusivement attachée à sa maîtresse. Je le faisais tout d’abord parce qu’elle se trouvait à ma hauteur et ensuite en matière de plaisanterie pour la voir se détourner telle une archiduchesse à qui à on ferait un clin d’œil salace. A ma grande surprise elle s’approcha de mes lèvres et offrit sa tête un peu inclinée sur le côté, très clairement pour m’indiquer l’endroit où je devais déposer mon baiser. Je m’exécutai sous l’œil stupéfait d’un témoin de cette scène qui connaissait très bien la minette en question. Elle repartit très dignement. Je fus très flatté et heureux que la constance de mes amabilités à son égard ait ainsi reçu enfin une gratification appréciable. Là, pas de doute, nous étions entrés en contact, un contact agréé de part et d’autre, car, note-le bien il est des contacts involontaires et peu agréables. Je te laisse trouver des exemples.

Cet épisode autobiographique illustre ce que j’ai souvent remarqué : l’étrangeté des contacts entre l’homme et l’animal. Cela nous apparaît beaucoup plus clairement quand nous entrons en contact avec un animal peu familier. Déjà le seul fait de prendre au creux de sa main un petit oiseau éveille, chez la plupart d’entre nous, des réactions affectives. Je ne parle pas d’attendrissement, mais de perplexité, voire de désarroi. A y penser un instant on se rend compte que notre instinct face à un animal non familier est de ne pas toucher, et de ne pas non plus nous laisser toucher, sauf peut-être lorsque nous sommes petits et peu au fait des dangers. Quand je dis familier c’est dans un double sens : le chien est un animal familier à l’homme, mais un chien que nous ne connaissons pas ne nous est nullement familier et, si nous avons un peu de jugeote, nous ne le touchons pas sans quelque précaution (« on peut le caresser ? »).

Nous avons donc déjà opéré un tri : nous avons laissé de côté les objets non vivants, dans le vivant nous avons des doutes sur la pertinence du végétal, et dans l’animal nous nous méfions de ce qui ne nous est pas familier. Il apparaît donc que le contact ne peut se faire (pris dans le sens que j’ai postulé) qu’avec des animaux familiers. Mais peut-on dire, par exemple, que le type qui est habitué à manipuler des escargots ou des vers de terre entre en contact avec eux ? Oui, si on ne postule pas la réciproque. Si on la postule, comme j’y tiens, on peut douter. Pourquoi donc ? L’escargot ne rentre-t-il pas ses cornes, le lombric ne se contracte-t-il pas ? Ils réagissent et ont donc une forme de conscience du contact. Même une fourmi ne réagit pas pareillement au contact accidentel avec un bout de bois agité par le vent et avec un doigt qui s’amuse à lui taquiner les antennes. Essaye. De là à dire qu’il y ait réciprocité… Mais ne cherchons pas la petite bête et disons que pour qu’il y ait contact dans le sens que je viens de dire il faut qu’il y ait, de part et d’autre une certaine similarité physiologique sans laquelle la notion de réciprocité a peu de sens. Tant pis pour les platanes, ou tant pis pour moi qui ne sais pas reconnaître la réciprocité chez le platane

Et l’homme dans tout cela ?

Pourquoi s’obstiner à ne pas considérer l’homme comme un animal ? Je veux bien qu’on le fasse si on se place sur un plan religieux qui n’est pas le mien, je le veux bien si l’on se place sur le plan philosophique, mais dès lors qu’on distingue, comme je viens de le faire, un règne animal d’un règne végétal et d’un règne minéral dans la plus banale des traditions scientifiques (et sans doute la plus simplificatrice), il n’y a absolument aucune raison de ne pas considérer l’homme comme un animal. La question est donc réglée : il n’y a pas de raison de traiter le contact avec l’humain à part, si on s’intéresse au contact.

Et l’étreinte dans tout cela ?

Attends, j’y arrive.

J’en suis pour l’instant au contact.

Je disais la fascination qu’exerce sur moi le contact. Elle est bien sûr le fruit de l’expérience. Si je n’étais jamais  entré en contact avec un autre être je serais loin de tout cela. Tu remarqueras ce paradoxe : nous entrons peu en contact alors que notre peau, qui est tout entière l’organe du toucher est par force en contact avec tout ce qui n’est pas nous. As-tu jamais pensé à cela ? Que nous le voulions ou non nous touchons sans cesse le monde. Notre peau, qui est aussi notre limite physique, nous sépare et nous distingue de tout ce qui n’est pas nous, mais dans le même temps nous met en contact avec tout ce dont elle nous sépare. Tu vois je dis « nous met en contact ». Je ne devrais pas au vu de tout ce que je me suis donné la peine de dire plus haut du contact. Je reviendrai là-dessus. Le toucher, du fait de notre épiderme, est le sens auquel il est le moins possible d’échapper. Je peux fermer les yeux pour ne pas voir, je peux fermer la bouche pour ne pas goûter, je peux me boucher les oreilles et le nez, je ne peux pas mettre ma peau hors circuit. Certes il existe des cas pathologiques de perte du toucher, mais infiniment moins souvent que celle de la vue ou de l’ouïe.

Pourtant, nous entrons peu volontairement en contact. Observe une foule, une foule où il est possible d’éviter le contact, tu constateras que les personnes se meuvent toutes de façon à ne jamais entrer en contact les unes avec les autres. Si par hasard cela se produit on s’en excuse ou on râle. Le contact non codifié entre humains semble tabou. Je vois là la preuve que le contact requiert non seulement une ressemblance physiologique, mais aussi un consentement mutuel et qu’il ne peut être le fruit du hasard ou de l’arbitraire. Je ne veux pas être touché n’importe comment, par n’importe qui. C’est la règle générale, et, en observant les animaux, même éloignés de nous, je constate qu’ils agissent de même et que, comme nous, lorsqu’ils entrent en contact c’est selon des modalités qui ne doivent rien au hasard.

Je ne vais pas m’amuser à établir une typologie des contacts. Je me méfie des classements. Cependant il est certain, le vocabulaire en rend bien compte, que parmi les contacts il y a des gradations. La poignée de main, la tape amicale, la caresse, nous le savons bien pour les pratiquer, n’ont pas le même impact. On sait le mauvais effet produit par la manie qu’affiche certain haut personnage de passer la main dans le dos de ses interlocuteurs et interlocutrices. Tout ceci est grandement codifié. Tel contact qui chez nous semble anodin peut passer pour audacieux, voire déplacé ou agressif dans une autre civilisation, même voisine. Je revois le regard presque affolé de ce brave Anglais de fraîche connaissance à qui je tendis la main dans la rue en Angleterre et qui eut l’air aussi étonné que si je lui avais tendu les lèvres. Il la serra parce qu’il n’était pas sot. J’ai dû faire la même tête le jour où en Italie un camarade Italien me passa le bras autour de l’épaule et l’y laissa alors que nous marchions dans la rue en bavardant. C’est le B.A. BA du voyageur que d’observer ces codes de pratique du contact et de les appliquer.

Ce n’est pas à cet aspect des choses que je veux m’intéresser. Ce que je retiens c’est que si le contact est ainsi codifié dans toutes les sociétés humaines c’est qu’il est nécessaire de le maîtriser, de le canaliser. Cela veut dire que le contact n’est pas anodin, qu’il est à la fois inévitable, nécessaire même, mais qu’il peut être dangereux. Ce qui m’intéresse n’est pas qu’il puisse être dangereux. Cela semble d’une grande évidence. Le mystère pour moi c’est qu’il semble nécessaire.

Cette nécessité, me diras-tu, est sans doute liée aux impératifs de sauvegarde de l’espèce, à commencer par la reproduction sexuée qui, dans la plupart des cas, ou du moins très souvent (prudence dans les affirmations !), exige le contact. Sans doute il en est ainsi. Je ne crois pas toutefois qu’il soit intéressant de tout ramener au sexuel en ce domaine. A ce compte-là tout devient rapidement sexuel et la sexualité devient synonyme d’instinct de vie. Cela ne mène pas à grand-chose. Ce qui m’intéresse, m’intrigue et me fascine c’est justement lorsque le contact est le fruit d’une nécessité sans relever de la sexualité. C’est en cela que l’étreinte me paraît un summum, l’étreinte dépourvue de visée coïtale, si j’ose m’exprimer de cette façon un peu ridicule.

On n’a guère, du moins dans notre civilisation, l’habitude d’étreindre les gens et encore moins de prolonger cette étreinte. Je ne parle bien sûr pas des fugaces et frigides accolades protocolaires « au nom de la République… ». gerhard-schroder-jacques-chirac-281724.jpg

En réalité on n’étreint que dans trois cas : on étreint les petits enfants, la personne qu’on aime et ses proches dans les moments de très grande émotion, ou le premier venu dans des moments de grande euphorie. En écrivant cela je me rends compte que je n’ai jamais étreint mes meilleurs amis. Et, encore en l’écrivant, je le regrette, mais je sais qu’à moins d’un drame, je ne le ferai pas. Je ne les embrasserai pas sur la bouche non plus mais je n’en ai pas le moindre regret. En disant ces choses, en faisant ces confidences, je ne pense pas dire autre chose que ce que dirait la majorité de mes   semblables partageant le même univers social que moi.

L’étreinte est, à mes yeux, le contact le plus radical en dehors justement de l’accouplement.

Le français est une langue qui affectionne les métonymies. Elle aime les glissements sémantiques. Plus haut j’ai employé le verbe embrasser dans le sens de donner un baiser. C’est une impropriété à y regarder d’un peu près. Embrasser veut dire prendre dans ses bras, mais la langue française aime bien l’esquive, la glissade, on dit  embrasser  pour baiser  et  baiser  pour niquer. On parle de films de cul et d’histoires de fesses pour des histoires et des films de sexe. On parle encore de soutien-gorge sans rapport aucun avec la gorge, sinon dans le sens qu’on lui donnait aux siècles passés, cette fois-là par une glissade vers le haut. C’est ainsi qu’il est abusif et décalé de parler d’étreinte pour désigner l’accouplement. Voilà pourquoi j’ai commencé par te détromper, putatif lecteur, et pourquoi je tiens à conférer à ce vocable étreinte son sens plein qui est de serrer fort dans ses bras.

Il est beau et bien vu le proverbe qui dit « qui trop embrasse mal étreint ». A l'origine il voulait dire, paraît-il que celui qui voulait trop entreprendre à la fois n'aboutissait à rien. J'ose croire qu'avec le temps son sens a évolué et que, désormais il établit bien la distinction entre le fait de prendre dans ses bras et l’étreinte dont je cause. Il dénonce le tic des hypocrites et des faux culs consistant à en faire généralement trop.

Le fait de serrer, que porte le mot étreinte, est essentiel. C’est le degré d’étreinte justement qui fait la différence.

Quand je dis degré d’étreinte je n’entends pas la chose en termes de pure intensité mécanique. Nous connaissons tous des brutes qui s’amusent à vous broyer les phalanges (comme on dit dans les mauvais polars) pour montrer leur force musculaire. L’intensité est certes liée à la force mécanique mais aussi à des impondérables qui sont je crois dépendant de la réciprocité. Si on m’écrabouille la main, je ne réponds pas parce que je n’en ai pas la force, mais si je l’avais je répondrais en serrant plus fort. Ce serait de la compétition pas de l’échange. Le proverbe que je citais plus haut convient parfaitement ici aussi L’intensité de l’étreinte est dans  cette réciprocité de l’intensité physique qui est au fond un accord comme il peut y en avoir en musique ou en peinture. Rien de pire en ce sens que la poignée de main molle, grise.

Ce qui est vrai à petite échelle pour la poignée de main l’est de façon absolue pour l’étreinte. Dans l’étreinte c’est tout le corps qui entre en contact ou en tout cas toute la partie du corps qui a peu à voir avec l’accouplement dans son essence génitale.

L’étreinte est la forme la plus radicale du contact, mais, note-le : avec l’écran du vêtement. Je suis bien obligé de prendre cela en compte parce que cela me semble essentiel. Le contact peau contre peau, chez nous du moins, ailleurs je ne sais pas, est trop sensuel pour ne pas se teinter d’érotisme.

Oh ! Je sais, la minceur, et même l’épaisseur d’une étoffe, n’empêchent pas la sensualité d’éclore, au contraire peut-être, mais pas forcément, alors que le corps à corps direct est, chez nous en tous cas, inévitablement perçu dans sa dimension sensuelle.

Ces dernières remarques confortent celles qui précèdent : l’essentiel est dans l’étreinte, dans le fait de serrer. L’écran du vêtement sublime en quelque sorte le contact. Il n’empêche ni de sentir les formes, ni la chaleur, ni la palpitation du corps de l’autre, mais il dit « ceci n’est pas un accouplement ».

Qu’est-ce alors ?

Pour le comprendre il faut revenir à ce que je disais plus haut sur notre peau. Elle est notre enveloppe matérielle. C’est elle qui fait de nous un tout indivis que la langue nomme sagement un individu. Pas moyen de lui échapper : bien ou mal dedans nous sommes condamnés à passer notre vie dans notre peau. Personne ne peut s’y mettre et nous ne pouvons pas nous mettre dans la peau d’un autre. La langue, toujours dans sa sagesse séculaire, n’a-t-elle pas forgé l’expression « avoir la peau de quelqu’un » pour dire lui pendre la vie ? Cette peau nous ne la choisissons pas, elle nous est imposée comme tout le reste de notre corps, mais c’est par elle que nous nous connaissons. C’est elle que nous voyons dans le miroir, c’est par elle que nous sentons le monde autour de nous et qui nous dit qu’il fait chaud ou froid. Elle nous protège du monde et c’est pour cela que nous la protégeons. Tout ce qui la pénètre est douloureux parce que dangereux. Son inexorable flétrissement, qui fait la fortune des fabricants et des marchands de cosmétiques, affiche aux yeux des autres et aux nôtres le délabrement de notre être. En somme la peau est à la fois cuirasse et prison. Elle est la sensibilité même, pas un endroit qui ne soit sensible. Les fous pervers de l’inquisition avaient compris tout ce qu’il y avait de définitivement humain dans cette sensibilité totale de la peau, eux qui cherchaient les endroits insensibles à coup d’aiguilles comme preuve de sorcellerie.

Voilà ce qu’est la peau.

Qu’advient-il dans l’étreinte ?

Il advient le contact le plus large possible, un contact qui tend à la totalité. On sait bien que c’est impossible, mais on fait comme si la barrière de la peau pouvait se dissoudre et l’individu s’abolir, comme lorsqu’on pétrit ensemble deux boules de pâte. L’étreinte est portée par le fusionnel. Ce fusionnel-là a ceci de particulier qu’il est physique. Il passe par tous les récepteurs sensoriels de la peau. Illusion sans doute, mais c’est le seul moment où il nous est physiquement possible de sortir de notre peau un instant, de nous évader de nous-même et c’est pour cela que c’est à la fois troublant et bon.

Objection ! Ne suis-je pas en train de décrire les effets de l’accouplement ? Tout bêtement ?

Non. Il peut y avoir des accouplements sans étreinte, c’est toute la différence entre baiser et faire l’amour. Quand on fait l’amour il y a justement l’étreinte en plus de la mécanique génitale qui d’ailleurs n’a pas besoin de l’autre pour fonctionner. Je crains, car il m’arrive d’être un peu désabusé, que cette étreinte-là entre pour beaucoup dans une de nos plus ensorcelantes et rafraîchissantes illusions. Ceci est une autre histoire.

Si j’étais psychanalyste je remarquerai probablement que cette fusion physique avec l’autre rappelle assez l’état embryonnaire, alors que nous étions un individu sans l’être, avec une sorte de perméabilité dont nous avons peut-être gardé une nostalgie enfouie dans nos tréfonds (pourquoi parle-t-on toujours des tréfonds de l’âme ?). Régressive l’étreinte ?

Je ne suis pas psychanalyste. Ce qui m’intéresse ce n’est pas l’inconscient mais le conscient. Il me plaît d’être conscient des choses parce que je crois nécessaire de savourer les bonnes choses et l’étreinte en est une. C’est pour cela que les étreintes passées laissent tant de nostalgies.

Il y a des degrés dans l’étreinte. Il faut qu’il y ait un phénomène physique sensible, il faut qu’on serre assez fort. Plus l’étreinte est appuyée, plus le fusionnel est intense, mais il y a bien entendu des limites et ce n’est pas tant l’intensité réelle qui est déterminante que l’intention qui y est mise. En ce sens il peut y avoir de l’absolu. Ce sont sans doute des moments rares et bienheureux celui qui les connaît. Bienheureux et définitivement nostalgique. Dans ces étreintes absolues l’évasion l’est aussi. Ce n’est pas seulement le fusionnel avec l’autre mais avec un certain tout. Quand la peau se dissout l’être s’éparpille voluptueusement. J’ignore comment fonctionne physiologiquement ce phénomène car je ne doute pas qu’il y ait là-dessous quelque agencement de notre organisme. Ce n’est peut-être, après tout, que le fruit de la biochimie. Qu’importe au fond. Cela ne m’aide pas à savourer mieux. Je ne sais pas de quoi est faite vraiment cette dissolution, sans doute n’est-elle qu’un sentiment, mais après tout que pouvons-nous désirer de plus, la seule vrai dissolution c’est la mort et la décomposition. L’illusion fugace apportée par l’étreinte est aussi réconfortante que celle de l’immortalité apportée par le sommeil, sauf qu’elle se fait en toute conscience. Je trouve une force toute particulière aux prises de consciences qui transitent par un sentiment lui-même induit par une sensation. Dans ma grande méfiance vis-à-vis des dichotomies, je suis très sensible à l’abolition des frontières entre le physique et l’intellect. C’est peut-être pour cette raison que j’apprécie tant une chose telle que l’étreinte. C’est aussi la raison pour laquelle je tiens à la distinguer de ce qu’on nomme l’union charnelle et qui répond à des impératifs de reproduction, qu’on le veuille ou non.

Reste à savoir, pour revenir à quelques distinctions que je faisais au début de cette petite réflexion, s’il est vraiment nécessaire qu’il y ait réciprocité pour que l’étreinte fonctionne ainsi que je viens de le décrire. J’ai croisé sur mon chemin une illuminée qui étreignait le tronc des platanes en prétendant y puiser je ne sais quelle énergie. C’est pour cela que j’ai pris l’exemple des platanes.

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J’avoue qu’elle ne m’a pas convaincu : j’éprouve une réticence aiguë à l’égard des discours vaguement mystiques enrubannés d’énergies et de vibrations. J’y vois une régression dangereuse par rapport à tout ce que nous avons appris des diverses sciences. Je redoute tout ce qu’il peut y avoir d’obscurantisme dangereux dans ce genre d’attitude et l’absence de réflexion qui l’accompagne. Je suis donc réticent à considérer que ce qui compte est ce qu’on apporte dans l’étreinte indépendamment de l’objet étreint. Cela voudrait dire qu’à la limite tout peut être étreint  mais surtout qu’on pourrait se dispenser du geste d’étreindre puisque tout viendrait de la subjectivité. A quoi bon, en effet, s’obliger à la sensation si tout part du sentiment ?

J’imagine que la démarche mystique fonctionne de la sorte. Bien heureux les mystiques si cela leur fait du bien ! Moi, si je m’intéresse à l’étreinte, ce n’est pas pour la désincarner, ça n’est pas pour estomper tout ce qu’elle a de physique, ce n’est pas pour supprimer le contact de corps à corps. Ce n’est pas pour oublier ma condition d’animal humain, bien au contraire. Je le dis tout net : ce qui me fascine dans l’étreinte c’est l’affirmation d’une solidarité entre êtres embarqués dans une même destinée incompréhensible. Dans l’étreinte je ne suis plus seul dans ma peau, ma destinée est un instant confondue avec celle d’un autre être, fusse un chien ou un chat, et au-delà avec mes semblables et cela réconforte, ma destinée a moins d’importance. C’est cela le « certain tout » dont je parlais plus haut.

Suis-je allé trop loin ? Me suis-je un peu trop abandonné à des réflexions qui me glissent des mains comme une savonnette ? Sans doute.

Putatif lecteur, n’hésite pas à prendre dans tes bras ton prochain et à le serrer, en toute conscience, sur ton cœur, lorsque l’envie t’en vient.

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Par L'ermite du mont Ventoux
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Mardi 5 juillet 2011 2 05 /07 /Juil /2011 09:50

 

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Un jour, je ne sais à quel  propos, quelqu’un m’a raconté que sa grand-mère n’aimait pas dormir, sous prétexte, disait-elle, que « quand on dort on est mort ». Je me souviens avoir répondu que c’était peut-être pour cette raison que j’aimais tant dormir. La répartie était un peu pessimiste sans doute, mais sincère.

S’il m’est permis de me raconter je te confierai, putatif lecteur, que le moment le plus délicieux de mes journées (à quelques exceptions près) est celui où, ayant déposé mes lunettes à mon chevet, je tends la main pour éteindre ma lumière. Ce geste je ne le fais que lorsque je sens le sommeil alourdir irrésistiblement ma paupière. C’est comme si je m’anéantissais. Je dis bien « comme si » car je ne suis pas sûr du tout que le sommeil et le néant soient de même nature. En ce sens la mémé de mon interlocuteur se trompait probablement et pour une raison très simple : c’est qu’au néant le cerveau ne travaille pas, alors que lorsque nous dormons il exerce des activités que des plus savants que moi ont mises en évidence et dont ils nous apprennent qu’elles sont nécessaires à son bon fonctionnement. Quel est le sage plein d’intuition qui a forgé l’expression « sommeil réparateur » ?

Donc dire que quand on dort on est mort n’a guère de sens, pas plus que d’en être effrayé ou réconforté.

Il faut avoir souffert d’insomnie pour apprécier à sa juste valeur l’abandon au sommeil. J’envie Jean Giono qui disait pouvoir dormir quelles que soient les circonstances, même les plus affreuses. Pour ma part, et s’il m’est encore permis de faire étalage de ma propre personne, la moindre contrariété, le moindre dérangement et ce sont les affres du sommeil qui se refuse. Ah ! L’horreur des profondes nuits !

Je sais donc que dormir n’est pas s’anéantir et pourtant il me plaît de continuer à caresser cette idée.

 

Caresser une idée ne me suffit pas. Il me faut aller voir plus loin.

 

Je disais que je sens que le sommeil m’emporte lorsque s’appesantit irrésistiblement ma paupière. Tu sais, si tu as eu la patience de me lire, combien je suis attentif à la sagesse des mots. Cette expression imagée de la paupière qui s’alourdit me plaît. Ce qui lui donne toute sa saveur c’est le singulier. Sauf exception plutôt rare nous possédons deux paupières et tu auras compris que lorsque je dis que le sommeil alourdit ma paupière cela ne veut pas dire que je m’apprête à ne dormir que d’un œil. Tu remarqueras aussi que lorsqu’on parle d’insomnie on n’hésite pas à proclamer qu’on n’a pas fermé l’œil de la nuit. Là aussi le singulier est de rigueur. Que veut-il dire ce singulier ? Tout simplement qu’on est au-delà du concret. Les paupières, les yeux, c’est du concret, du palpable allais-je dire. L’œil, la paupière c’est tout autre chose. Cela n’a pas de consistance matérielle.

Pourquoi ces remarques ?

Quel rapport avec ce qui précède ?

Je crois que si j’aime à considérer que le sommeil est un anéantissement c’est parce que la paupière qui s’alourdit, l’œil unique qui se ferme c’est le regard que je porte au monde qui s’éteint. Mon cerveau peut bien continuer à turbiner, il le fait hors de la conscience du monde qui m’entoure.

Tu diras que des bruits, des sensations physiques venues titiller mes sens peuvent susciter des réactions de mon cerveau telles que des rêves. Nous avons tous vécu cela. Mais justement le rêve suscité par une action extérieure n’a-t-il pas pour fonction de protéger mon sommeil tant que cela est possible ? Quand je dors mon cerveau, pour actif qu’il soit, ne veut rien savoir du monde présent et agissant. Il est tout entier tourné vers lui-même et les impressions qu’il a reçues de ce monde. Il ne veut plus rien en percevoir, même s’il en perçoit tout de même des bribes. Il s’en déconnecte autant qu’il le peut. Il en a reçu assez de choses à traiter, à organiser selon des logiques qu’il nous est difficile de saisir, pour pouvoir s’en déconnecter le temps d’une remise en ordre, le temps d’une décantation, d’une fermentation, que sais-je ?

Quand je dis « mon cerveau fait ci, mon cerveau fait ça » cela équivaut à dire « je fais ci, je fais ça ».  Autrement dit lorsque mon cerveau se place en posture de déni du monde, c’est moi qui, consentant ou non, me trouve en mode de déni.

Le déni est une des attitudes qui me paraît à la fois des plus étranges et des plus nocives. Que de fois ne me suis-je heurté à des personnes qui devant un fait irrécusable continuaient à se convaincre de son inexistence ! Je me suis fait une petite idée sur les mécanismes du déni. C’est une autre histoire. Or il se trouve que le déni du monde présent et agissant qu’est le sommeil ne me choque pas.  Incohérence ? L’hypothèse est à envisager en toute honnêteté intellectuelle. Si en général je considère le déni comme une mauvaise chose c’est que plus le déni est fort plus la vengeance des réalités est douloureuse, car les réalités se vengent de ceux qui les nient. Que de catastrophes humaines liées à des dénis ! Or, l’expérience prouve que la privation de sommeil, c’est-à-dire la privation de ce déni du monde présent, est catastrophique pour celui qui en est privé.  Si donc le sommeil est un déni du monde, c’est-à-dire le plus gros qui puisse être, il faut croire qu’il n’est pas de même nature que le déni ordinaire.

Me voilà conduit à me demander où est la différence.

Je crois que la différence réside dans le fait que le sommeil ne pratique le déni du monde que pour mieux l’affronter alors que le déni que j’appelle ordinaire s’ingénie à reculer l’affrontement et plus la reculade est importante plus les forces nécessaires à cet affrontement s’étiolent.

Le déni ordinaire s’ingénie à réduire à néant ce qui dérange. Quand je dis « réduit à néant » je ne veux pas dire « démolit », je veux bien dire « à néant ». C’est ce qui rend le retour du nié si douloureux car on le prend dans la figure dans toute sa consistance alors qu’on ne s’était disposé à aucun heurt puisqu’on ne peut se heurter à ce qui n’a pas d’existence.

Si le sommeil est déni du monde présent (attention je dis bien présent), c’est-à-dire s’il équivaut à l’expédier au néant il n’use pas des mêmes mécanismes. Le corps n’est pas dans le même état que lorsque nous sommes éveillés, je ne t’apprends rien. Une des choses qui m’étonne et m’émerveille toujours c’est que des êtres vivants puissent s’abandonner à un état comme le sommeil pendant lequel, justement du fait de l’état particulier dans lequel se trouve le corps, il est terriblement vulnérable. As-tu jamais songé à la fragilité d’un moineau qui dort, d’un lapin, d’une grenouille, que sais-je, plongé dans le sommeil, et de nous autres pauvres humains avec nos misérables ongles et nos misérables dents pour nous défendre de tout ce qui peut nous croquer lorsque nous roupillons profondément. Et les armes que nous avons inventées pour suppléer à nos misérables défenses naturelles, diras-tu ? Nous mettent-elles à l’abri de ces mêmes armes quand on dort ? répondrai-je. Oui, je suis toujours étonné que dans un monde dont l’une des lois est celles de bouffer ou d’être bouffé on puisse trouver moyen de s’abandonner au sommeil et d’en sortir en vie. L’être qui dort ne prend pas pour rien l’aspect de l’être mort. L’être mort n’a rien à redouter. Autrement dit le corps endormi est tout entier déni des dangers qui rodent. Le sommeil, lorsque le danger est pressant et pesant peut être sporadique, bref, interrompu fréquemment, mais il n’empêche que, dans la brièveté entre les réveils, le corps est tout aussi abandonné à la vulnérabilité.

J’ai dit que le sommeil est déni du monde, je devrais peut-être dire que l’état de léthargie  est déni de sa propre vie, c’est-à-dire de la possibilité de mourir. C’est ce qui explique l’effroi qui accompagne un réveil dans des circonstances où le danger, la menace, se tiennent au pied du lit. Le réveil c’est le retour à la condition de mortel. Ce n’est donc pas au néant que le sommeil nous conduit, mais à une forme d’immortalité.

Je t’entends d’ici t’écrier « et les cauchemars, les affreux cauchemars d’où l’on s’arrache le dos glacé de sués mortelles ? »

J’ai une grande chance : j’ignore presque ce que sont les cauchemars. Je n’en fais quasiment jamais, et lorsque cela se produit, ils me conduisent plutôt dans des circonstances pénibles que terrifiantes. Ceci explique le bonheur que j’ai à me sentir glisser dans les bras de Morphée et je plains ceux qui ont régulièrement rendez-vous avec d’affreux cauchemars. Si j’appartenais à ceux-là, j’adopterai sans doute un autre point de vue : oh ! Fragilité des raisonnements ! Je considèrerais le réveil comme la confirmation que le sommeil nous conduit dans des contrées infernales que toute notre volonté ne peut nous aider à éviter. Je n’aurais d’autre espoir d’échapper à cette horrible fatalité que celui de la mort laquelle anéantissant mon cerveau anéantirait ses exploits parmi lesquels les affreux cauchemars. Eh bien, regarde : ce serait, de façon encore plus puissante me rappeler à ma condition de mortel. Certes cette condition m’apparaîtrait comme une délivrance alors que pour moi, rare et médiocre cauchemardeur, elle n’a pas forcément cette coloration. J’aurais plutôt tendance à souhaiter pouvoir prolonger mon état léthargique alors que le cauchemardeur aurait tendance à vouloir le fuir.

Cependant ce raisonnement ne me convainc pas. Sans être affligé d’un sommeil hanté de cauchemars, le peu d’expérience que j’en ai m’apprend que ce que le cauchemardeux regrette, n’est pas de dormir, mais de ne pas pouvoir dormir tranquillement. Il ne souhaite pas l’insomnie mais le doux et profond sommeil réparateur. Il n’est donc pas très logique de placer sur le même plan le sommeil apaisant et le sommeil épuisant. J’en reviens à mon observation sur l’importance de l’abandon au sommeil. Ce qui cloche dans le sommeil cauchemardeux c’est justement qu’on n’ose s’abandonner au sommeil. Ce sommeil-là se refuse au déni du monde présent. Pourquoi ? Je ne le sais pas. Ce qui me frappe c’est que dans le sommeil vrai, profond, l’abandon est total, comme si tout danger extérieur réel s’anéantissait.

Ainsi, dans l’abandon du sommeil vrai, le déni fait du dormeur un être immortel. Je ne sais pas trop exprimer cela, mais je sens que dans le moment où l’on est abandonné au sommeil le temps n’est plus le même. Il y aurait beaucoup à dire sur l’instrument odieux qu’on appelle un réveil !

La question que je me pose, arrivé à ce point de mon laborieux cheminement, c’est si je dois parler d’immortalité ou d’éternité. Tu me diras que si l’on vit éternellement on est forcément immortel. Je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait la même chose. Immortalité veut dire que la mort n’est pas au programme. Le temps n’a rien à voir à l’affaire. C’est comme regarder couler l’eau d’un fleuve depuis le rivage. Elle peut bien emporter tout ce qu’elle veut, on n’est pas concerné. L’éternité c’est tout autre chose c’est comme être emporté par un fleuve qui n’a ni début ni fin. Je ne sais pas ce qu’il en est sur le plan métaphysique, mais sur le plan psychologique c’est bien différent. L’immortalité comporte une part d’indifférence face au temps. L’éternité peut être douloureuse.

Quand nous dormons, il me semble que, justement parce que nous sommes dans ce grandiose déni de notre condition qui devrait nous empêcher de dormir, nous sommes dans une certaine indifférence face au temps qui continue à couler sur notre corps, à travers notre corps (« Ah ! Quinquin, le temps est une chose étrange ! »), tout autour de nous. Nous sommes sans défense face à lui et nous l’ignorons pourtant, comme s’il ne nous concernait plus. Le plus curieux c’est que dans nos rêves il demeure présent mais comme distordu, fantasque. C’est comme si nous jouissions non de l’éternité, mais de l’immortalité. La chose ne me semble pas négligeable, je veux dire le fait que nous ne soyons pas dans l’éternité mais dans l’immortalité. Sais-tu pourquoi ? Parce que la mort est éternelle et que le néant est infini. Imagines-tu un rien qui aurait des limites ? L’immortalité implique que l’on vive et donc que l’on soit dans des limites de toutes sortes à commencer par celles de son propre corps. C’est un grand paradoxe avec lequel il faut compter. Pour être immortel il faut posséder toutes les caractéristiques des êtres mortels, sauf la mort, alors que la mort est une des caractéristiques premières du vivant. C’est comme si elle était asymptotique. Oui, je peux mourir, mais je ne mourrai jamais, telle est la substance de ce paradoxe. On est un peu dans cet état d’esprit quand on est tout petit. Les petits enfants savent que la mort existe, mais, au fond, ils n’y croient ni pour eux ni pour leurs parents. Ils n’y croient pas parce que les enfants pensent que les choses dont on a peur peuvent naître de cette peur. Ne serait-ce pas là une des racines du déni ?

Donc quand je dors profondément, abandonnant mon corps à tout ce qui le menace, ce corps ne s’anéantit pas. Il demeure présent, bien en chair et en os, respirant, palpitant, digérant de toutes ses tubulures. La fonction reproductrice elle-même continue son travail. C’est la mort qui s’anéantit, d’où l’indifférence au monde qui peut bien aller où bon lui semble. Et quand la réalité se rappelle à nous, par exemple quand le corps est atteint d’une façon ou d’une autre, comme toujours quand on s’obstine dans le déni, le retour aux réalités est cruel et impitoyable. Quand la réalité nous rappelle férocement à notre mortalité le sommeil apparaît comme un refuge où l’on voudrait bien pouvoir se tapir. On voudrait bien retourner dans cette dimension que nul physicien, du moins je le pense, n’a envisagé d’intégrer à ses théories, une dimension où l’immortalité, c’est  à dire l’indifférence au temps, est temporaire, c’est-à-dire terriblement assujettie au temps. On a bien tort, à propos de la mort de parler de sommeil éternel. On ne peut dormir qu’en étant vivant et mortel.

Le mystère du sommeil est donc là : le besoin de dormir est une des plus profondes et irrésistibles pressions biologiques, pression doublé d’un sentiment implacable du temps qui s’écoule, puisque l’on ne peut pas différer le besoin de dormir lorsque vient l’heure. On peut résister au sommeil mais le besoin et l’envie s’imposent de façon tyrannique lorsque vient l’heure. Autant que l’alternance du jour  et de la nuit, l’alternance veille sommeil rythme notre vie. C’est dire la prégnance du temps sur le sommeil. Pourtant à l’intérieur du sommeil même notre conscience perd le sens du temps qui s’écoule à l’extérieur. A l’intérieur du sommeil, lorsque surgit le rêve il est un temps du rêve. Le cauchemar, justement, est souvent lié à une course contre la montre, mais pour notre corps qui est en train de rêver, pour tout ce qui ne rêve pas dans notre cerveau, le temps n’a plus d’importance. C’est la délivrance de cette chose incompréhensible sans laquelle nous n’existerions pas et à laquelle il n’est aucun autre moyen d’échapper.

La brave mémé qui disait « quand on dort on est mort » devait être obnubilée par l’aspect pris par notre corps gisant, elle devait redouter l’abandon et l’idée de ne plus contrôler les choses autour d’elle. Pour elle, sans doute, l’idée que le monde puisse continuer à tourner, le temps couler, dans l’indifférence de sa conscience équivalait à ne plus exister. Elle assimilait la vie et la vigilance qui est la sœur jumelle de la veille. C’était son droit. Quant à moi, je considère au contraire que dormir profondément, dans un total abandon et dans une absolue indifférence à ce qui se joue objectivement autour de moi est une délicieuse délivrance. Il y a de la fuite dans le sommeil. Si, comme j’ai tendance à le faire, on considère que la matière dont nous sommes constitués et le temps qui jongle avec cette matière, la composant, la décomposant, la recomposant, constituent une prison absolue où se débat notre conscience, dormir est l’évasion délicieuse, illusoire peut-être, mais délicieuse. Qu’importe que ce ne soit qu’illusion : tant que dure le sommeil rien n’est illusoire, et quelle que soit la dureté des choses au réveil (mais les choses ne sont pas toujours dures), on sait que la porte reste ouverte et que tôt ou tard le sommeil nous emportera.

Bien sûr, tout ce que je dis là me vient de mon expérience, de mon tempérament, des péripéties de mon existence, je sais bien qu’un autre raisonnera autrement, mais je trouve important, de s’arrêter sur les choses qui vous font du bien pour les contempler et les savourer. Je trouve dommage, voire indécent de ne pas savourer les bonnes choses. Dormir sans avoir conscience de tout de ce que le sommeil a de fabuleux, c’est négliger un cadeau précieux. C’est ne pas le mériter. Au profit de quoi ? Ceci est une question qui me taraude : la capacité de beaucoup de personne de passer avec indifférence, voire mépris, à côté de ce qu’il y a de plus précieux au profit de vanités, de poisons de toutes sortes, de mirages. Je n’ai aucune admiration pour ceux qui se vantent de ne dormir que trois heures par nuit, sous-entendant par-là que l’importance de ce à quoi ils consacrent leur vie exige qu’ils y consacrent tout le temps de leur vie. Prétention des prétentions ! Les empereurs peuvent bien ne dormir que trois heures par nuits, leurs empires s’effondreront tout de même.

 

 

Par L'ermite du mont Ventoux
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Mercredi 15 juin 2011 3 15 /06 /Juin /2011 10:42


 

Question simple, car il faut toujours commencer par les questions simples : qu’est-ce que le gris ?

Ne renâcle pas, lecteur putatif, devant l’évidence de la réponse. Dans chaque évidence se niche toujours un petit quelque chose, très discret, et qui est comme une maille sautée dans un bas de femme.

Le gris c’est un mélange de blanc et de noir.

Bien !

Alors maintenant question qui s’impose : qu’est-ce que le blanc et qu’est-ce que le noir ?

Là c’est plus difficile !

Les physiciens nous donnent des réponses, mais en matière d’esthétique elles ne nous sont d’aucune aide. En matière d’esthétique le noir et le blanc sont les deux formes d’absence de couleur. Si tu es physicien, ô putatif lecteur, tu bondis sur ta chaise… je sais, je sais… Prends un pinceau, des tubes de gouache et vois si tu réussis à obtenir du blanc sans te servir du blanc.

Donc, et pour en rester à un niveau tout bête d’évidence : le blanc et le noir sont l’absence de couleur. La photographie nous confirme la chose : on peut enregistrer la lumière sans enregistrer la couleur : c’est le noir et blanc.

 

Qu’est-ce que la couleur alors ?

 

Beaucoup plus difficile encore à définir que son absence.

Dans ma grande ignorance, ce que je sais c’est ce qu’on m’a appris quand j’étais petit et qui me plaisait beaucoup, c’est qu’il y a des couleurs premières dites primaires (bleu, jaune rouge) et qu’à partir de ces trois couleurs on pouvait, en les mélangeant obtenir toute la palette des couleurs possibles. Dans ma grande méfiance je me demande si c’est tout à fait exact, mais ce que mes yeux me disent c’est qu’avec ces trois couleurs on en fait beaucoup d’autres.

On m’a appris, à l’aide d’une étoile à six pointes, quelques règles pour les harmoniser. Je ne vais pas refaire ces leçons élémentaires. Ce qui aujourd’hui m’intéresse, c’est que derrière tout cela il y a l’idée d’harmonie.

J’ai souvent regretté de ne pas être peintre. Une maladresse manuelle innée et mal combattue rend ce regret moins cruel que si j’avais été habile de mes mains. Par contre j’ai quelques affinités avec la musique et je sais ce qu’est l’harmonie en ce domaine. Je crois que la très antique analogie entre sons et couleurs n’est pas dénuée de sens. Cependant cette analogie n’est pas comme, on pourrait le penser, une analogie entre un son et une couleur. Qu’il est sympathiquement à côté de la plaque le brave Père Castel et son piano chromatique ! http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Bertrand_Castel Non, je crois que l’analogie entre sons et couleurs c’est qu’on peut combiner les sons comme on peut combiner les couleurs et que de ces combinaisons peuvent naître des sensations agréables ou déplaisantes. L’harmonie c’est l’ensemble des lois qui régissent ces combinaisons dans leur rapport au plaisir ou au déplaisir, mais c’est aussi la quête du plaisir par la juste combinaison.

Ne me demande pas si les principes de l’harmonie sont universels. C’est une question à laquelle je ne sais pas répondre et qui divise fondamentalement les spécialistes d’esthétique. Je ne me déroberai cependant pas : personnellement je tends à croire qu’il existe quelque chose d’universel, mais je ne sais pas trop le démontrer.

A y réfléchir cette position, la mienne, est un peu angoissante. Cela signifie qu’il y a des lois de l’harmonie auxquelles on peut refuser de se plier, mais qu’on ne peut pas discuter et encore moins contester. L’harmonie est fondée sur des combinaisons qu’on appelle « accords ». On accorde les couleurs comme on accorde les sons. De même qu’il y a des accords dissonants en musique, il y a des accords de couleurs dissonants. Attention : je ne parle pas de mélange, je parle bien d’accords. Je dis cela parce que l’analogie couleurs-sons doit se faire prudemment. Je pourrais pousser la chose un peu plus loin, je ne le ferai pas, je me contenterai de dire : un accord c’est mettre côte à côte deux sons ou plus, deux couleurs ou  plus, étant entendu qu’en musique (occidentale) comme en peinture il y a trois éléments de base qui génèrent tous les autres.

Une fois qu’ont été posé ces principes (d’ordre culturel pour certains, d’ordre universel pour d’autres), il est possible et, relativement assez facile, d’assimiler les règles qui en découlent suivant qu’on cherche, par la composition (qui étymologiquement est le fait de poser ensemble) des effets de plaisir ou de déplaisir et toutes les formes de passage de l’un à l’autre. (C’est dans ces passages que se révèle le talent). On n’est en effet pas astreint à chercher toujours le plaisir. La dissonance a ceci de particulier qu’elle est expressive. Un compositeur qui veut exprimer une souffrance quelconque, la sienne ou celle de l’humanité, bref une souffrance quelconque, a besoin de travailler avec des accords peu agréables à l’oreille. Ensuite l’accoutumance existe et telle sensation désagréable, si elle n’excède pas certaines limites, perd de son impact tandis que telle sensation agréable, si elle se répète trop souvent, finit pas s’émousser, si bien qu’on peut finir par trouver quelque plaisir à des sensations autrefois désagréables. Et puis l’homme est un animal culturel, le souvenir est une chose essentielle, et nous sommes capables d’éprouver quelque plaisir de souvenance face à des choses un peu dérangeantes mais qui nous reconduisent à des périodes heureuses de notre vie (et vice-versa). Bref, composer c’est aussi manipuler ces choses humaines. Voilà pourquoi, s’il existe aujourd’hui des logiciels qui, en musique, permettent d’harmoniser automatiquement, ils ne peuvent, sans intervention humaine, que donner quelque chose de propre mais insipide, ce qu’on appelle « clean ».

Ceci, pour répondre à l’angoisse exprimée par moi plus haut : nous ne sommes pas condamnés à un beau mécanique qui nous ferait à coup sûr glisser dans un meilleur des mondes totalement inhumain.

Examinons cependant quelques-unes des façons possibles d’accorder, et en particulier d’accorder les couleurs puisqu’il s’agit de cela.

Si l’on s’en tient aux règles de base et qu’on cherche l’accord agréable, les procédés ne sont pas nombreux. Il y a ceux qui découlent de la fameuse étoile à six branches.

Première solution : on met côte à côte des couleurs complémentaires, par exemple le jaune avec le violet, le vert avec le rouge.

Deuxième solution : on met côte à côte deux couleurs voisines : le jaune avec l’orange, le vert avec le bleu.

On peut raffiner ces démarches car l’étoile à six branches en génère une infinité d’autres correspondant à une infinité de couleurs qui peuvent s’accorder selon ces deux modalités.

Dans ce qui précède on laisse de côté un paramètre important qui est l’intensité de la couleur. En ajoutant à une couleur sortie du tube de gouache une certaine dose de noir ou de blanc on obtient des teintes qui s’accordent encore avec la teinte qu’on vient d’utiliser. Le rouge s’accorde avec le rose, par exemple. (Je reste à ce niveau car je vais causer de pots de peinture)

Si l’on veut s’amuser, sciemment, à bousculer cette belle harmonie, il suffit d’en transgresser les règles. Il peut y avoir une certaine jouissance de l’œil à la juxtaposition d’un orange avec un rose. C’est une transgression pas très violente. Il y en a de plus percutantes.

Au fond chacun fait ce qu’il veut.

Alors pourquoi est-ce que je prends la peine de m’attarder sur ces choses ?

C’est parce qu’il est une catégorie humaine qui me hérisse : le bobo et que le bobo, dont un des ressorts mentaux est le désir de se singulariser du vulgum pecus, a trouvé le moyen de le faire en la matière tout en dissimulant son immense indigence en matière de goût.

Le bobo est la version snobe du politiquement correct. Je ne cesse de cultiver mon mépris de la bien-pensance et je tiens à faire remarquer que même dans le domaine esthétique cette dernière exerce sa tyrannie délétère sur le bon peuple.

Le bobo se pique d’avoir bon goût. Pourquoi ? Mais parce que comme tous les bien-pensants il est convaincu d’appartenir à l’élite et que l’élite ne saurait avoir mauvaisgoût. Comme je viens de le rappeler plus haut et en d’autres lieux, il confond élitisme et singularisation.

 

Que ferais-je si je tenais absolument à faire preuve de bon goût (Dieu m’en préserve !) tout en cherchant à me singulariser (Idem) ? J’essaierais d’éviter à tout prix les fautes de goût. Or, en matière de décoration – car c’est de décoration que je vais causer – le bon goût est fondé sur l’art des assemblages, dont les assemblages de couleurs. Alors qu’a trouvé à l’angoisse de la faute de goût le bobo ? Tout veillant à se singulariser ? Oh ! C’est bien simple : il a compris que pour ne pas faire de faute d’harmonie il suffisait de ne pas utiliser la couleur. Qui n’a entendu quelque bonne bourgeoise proclamer avec compétence que le noir va avec tout ? Le bobo a fait sien ce précepte.  C’est vrai que le noir va avec tout. Le noir est à l’harmonie des couleurs ce que le silence est à l’harmonie en musique. Si vous ne jouez pas vous êtes sûr de ne pas faire d’accord dissonant. Génial non ? Ce qui est vrai pour le noir l’est aussi pour le blanc. Et voilà comment le bobo depuis des années s’applique à peindre ses murs en blanc  en trouvant que ça fait classe (voir les magazines de déco chez le dentiste). Ajoutez à cela des meubles tout noirs  et vous êtes sûr du même résultat. Si vous vous demandez pourquoi le bobo n’utilise pas de couleur il vous répondra avec une moue dégoûtée que la couleur c’est criard et vulgaire. Il se moquera de la femme qui n’hésite pas à se vêtir de bariolé. Quand il voudra se moquer des pauvres (voir les Deschien) il leur fera endosser des robes aux couleurs voyantes, c’est-à-dire vives.

J’ai pendant plusieurs années assisté à des mises en scènes de théâtre (dans des théâtre tout noirs) où tout était blanc des chaussures aux lunettes, aux meubles, tout, absolument tout, jusqu’à un chien, me souvient-il. Je me souviens d’une saison où j’ai dû voir une douzaine de ces symphonies en blanc (avec notes explicatives). Puis j’ai eu droit, (toujours avec notes explicatives), aux camaïeux de noirs (Ce n’est pas moi qui le dit !). Depuis une ou deux saisons nous avons droit au gris que j’appelle « gris Damidot » du nom d’une célèbre décoratrice qui l’affectionne. Il existe beaucoup de bobos-théâtreux qui sont à la mise en scène ce qu’ « un dîner presque parfait » est à la gastronomie. (Soit dit par parenthèse).

 

Je viens de parler de camaïeux, revenons-y.

 

Le bobo ose parfois s’aventurer dans le camaïeu qui n’est jamais qu’un jeu sur l’intensité d’une même teinte. C’est comme si, en musique on demandait à plusieurs violons de jouer la même note mais les uns forte, les autres piano, les autres mezzo-forte, avec comme but d’obtenir un accord agréable à l’oreille. Il le serait. Cela s’appelle un unisson, qui est le degré zéro de l’harmonie.

Alors, si on fait le bilan : noir, blanc, camaïeux = degré zéro de l’harmonie chromatique, on admettra qu’un gamin de 10 ans est capable de devenir détenteur du bon goût façon bobo, en quelques minutes.

 

Tiens, tout en écrivant, je me dis que je suis bien bête et que je devrais rédiger un manuel du bon goût qui m’apporterait peut-être la fortune, en présentant comme le fruit d’une grande compétence les indigentes ficelles que je m’amuse à dénoncer. Le génie surgit parfois au fil de la plume.

 

Qu’ajouterais-je si je rédigeais ce manuel ?

 

J’ajouterais qu’une fois décidé de faire dans le noir et blanc il suffit d’y juxtaposer n’importe quelle couleur pour obtenir un effet. Mettez des chaises rouges, des assiettes rouges, des verres rouges sur votre table noire dans votre loft tout blanc et vous atteindrez des sommets.

Par contre, si vous adoptez un camaïeu de couleur, vous ne risquez rien à lui confronter du blanc et du noir.

Evitez, quoi qu’il en soit, l’usage de couleurs pures, ni même secondaires (les verts, violets, orange) préférez des couleurs du troisième ou quatrième degré : des verts tirant sur le bleu et que vous appellerez turquoise, des violets tirant fortement sur le bleu ou le rouge, etc…Voilà le bon goût !

 

Enfin vous reste la ressource du gris.

Le gris hérite de ses parents le noir et le blanc la vertu de s’accorder avec tout.

Mais savez-vous qu’il existe une infinité de gris ? Figurez-vous que si vous ajoutez une touche de couleur à du gris ce dernier devient une « nuance de gris ». En réalité, et à y réfléchir, c’est la même chose que de rajouter beaucoup de noir et beaucoup de blanc à n’importe quelle couleur. N’est-ce pas formidable ? Ainsi vous obtiendrez un gris-rose, un gris-bleu, etc. Vous obtiendrez de surcroît le sentiment d’un grand raffinement personnel. Le summum en la matière est l’ajout au gris des couleurs plus que secondaires dont il était question plus haut. Mélangez un vert- bleu avec du gris et vous obtiendrez une nuance que je renonce à décrire, une teinte qu’on retrouve parfois dans les tenues de camouflage des commandos de parachutistes. Même chose avec un violet aubergine flétrie : vous obtiendrez une nuance comme les enfants savent en obtenir dans l’eau où ils rincent leur pinceau. Vous appellerez ça « taupe ». J’ai vu pas plus tard qu’hier, une de ces couleurs vaguement marronasse, baptisée poétiquement, par une émule de la fameuse Damidot « vison ».

Il vous suffira de juxtaposer une de ces nuances de gris à un gris tout bête pour donner l’illusion d’une fabuleuse compétence en matière de composition.

 

Voilà ce que je recommanderais, si j’avais envie de me faire passer, à moindres frais, pour un expert en matière de décoration.

En réalité je suis navré de voir la boboïtude imposer son indigence décorative. Le bobo est bourgeois-bohème, c’est sa définition, mais qu’est-ce qu’un bohème ? N’est-ce pas déjà un fils à papa qui se la joue artiste ? Le goût bourgeois est constitutivement médiocre, tape à l’œil et prétentieux. Il ne fait jamais dans la dentelle. Il passe des plats dégoulinants de sauces, à trois radis dans une immense assiette blanche (rectangulaire), il passe des abat-jour à pompons, des tentures en velours grenat et des couverts en argent tarabiscotés au gris Damidot qu’il trouve du plus haut chic quand il en barbouille la commode de sa grand-mère.

 

Après tout qu’importe ?

 

Ce qui me chagrine c’est quand je vois des gens qui n’ont rien de bourgeois, qui se débattent au bas de l’échelle sociale, renoncer au bleu, au rouge, au jaune, au vert aux couleurs qui sont celles du ciel, de l’herbe, des pissenlits et des coquelicots, des mandarines et des violettes, celles du sang, du feu, des  déserts et des landes pour s’entourer des teintes de la cendre, du caca poussiéreux, de la vieille rouille, de la vomissure d’ivrogne parce qu’ils ont vu ça à la télé.

Que le goût indigent et prétentieux du bobo ordinaire fasse de son milieu de vie un décor décourageant d’insipidité, peu importe si cela l’aide à conforter sa bêtise de bourgeois borné, mais qu’il l’impose tel qu’il le fait actuellement me navre. Je suis très mal à l’aise face au totalitarisme du mauvais goût, car, je peux bien l’avouer, je ne sais pas si le bon goût existe, mais je crois de plus en plus que le mauvais goût existe bel et bien. Pour le reconnaître il suffit de regarder ce qui plaît aux bobos. De même que les bien-pensants enfoncent tant qu’ils le peuvent les plus démunis tout en bavassant des discours dégoulinants de bonnes intentions, les bobo-décos stérilisent tout ce qui peut rester de vif et de spontané chez les petites gens en matière de décoration. A tout prendre, je préfère le salon des Deschien parce qu’il est sans arrière-pensée.

 

PS. Une autre fois peut-être je t’enseignerai comment hausser la cuisine au niveau de la création en ajoutant du gingembre à tout et n’importe quoi. Le gingembre est à la cuisine ce que le « gris Damidot » est à la déco.

 

http://www.m6bonus.fr/videos-emissions-4/videos-d_co-142/emission_du_12_12_2010/video-customiser_une_lampe-54888.html

http://www.youtube.com/watch?v=BH1NiSHbNhU&NR=1&feature=fvwp

http://www.youtube.com/watch?v=f6HxWWYaIG4&NR=1&feature=fvwp

http://www.youtube.com/watch?v=kLlUJkn50Uk&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=oW8sxG8IhaQ&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=ZVAuHc8r3I4&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=cLc01LUEdVM&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=fMa-c6RyY4w&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=jJRI7zT_I6Q

http://www.youtube.com/watch?v=jgEUmPv7Qw8&NR=1

http://www.m6bonus.fr/videos-emissions-4/videos-d_co-142/emission_du_12_12_2010/video-customiser_une_lampe-54888.html

 

 

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