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ai achevé, il y a quelques temps, la lecture d’un roman brésilien intitulé Diario de um feniscente. Un peu de cuistrerie de temps en temps est un péché auquel on peut accorder l’absolution. J’aurai donc la cuistrerie de préciser, en prenant un air faussement modeste, que je l’ai lu en portugais car, même si je dois en baver un peu j’aime bien lire en langue originale. Je n’en dirai pas plus, laissant imaginer à mon putatif lecteur une polyglossie impressionnante plus que dans les faits.
Rubem Fonseca est un romancier que j’aime bien. Ce roman comme son titre l’indique (je m’amuse) prend la forme d’un journal personnel. Il raconte une histoire plutôt convenue d’un type qui mène une double relation amoureuse avec une mère et sa fille tout en pataugeant dans quelques autres relations plus ou moins anciennes. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’écrier « encore !!! » en découvrant que le héros était un romancier qui s’essayait à l’écriture d’un journal avec comme ambition d’écrire des dialogues lui qui dans ses romans précédents excluait systématiquement les dialogues. Je n’ai pu m’empêcher de m’écrier « naturellement !!! » quand j’ai très vite compris que ce romancier avait du mal à écrire un nouveau roman.
Il y a quelques jours je suis entré dans une librairie, une de ces librairies des petites villes de province qui sentent un peu le moisi et dont les planchers grincent sous les pieds, pour me laisser tenter. Le premier bouquin que j’ai pris sur la table où s’étalent les nouveautés et que j’ai retourné pour voir en quatrième de couverture de quoi il s’agissait m’a arraché les mêmes exclamations : c’était l’histoire d’un écrivain qui, que…
Il est bien rare lorsque je vais traîner dans une librairie et jette un œil aux nouveautés que je ne tombe sur quelque roman dont le héros est un romancier qui, que… Une fois sur deux, si ce n’est plus, ce monsieur (ou cette dame) se trouve dans les affres de l’écriture qui ne veut pas venir.
Et le cœur des stylisticiens estampillés Sorbonne d’entonner l’âme ravie « mise en abyme, mise en abyme ! »
Messieurs et mesdames les romanciers, je vous le dis comme je le pense, moi lecteur, humble et fidèle lecteur, vos problèmes d’écrivains on s’en fout. Vous en chiez pour écrire ? Et alors ? On s’en fout !
Je m’adresse aux romanciers, mais les auteurs de théâtre dont le sujet est les affres du comédien, les cinéastes qui font un film dont le héros est un cinéaste qui veut faire un film mais qui, mais que…
Je vais vous dire : savez-vous à qui plaisent ces choses ? Savez-vous qui achète, en toute connaissance de cause les romans dont le héros est un romancier qui est en train de divorcer et qui va chez sa mère (cancéreuse) où, sur les traces de sa jeunesse, il essaie de retrouver la fraîcheur de l’inspiration ? Je vais vous le dire : ce sont ceux qui n’aiment pas la littérature, ou plutôt, j’essaie d’être juste, ceux qu’elle laisse de glace.
J’ai un ami chef d’orchestre qui me dit que le pire compliment qu’on puisse lui faire à l’issue d’un concert c’est de lui dire « c’était très intéressant ». Il ajoute : « tu viens de faire l’amour à une femme, tu luis dis ‘alors ?’ et elle te répond ‘c’était très intéressant’ ». Voilà ceux qui vous lisent, messieurs les romanciers dont les héros sont des romanciers qui, que… Ceux qui vous lisent sont ceux qui disent « c’était intéressant » parce qu’ils sont frigides à la littérature. Pour eux la littérature c’est fait pour intéresser parce qu’ils ne sentent rien. Ce qui les intéresse c’est de pouvoir disserter, de pouvoir à leur tour faire les intéressants et de se faire valoir à leurs propres yeux en se racontant qu’ils ont partagé les affres de la création.
On ne dira jamais assez les dégâts causés par le romantisme mal digéré. C’est lui qui a inventé de toutes pièces le mythe de l’artiste qui s’arrache les tripes pour créer à l’usage des pauvres humains perdus sans ses lumières, des choses qui s’appellent l’Art. Que voulez-vous ? le romantisme est né au moment où le capitalisme et le libéralisme ont triomphé du vieux monde gouverné par une aristocratie vermoulue. Du temps de cette aristocratie l’artiste se devait d’être courtisan et de flatter son mécène. Sa fonction était de l’aider à briller. Un peu d’insolence n’était pas malvenue, au contraire, cela conférait à Monsieur le Protecteur un vernis de largeur d’esprit, mais pas trop tout de même. Vous me direz « Et Tartufe ! ». Louis XIV ne voyait pas nécessairement d’un mauvais œil qu’on rabatte un peu leur caquet aux prélats qui venaient lui faire la morale en chaire avant d’aller se régaler à sa table.
Avec la fin de l’Ancien Régime ce fut une autre histoire. L’artiste fut en quelque sort privatisé, mis sur marché, il lui fallut non plus trouver des protecteurs, mais des clients, des acheteurs. Le marché ! Déjà le marché ! Or, une des lois du marché, vous les savez, c’est celle de l’offre et de la demande. Ce qui est abondant ne vaut pas grand-chose. Ce qui fait le pris c’est la rareté, je ne vous apprends rien. Donc, très logiquement l’artiste pour se vendre a dû se présenter comme une marchandise rare.
« Pourquoi vous paierais-je cher, Monsieur ? »
« Mais parce que j’appartiens à une humanité hors du commun ».
« A quoi puis-je le voir ? »
« Il suffit de me regarder ».
Et voilà comment les artistes ont commencé à se faire des gueules d’artistes. Regardez les portraits des artistes d’Ancien Régime : rien, strictement rien, de les distingue du reste de l’humanité. Le père Bach a toute l’allure d’un brave gros bonhomme qui fait son boulot comme un perruquier ou un notaire. Entendons-nous, cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas eu de talent, ni même de génie. S’il avait besoin de gagner sa vie, il n’avait pas besoin pour cela de l’attirail de marketing qu’impose la société capitaliste et libérale. L’artiste romantique a commencé par se singulariser par sa tenue, parce que de la sorte il affichait une âme singulière. Mais le marketing n’est pas seulement le packaging, c’est aussi la communication et l’artiste romantique a commencé à répandre l’idée qu’il était un élu. Pour cela il avait deux postures possibles : soit il se posait en émissaire du divin, soit en rival de Dieu, tel les anges déchus pour avoir défié l’autorité suprême. Dans les deux cas il se définissait lui-même comme créateur.
Vous rendez-vous compte de ce que cela veut dire ?
Ou les mots ont un sens ou on leur fait dire n’importe quoi. Créer cela veut dire faire sortir quelque chose du néant. C’est en effet, et si l’on y croit, le privilège de Dieu et de lui seul. Personne ne fait jamais rien sortir du néant. L’homme ne peut que fabriquer des choses à partir d’autres choses. Parler de matériaux à propose de création c’est une absurdité. Ou alors il faut dire, -pourquoi pas après tout- que créer, c’est fabriquer des choses nouvelles à partir de choses anciennes. Quand je prends de pommes de terre et que j’en fais des frites, en toute logique, je crée, si je donne au verbe créer ce dernier sens.
La différence, me direz-vous, c’est que faire des frites est à la portée de tout le monde, écrire Notre Dame de Paris, ou composer la symphonie Fantastique demande d’autres compétences.
J’en conviens. Je répète que je ne remets pas en cause le talent qui est en effet une chose rare.
J’essaie simplement de comprendre certains mécanismes.
A partir du moment où l’artiste a dû jouer la loi du marché, sauf à crever, il lui a fallu répondre aux objections tendant à minorer sa valeur.
En se présentant comme un créateur il se présentait comme un être doté de pouvoirs considérables. Mais encore lui fallait-il le prouver car, la chose est hélas avérée, l’acheteur potentiel, à de rares exceptions près n’entend rien, mais alors rien du tout à l’art. Il veut être assuré qu’il a bien affaire à quelqu’un d’exceptionnel et c’est d’abord dans le discours et la posture de l’artiste qu’il va chercher cette assurance.
J’ai dit que l’artiste se présentait alors comme un émissaire ou un rival de Dieu. Emissaire cela veut dire que Dieu l’avait chargé de la mission d’éclairer l’humanité sur le beau, le bon, le juste. Rival, cela voulait dire qu’il était d’abord le Révolté, celui qui ne se plie pas. Paradoxalement l’une et l’autre attitude peuvent cohabiter. Cela n’a pas d’importance puisque ce n’est qu’une posture. Cela veut dire aussi que l’artiste, s’il était une sorte de messie, se devait de vivre une douloureuse passion, s’il était de la race des anges déchus ou des Prométhée se devait de vivre d’affreux tourments en punition de sa rébellion. Dans un cas comme d’en l’autre, il lui fallait souffrir.
Je pense à ce que disait Giono à quelqu’un qui tenait à le faire souffrir en écrivant. Si écrire l’avait fait souffrir, répondait-il gentiment, il se serait abstenu d’écrire. Il avouait ne pas aimer souffrir !
En somme, l’artiste, entre Grâce et Malédiction, s’est mis à jouer le rôle qu’on attendait de lui. Cela n’a pas forcément donné de mauvais résultats. Ce qui m’intéresse particulièrement, ce à quoi il faut faire attention, c’est que jouer un rôle ne veut pas forcément dire mensonge ou imposture. Je crois que, très sincèrement, les grands romantiques ont eu pour ambition de mener l’humanité (leurs lecteurs) vers le beau, le bon, le juste, en particulier en décorticant et en dénonçant les travers de la société dans laquelle ils vivaient. La posture d’ange rebelle les a conduits à un certain anticonformisme et à un goût de la provocation qui contrebalançait un peu le conformisme et la frilosité bourgeoise. Ceci dit, leur lectorat se recrutait dans une élite que cela émoustillait mais qui n’en perdait pas de vue pour autant ses intérêts commerciaux et financiers.
J’attire ton intérêt, putatif lecteur, sur une réalité psychologique particulière : l’auto-conviction. Quand on adopte une posture et qu’on la garde longtemps, elle finit par cesser d’être une posture pour devenir nature. Cela peut d’ailleurs avoir des effets bénéfiques. C’est ainsi, par exemple, que d’anciens grands timides à force de jouer la comédie de l’aisance en public finissent par acquérir cette aisance et ce d’autant plus que leurs vis-à-vis leurs renvoient l’image de l’aisance. C’est là un mécanisme fondamental qu’il est bon de connaître. Si je fais ce petit détour par la psychologie c’est parce que je crois qu’avec le romantisme beaucoup d’artistes ont fini par croire qu’ils étaient effectivement touchés par la Grâce ou frappés par la Malédiction. C’est l’époque où tous, dans leurs autobiographies, se croient obligés de parler de vocation, comme les grands mystiques. Pour parler franc certains ont fini par vraiment péter les plombs et la clientèle, au fond, ne demandait pas mieux. La critique s’est empressée de monter en épingle les cas savoureux, les folies, les suicides, les morts lamentables, mais si l’on regarde les biographies on s’aperçoit que la très grande majorité de ces artistes échevelés par l’inspiration ont fait de beaux vieillards qui sont morts au milieu des meubles d’acajou, des pendulettes en argent, des cheminées en marbre et des abat-jours à pompons. Tandis que flamboie l’idée de l’artiste aiguillonné par un appel irrésistible à la création à laquelle il sacrifie tout, on les voit en réalité se débattre dans des problèmes de fric qui les contraignent, bon gré, mal gré à produire à la chaîne. Les éditeurs jouent à fond la carte du fric, pas celle du chef d’œuvre. Un artiste dans la mouise est une bonne chose, ça le pousse au cul. Les créanciers de Balzac ont plus fait pour la littérature que tous les théoriciens de l’écriture. Cela ne veut pas dire que ce qu’ils produisent ne vaille rien. Pas du tout. Quand on a du talent et qu’on travaille beaucoup on obtient de beaux résultats. Il n’y a pas de secret !
Un des résultats de ce que je viens, très sommairement de décrire, c’est qu’une fois convaincu de sa condition d’être à part, l’artiste a parfois fini par en déduire, très logiquement d’ailleurs, que lui-même constituait un sujet passionnant. Cela a pu prendre des formes diverses comme par exemple la réécriture de biographies d’artistes des temps anciens chez qui on projetait les fantasmes des temps présents et où auxquels il s’identifiait en toute modestie. C’est alors qu’on a fabriqué l’image d’un Michel-Ange tourmenté, d’un Tasse persécuté, d’un Mozart angélique… C’est aussi l’époque où ont fleuri les autobiographies plus ou moins romancées dont la principale fonction était de montrer à quel point l’artiste sent mieux que tout autre, combien il aime plus follement que tout autre, combien il souffre incomparablement plus intensément que le commun des mortels, combien sa nature d’exception le marginalise dans un univers médiocre qui ne peut comprendre sa grandeur (Ah ! les ailes de géant !). Ses rêves, ses délires deviennent, à ses yeux mêmes, dignes d’être imprimés et vendus et s’il n’en a pas il s’en fabrique, s’il le faut à coup de jaja (ou d’opium s’il en a les moyens). Le pire c’est que pour certains ça finit par les conduire à la déchéance vraie. A force de se voir en ange déchu on finit par se casser la gueule. On s’est complu à noircir le tableau, à voir des parcours tragiques là où il n’y avait, au fond, que des vies ni plus ni moins cahotiques que celles du commun des mortels. On s’est ingénié à ignorer les bassesses, les petits calculs chafoins, les manœuvres tordues, les vacheries, les léchages de bottes. On a transformé les histoires de cul, les amourettes, les cocufiages, pour en faire des flamboyantes passions. On a banni tout ce qui pouvait ramener l’artiste aux faiblesses ordinaires, il fallait qu’il fût l’Incompris, le Maudit. Rien de plus délectable que les fins pathétiques. L’artiste qui meurt dans la misère, oublié de tous devint un cliché délectable, comme si seul l’artiste mourrait dans la misère et oublié de tous.
Et puis il y eut les impressionnistes et les ricanements des bons bourgeois, Stravinsky et les sifflets à la première du Sacre du Printemps. Quelle aubaine ! Ce qu’on oublie c’est que les impressionnistes ne sont pas tous morts fous ou dans la misère, loin de là, que Stravinsky et la plupart des artistes qui firent scandale firent fortune et devinrent des icônes de leur vivant. Cela ne me dérange pas du tout. Le propre du public c’est de repousser dans un premier temps tout ce qu’il n’a jamais vu, surtout chez les vieux, or le public des salons de peinture, des théâtres, des concerts, n’était pas, et n’est toujours pas composé en majorité de petits jeunes, mais les petits jeunes arrivent derrière.
Il faudrait parler du scandale. Il y a une grande ambiguïté dans ce phénomène. Il y a scandale et scandale. Les choses qui dérangent réellement, qui choquent réellement, on les fuit, on les ignore, on passe au large. Mais lorsqu’une chose scandalise une génération vieillissante, justement parce qu’elle est vieillissante et n’accepte plus qu’on dérange ses habitudes, c’est une autre histoire. Au fond, cela n’a rien de scandaleux. Les vrais artistes maudits ne sont pas ceux dont on dit aujourd’hui qu’ils ont été injustement, stupidement, incompris de leur époque, mais ceux qu’on a oubliés parce qu’ils étaient réellement scandaleux, ou pire, ceux qu’on a classé parmi les mauvais ou les anodins et que personne n’aurait l’idée d’aller arracher à leur bannissement.
L’histoire des impressionnistes a beaucoup traumatisé la bonne bourgeoisie, d’une part parce qu’elle a fait mauvaise figure, mais surtout parce qu’elle est passée à côté d’une bonne affaire. La mauvaise figure, elle s’en fout. Mais la mauvaise affaire lui est restée sur l’estomac. Aujourd’hui encore le bobo tremble à l’idée de passer pour un imbécile qui se serait moqué des impressionnistes. Le bobo se veut connaisseur, et, dans sa médiocrité culturelle, il n’a retenu qu’une chose : c’est que le scandale a précédé un retournement de la conjoncture. Il aime à y voir un signe du génie incompris mais pas pour longtemps.
Par ailleurs le mythe de l’artiste créateur a eu pour conséquence que celui qui voulait acquérir ses lettres de noblesse en matière d’art se devait de produire des choses jamais vues. La création est devenue cela. Si on réfléchit deux secondes, cela se défend sur le plan psychologique. En effet, ce que je n’ai jamais vu et dont je ne soupçonne pas l’existence (sinon je l’aurais imaginé et donc vu d’une certaine façon) n’existe pas pour moi. Si on me le met devant les yeux c’est comme si on le tirait du néant. Faute, et pour cause, de pouvoir tirer quoi que ce soit du néant, l’artiste a ramené le néant au jamais vu.
Une de mes manies, je l’avoue, c’est la dénonciation de la confusion entre originalité et singularité. Faire preuve d’originalité c’est de se distinguer par un je-ne-sais-quoi, qui dans vos œuvres vous est propre et vous met clairement à part des autres, sans artifice aucun. J’insiste bien là-dessus : sans artifice aucun. Et cela oui, c’est du jamais vu, du vrai. Les grands artistes ont tous cette touche particulière qui leur est consubstantielle, qu’ils cultivent, qu’ils développent, mais qu’ils portent en eux depuis toujours et qu’on ne peut acquérir si on ne la possède pas. Il y a de l’injustice là-dessous, si l’on veut.
J’ai dit plus haut que la clientèle, dans la plupart des cas, ne connaît rien ou pas grand-chose à l’art, par paresse, par mépris souvent, par indifférence, par inculture, par inculture surtout. Par cuistrerie. C’est là qu’intervient le glissement de l’originalité à la singularité. Pour qui est incapable de reconnaître ce qui est original, et nous allons retrouver ce que je disais plus haut, l’original devient le jamais vu. Or celui qui ne s’est pas donné la peine de se cultiver n’a pas vu grand-chose. A ses yeux la moindre excentricité peut passer pour de l’original. Il suffit de se raser la tête quand la mode est aux cheveux longs ou de se laisser pousser les cheveux jusqu’aux fesses quand tout le monde les porte courts pour épater le bourgeois qui vous trouve original, et donc créatif. En réalité on est dans la singularisation qui est tout autre chose. Se singulariser c’est, très artificiellement, attirer l’attention sur soi par une attitude dont on sait très bien qu’elle fera réagir la plupart des gens surtout s’ils sont de nature frileuse ou conformiste.
L’artiste qui ne possède pas l’originalité est tenté de jouer la carte de la singularisation. Quand je dénonce la confusion entre originalité et singularisation, je ne déprécie pas forcément la singularisation. Elle peut avoir des côtés sympathiques. Ce qui est catastrophique à mes yeux c’est lorsqu’on fourgue une singularisation grossière pour la marque du génie.
Je semble m’écarter de mon propos premier qui était une certaine lassitude devant l’abondance de romans dont le héros est un romancier.
En fait pas du tout. Si l’on rapproche la tendance de l’artiste à se poser comme sujet d’intérêt supérieur et la tendance à chercher la singularité comme mode de distinction, on verra que d’une part l’écrivain –puisque nous traitons plus précisément d’écriture – va chercher fébrilement, et par tous moyens, à se forger une écriture qui soit tout sauf celle du voisin et que le récit qu’il va pouvoir faire de cette recherche fébrile d’une écriture singulière va lui paraître un sujet en or. Quoi de plus fascinant que la quête du Graal qu’est la création littéraire par le créateur lui-même ?
J’ai lu, je ne sais plus où, une définition de la modernité en littérature qui m’a beaucoup plu parce que je la trouve très juste. Jusqu’à une certaine époque, disait l’auteur de cette définition, on écrivait pour raconter des aventures. La modernité en littérature c’est lorsque l’écriture est devenue l’aventure. Autrement dit le moment où l’écrivain s’est autocentré en se réduisant –le mot est un peu péjoratif, sans doute- à sa seule fonction de chercheur d’écriture originale.
Ecrire des aventures n’est plus apparu comme digne de l’art.
Il faudrait ajouter à cela une chose assez terrible qui est le poids de la mémoire de tout ce qui a été écrit. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Il est vrai que pour un romancier d’aujourd’hui il est devenu presque impossible de produire naïvement un roman à l’ancienne car les anciens –je parle des grands du XIXème et d’une partie du XXieme ont en quelque sorte épuisé les ressources. Il y a une réelle lassitude à reproduire éternellement les mêmes schémas. Quelle angoisse ! L’écrivain d’aujourd’hui est coincé entre le risque de l’académisme et celui de fuite en avant. Tout ou presque a été essayé, du roman sans personnage au roman sans récit, de l’éclatement des point de vues à l’écriture désarticulée, ou aléatoire, des règles du jeu arbitraires à la logorrhée baroque. Seuls les universitaires théoriciens de la littérature se délectent et pataugent avec une indicible volupté dans l’analyse de ces tentatives multiples. Il faut voir avec quelle gourmandise ils vous assènent des déictiques, des diégèses, des focalisations, des indices de l’énonciation et des discours performatifs. Le je-ne-sais-quoi dont il était question plus haut leur passe absolument au-dessus de la tête.
Je connais un jeune homme qui est metteur en scène. Enfin, il essaie. Il est passé directement des études littéraires à une grande et brillante école de théâtre où un gourou l’a soigneusement formaté. Ce jeune homme, très gentil, très sérieux, très sensible, est tenté par l’écriture. Il m’en parle parfois. La question que je n’ai jamais osé lui poser est la suivante : « mais mon pauvre, que peux-tu bien raconter ? ». Il ne connaît de la vie que sa confortable petite histoire. Il n’est jamais sorti de l’école. Il ne s’est jamais frotté au monde. Il s’est tranquillement marié avec une aimable et douce camarade de fac et il cherche inlassablement à créer et à se faire reconnaître comme créateur.
Je suis toujours perplexe devant les romanciers qui n’ont jamais quitté leur petit univers peinard. Je n’ai rien contre les petits univers peinards. Le mien en est un. Je suis toujours perplexe aussi devant les romanciers dont toute l’œuvre se ramène à un seul épisode traumatisant de leur vie. Je suis perplexe parce que ce que je cherche quand j’ouvre un roman, c’est d’oublier qu’il a été écrit. L’auteur ne m’intéresse pas. Désolé pour les auteurs. Je ne veux pas être entravé par l’écriture. Quand l’auteur est trop présent c’est comme lorsqu’à la télé, tandis que des patineurs s’efforcent à déployer force, grâce et charme, sur une musique qui leur parle on a un type qui ne cesse de décrire en termes techniques ce qu’on est en train de voir et qui gâche tout plaisir pour étaler sa science.
Il est presque inévitable que le type qui n’a rien à raconter ou toujours le même épisode ressassé soit presque automatiquement conduit à bidouiller l’écriture, à en faire son aventure. Ou plutôt et pour être précis, il lui suffit de se convaincre que la quête, même vaine, même avortée, même la seul aspiration à une écriture innovante suffit à nourrir un récit plus ou moins bien ficelé et plus ou moins convenu.
Si l’on met ensemble tout ce que je viens d’essayer de synthétiser : le mythe de l’artiste créateur, l’usure des formes romanesques, la fuite en avant dans la recherche du jamais vu, la crainte obsédante chez le public intello-bobo de passer à côté du génie (confondu avec le singulier), on en arrive au romancier qui finit par penser que son boulot de romancier est un sujet du plus haut intérêt, surtout s’il ne sait ni quoi, ni comment écrire. Faute d’avoir autre chose à raconter, il se raconte, plus ou moins convaincu que sa qualité d’artiste suffit à le rendre intéressant. Le nombrilisme littéraire devient un succédané de l’inspiration.
Je vous en supplie mesdames et messieurs les romanciers racontez-moi tout ce que vous voulez, sauf des histoires de romanciers. Laissez votre nombril tranquille. Il est sans doute très beau, vous y tenez certainement à juste titre, mais il ne vaut ni plus ni moins que celui du reste de l’humanité. Tournez votre regard vers le monde. Tournez votre regard vers le monde ! Frottez-vous au monde. Il est d’une richesse inépuisable, lui. Cessez de vous poser des questions sur l’écriture : écrivez ! N’essayez pas de vous singulariser pour vous convaincre de votre talent. Abandonnez l’idée que vous avez une mission. Ne vous questionnez pas sur votre raison d’être. Ne justifiez pas votre existence. Ne cherchez pas être intéressants. Soyez seulement généreux et sincères. Considérez-vous comme d’humbles artisans. Faites un roman comme on fait une commode : avec du métier et du coeur. Si vous avez du talent vous ne lui échapperez pas.