Il est quelques exercices simples qu'on a quelquefois intérêt à pratiquer. Ainsi le seul fait de fixer son regard sur un mot des plus ordinaires, un mot quelconque jeté sur le papier ou rencontré
au détour d'une page, ouvre souvent d'étranges perspectives. Les mots ont une gueule que trop de familiarité finit par occulter. On se rend compte de cela lorsqu'on commence à se familiariser
avec une langue étrangère. Tu me diras que c'est une étape que l'on ne franchit pas tous les jours. J'en conviens, mais c'est dommage. On devrait toujours être en train d'apprendre une langue
étrangère. D'abord c'est très bon pour l'entretien du cerveau, ensuite chaque langue étant une façon d'organiser le monde, se limiter à une seule langue équivaut à s'enfermer dans un monde
univoque alors que les choses ne parlent jamais d'une seule voix. Si je le dis c'est que ce doit être vrai.
Quand peut-on estimer que l'on commence à se familiariser avec une langue ? C'est simple : lorsqu'on se rend compte, un beau jour, qu'on vient de lire une ou deux pages tout en pensant à autre
chose. Ceci signifie que l'on n'en est plus à décrypter les mots mais qu'on les reconnaît d'un coup d'oeil avec leur sens. C'est un stade assez voluptueux, comme les premières fois qu'on roule
seul sur un vélo. C'est relativement fragile, régulièrement on bute sur un mot inconnu, une expression mystérieuse, une tournure incompréhensible qui bloque la fluidité de la lecture. La chose
est personnelle, mais j'aime bien ce moment où on avance en brinquebalant un peu. Il exige une certaine lenteur et pondération dans la lecture que la trop copieuse fréquentation de ma propre
langue rend très rare lorsque je lis. A force de croiser les mots ils deviennent idéogrammes. Les tenants de la méthode globale ont pris les choses à l'envers. On ne lit globalement qu'après
avoir longtemps déchiffré. On lit alors très vite, par demi lignes entières parfois dans mon cas. Cela offre des avantages, surtout lorsque le discours est pauvre, mais on perd la lenteur
nécessaire à la dégustation des beaux ouvrages, dégustation qui n'est pas seulement esthétique mais relève d'impondérables liés à la respiration du texte, à sa palpitation intime. Eh bien, quand
on commence à se familiariser avec une langue étrangère on retrouve le goût du mot, de la tournure. C'est une sorte de rafraîchissement de la lecture. On perçoit la gueule des mots. Elle a
quelque chose d'exotique qui peut être séduisant mais dont il faut se défier si l'on ne veut ne pas glisser dans une colorisation délétère du discours. Suis-je clair ?
Quel rapport, me diras-tu, avec la chevelure ?
C'est simple : prends le temps de regarder ce mot, syllabe après syllabe. Regarde cette désinence ure, qu'on trouve dans lecture, dans tournure, pelure, carrure, pointure, allure, facture...
Reviens sur le mot, détaille-le bien comme si c'était la première fois que tu le voyais, comme si tu étais un chinois qui connaît le mot cheveu et qui tombe sur ce mot chevelure et que cette
syllabe ure à laquelle nous ne prêtons plus attention apparaisse pour ce qu'elle est : une désinence ajoutée à une racine. En perçois-tu maintenant toute la saveur, tout ce qui fait la différence
entre les cheveux et la chevelure ? Les langues ne manquent pas dans lesquelles il faut traduire les cheveux par un singulier. C'est une façon de voir les choses. Nous, nous avons le choix entre
singulier et pluriel grâce à ce ure final.
Tu remarqueras cependant que les cheveux et la chevelure ne sont pas tout à fait équivalents. On ne se fait ordinairement pas couper la chevelure, mais les cheveux. Cela n'est pas arbitraire du
tout. Couper les cheveux et couper la chevelure ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout la même chose. Je ne vais pas te faire l'offense d'expliciter la différence.
Arrivé à ce stade de mes remarques il me faut prendre quelques précautions. Je tiens à préciser que je n'ai aucune propension au fétichisme capillaire. Si je me fixe sur cet élément ce n'est pas
pour des raisons relevant de la psychanalyse. Tu vas d'ailleurs t'en rendre compte. Si je le précise c'est que je vais partir de considérations intimes que je vais te dévoiler sans la moindre
pudibonderie.
Tu ne l'ignores pas, les ans commencent à s'accumuler sur nos têtes, juste ce qu'il faut pour qu'une sourde inquiétude se glisse en nous. Vient un moment où on ne se croit plus immortel. On
regarde alors les choses d'un oeil différent, peut-être plus aigu. On apprécie de façon plus intense les bienfaits que l'on sent s'éloigner implacablement de notre portée. On découvre avec un peu
de rage contre soi-même tout le prix de ce dont on a joui avec frivolité. On se dit qu'on aurait dû se dire « mon Dieu que je suis donc beau ! ».
Ah ! Je te sens surpris. Ce n'est pas là ce que tu attendais. N'y vois pas narcissisme de ma part. Je t'assure : nous avons été beaux. Très beaux même. Tout le monde est beau quand il est
frais.
Quelle définition étrange de la beauté, me diras-tu !
J'en suis là, mon pauvre vieux ! La beauté c'est ce qui se fane. C'est pour cela que je l'affirme sans l'ombre d'un scrupule : nous fûmes beaux. Nous avons eu l'oeil limpide, la peau douce, les
lèvres purpurines, la chair ferme, la chevelure abondante. Tout cela nous semblait normal. Nous n'y pensions même pas, tout à notre souci de nous faire une place dans le monde et de satisfaire
aux impératifs hormonaux. Je ne dirai rien, pour l'instant, et comme tu t'y attends peut-être, des délices que nous avons eues à savourer d'autres limpidités que les nôtres, d'autres douceurs
épidermiques, d'autres lèvres purpurines, d'autres fermetés, d'autres chevelures. Ce serait déprimant car alors, nous n'avons, je le crains, pas mesuré à leur juste valeur tout le prix de ces
limpidités, de ces fermetés et ainsi de suite...
Au fond, me diras-tu, c'est peut-être le propre du bonheur que de n'être reconnu comme tel lorsqu'il passe par ceux-là seulement qui ont été bien malheureux. Ne mélangeons pas tout. Savourer la
beauté contribue sans doute au bonheur, mais le bonheur ne se ramène peut-être pas tout entier à cela.
Et la chevelure dans tout ça ?
C'est là qu'il me faut sans pudibonderie exposer mon intimité. Ma part d'intime devrais-je dire, pour ne pas voir naître une étincelle grivoise derrière tes lunettes.
Il m'arrive de temps en temps, dans la rue, à la télévision, peu importe, il m'arrive de voir quelque jeune homme à la chevelure dense, drue, bien soignée ou au contraire soigneusement négligée,
voire coupée très très très court et d'en éprouver une sorte de stupeur. J'ai l'impression de ne pas appartenir à la même espèce. Pour un peu je tendrais la main comme je la tendrai pour toucher
un koala ou un ours blanc (si j'avais bien sûr la certitude de ne pas me faire bouffer), ou comme je la tends presque d'instinct pour caresser la croupe d'une vache ou le front d'un poney.
Curieux sentiment ! Étrange sensation ! En même temps je me dis chaque fois : « j'ai été comme ça ! ». Celui qui me lirait sans me connaître croirait sans doute que je suis chauve. C'est que nous
autres mâles, commençons à nous faner le plus visiblement par le sommet du crâne. Il m'arrive aussi de voir quelque garçon de vingt ans sur lequel le phénomène est déjà amorcé et de me dire : «
toi, dans dix ans tu n'auras plus un poil sur le caillou », et puis il y a tous les trentenaires qui se tondent à ras pour masquer les dégâts. C'est ce qui s'appelle faire contre mauvaise fortune
bon coeur.
Mais je n'entends pas ici traiter de la calvitie.
Tu as sans doute été surpris à la confession de ma tentation de toucher ces chevelures. Je ne le fais pas. Je sais me tenir. Ce n'est pas cela qui aurait dû te surprendre, mais le fait que cette
pulsion ne soit pas différente de celle qui me pousse à toucher la pelisse d'un animal quelconque. Cela oui, c'est surprenant. J'en suis d'ailleurs moi-même tout surpris. Voilà que, devant un de
mes semblables, un qui est ce que je fus, et qui sera peut-être ce que je suis, je considère celui-ci, en mon intime, comme un animal quelconque. Et ce n'est pas là, note-le bien, le fruit d'une
spéculation intellectuelle, mais pur instinct. Autrement dit c'est ma propre animalité que je reconnais d'instinct chez l'autre. Ce n'est plus « dire que j'ai été comme cela ! », mais « J'ai donc
été comme cela ! ». Comme si les années avaient éliminé l'animalité première au profit de je ne sais trop quoi. Comme si en se fanant l'homme devenait moins bête.
Oui, mon cher, avec le temps et la distance ces jeunes chevelures tout à leur floraison me paraissent absolument animales. C'est comme si elles étaient pleines de sève.
Il faudrait savoir, objecteras-tu dans ton implacable logique, si on est dans le règne animal ou dans le règne végétal.
J'accepte ta remarque et je la dépasse : c'est parce que la chevelure, surtout chez les hommes, résiste mal aux effets du temps, comme la part la plus fragile du végétal, la fleur, que je mêle
ces images végétales à ces images animales. La première ride vient sournoisement, les poignées d'amour se forment parfois avec de patientes mais impitoyables lenteurs, l'affaissement est rarement
brutal, mais le premier cheveu blanc, le cheveu qui décide de rester sur l'oreiller quand son propriétaire s'arrache à la douceur du lit, cela oui, saute aux yeux ! On s'y fait. On a d'aborde
quelques fils blancs dans une chevelure de geai, puis un peu plus aux tempes. Cela donne une touche de sérieux, on n'est plus un blanc bec. Insensiblement on grisonne. On devint poivre et sel
jusqu'au jour où on devine seulement quelle fut la couleur d'origine.
On s'y fait, comme on se fait à tout le reste. Et puis voilà que vient le temps où la vision d'une chevelure drue, en pleine exubérance, finit par nous paraître étrange. Vois-tu, c'est comme
lorsqu'on a sur les genoux un petit bébé tout rose aux joues rebondies et qu'on a bien du mal à réaliser que dans un temps pas si lointain ces mêmes joues sembleront peut-être taillées à la hache
et piqueront.
C'est comme essayer d'imaginer la poule chez le poussin, je ne peux pas mieux te dire.
Les cheveux servent-ils à quelque chose ? A nous protéger l'occiput des rayons du soleil, de l'injure des intempéries ? Je veux bien, mais même les plus velus d'entre nous ne comptent pas sur
leur pilosité pour se protéger des agressions du milieu. Ce ne sont pas -excuse-moi - les poils du cul qui nous dispensent de nous couvrir les fesses les jours de mistral. Le chauve se couvre le
crâne, comme il se couvre le cul, voilà tout.
Nous sommes sans doute des créatures quelque peu dégénérées pour être contraints, sauf à en mourir, de nous couvrir. As-tu jamais pensé que les chiens, les chats, les lapins, les petites souris,
les belettes, les blaireaux, les hyènes, les chacals, toutes ces bestioles qui sont nos proches cousins mammifères vivipares se baladent à poil. Quand une brave dame emmitouflées jusqu'aux
oreilles (ô le joli mot qu' « emmitouflé » !), quand cette dame emmitouflée pour affronter sans dégâts les frimas sort son chien ce dernier fait son caca tout nu dans le caniveau. On ne voudrait
pas être à sa place !
Notre premier ancêtre qui a survécu était un double monstre : monstre parce qu'il était sans fourrure, monstre parce qu'il avait un cerveau assez bizarrement foutu pour lui donner l'idée de
piquer celle des autres et de s'en faire une culotte pour les jours de mistral. Tiens, je dirai même un triple monstre parce que la nature n'est même pas allée au bout de son idée et lui a
laissé, ici et là, quelques vestiges de sa toison absente. Les auteurs de sciences fiction l'ont bien compris depuis longtemps. Ils aiment à faire des créature plus évoluées que nous des être
totalement glabres. Ils conçoivent mal une tête au cerveau énorme dans le même temps recouverte d'une tignasse.
La chevelure est donc bien ce qui subsiste en nous de cette fourrure primitive qui n'est primitive que pour nous et nous rappelle que nous sommes nés d'un ratage, comme la crème renversée, la
crème brûlée, la tarte à l'envers, les bêtises de Cambrais et les délicieuses pralines qui, au départ, se voulaient dragées. (Il ne faut pas non plus nous mésestimer).
C'est pour cela sans doute que lorsque notre chevelure se flétrit, se décolore, se raréfie, nous perdons un peu de ce résidu de ratage pour devenir plus parfaits dans la monstruosité qu'on
appelle humanité et qu'on oppose volontiers (ô volupté des dichotomies !) à l'animalité, voire à la bestialité. C'est pour cela que, parvenu à ce stade, je puis considérer la chevelure de mes
jeunes semblables comme une curiosité dont j'aurais presque envie de m'assurer de la réalité.
C'est à dessein que jusqu'à présent j'ai évoqué essentiellement la chevelure mâle. Je te sais assez perspicace pour imaginer que mes réactions devant les chevelures féminines ne sont pas de même
nature. Tu penseras à juste titre que si je retiens le geste qui consisterait à passer ma main dans une chevelure masculine est liée à un tabou assez largement répandu. C'est vrai. Je craindrais
qu'il y ait méprise. Je te ferai remarquer que je ne me permettrai pas non plus de passer ma main dans une chevelure féminine pour exactement les mêmes raisons. Je perds un peu de temps avec ces
quelques remarques : en fait, sauf pour quelques gestes très ritualisés, se toucher est, du moins dans notre civilisation, largement tabou.
Cependant, si je m'en tenais là, je serais bien hypocrite. Il va de soi que le contact ne prend pas la même valeur suivant le sexe de l'un et de l'autre. J'avoue que je ne vois pas d'un même oeil
une chevelure masculine et une chevelure féminine. Je ne crois pas être pour cela d'une nature hors du commun. Finalement le vrai tabou n'est pas là où on l'imagine d'abord. Je pourrais me
permettre, après tout, de passer amicalement ma main sur une tête masculine du geste avec lequel je peux flatter la croupe d'un percheron. Ce serait un geste affectueux et reçu comme tel. Je ne
me permettrai jamais de le faire avec une dame ou une demoiselle. Il est là le vrai tabou.
Ce n'est pas sans raison que les chevelures féminines, dans leur grande majorité se distinguent si spectaculairement de nos chevelures de mâles. Il suffit pour bien s'en convaincre, s'il en était
besoin, d'imaginer n'importe quel type - au hasard - affublé de la chevelure de sa compagne. Pense à nos présidents de la République par exemple. Cela devient vite grotesque puis monstrueux.
Les chevelures féminines dans leur ensemble sont très hypertrophiées. Ce sont parfois de véritables constructions, et le temps qu'une femme passe à se coiffer peut atteindre des proportions
étonnantes. Je ne parle pas du soin apporté à la couleur, qui, sur une tête masculine ferait, dans certains cas, un effet très étrange. (Nous imagines-tu d'un blond platiné, d'un rouge acajou,
d'un noir intense ?). Elles possèdent un vocabulaire technique et un outillage qui laisse pantois le pauvre mâle dont le seul souci capillaire est de savoir s'il fait une raie ou pas, à droite où
à gauche. Certes, les jeunes hommes ont des coquetteries mais elles ne vont jamais bien loin et surtout elles s'effacent avec le temps alors que plus les femmes avancent en âge plus elles
s'abandonnent à l'artifice. Cela les préoccupe beaucoup. Changer de coiffure ou de couleur peut donner lieu à d'infinies spéculations (on ne peut mieux dire !), et à de véritables drames. Il
suffit de faire un peu attention, dans la rue, au travail, à la télévision pour se rendre compte de l'importance de la chevelure féminine. Il est des feuilletons, surtout les sitcom américaines,
qui sont des vraies compétitions de brushings. Tiens, je pense soudain à une amie commune, aujourd'hui disparue. T'en souviens-tu ? Et par association d'idée, je pense à la coiffure de Marge
Simpson. Tu as bien tort de ne pas suivre mon conseil et de ne pas regarder les Simpson. C'est plein de cruelles vérités.
Sais-tu qu'il me vient soudain une mauvaise pensée, une pensée très incorrecte et que je n'ose confier qu'à toi seul : je pense au cul de cynocéphales. A quoi cela sert-il d'avoir un cul qui
ressemble à une hybridation entre la tomate et l'aubergine (deux solanacées, remarque...) ? Ont-ils l'air ridicule avec un pareil postérieur ! L'humain qui se retrouverait avec le même en aurait
la vie gâchée. Et pourtant, la réciproque serait sans doute vraie. Un cynocéphale qui se retrouverait avec une paire de fesses comme l'odalisque de Boucher n'y survivrait pas. Il perdrait toute
séduction.
Il suffit de regarder, même d'un oeil distrait, quelques documentaires animaliers pour voir toutes sortes de fantaisies de la nature pour parer les animaux. Si quelquefois, pour des raisons
mystérieuses, elles peuvent nous plaire, comme la roue du paon et ses ocelles, le plus souvent - je pense à la crête du coq et à ces machins qui lui pendent aux joues - cela n'a rien de très
ragoûtant. A y regarder avec un peu de distance, les chevelures féminines, lorsqu'elles atteignent certains volumes sont monstrueuses. Comment peut-on bouger, vaquer aux occupations de la vie,
travailler avec des cheveux d'un mètre de long. Imagine-t-on un singe avec une telle pilosité débordante et qui pousse et repousse et repousse encore ? Même la crinière des chevaux et des lions
n'a pas cette disproportion. T'imagines-tu toi-même avec des cheveux qui t'arriveraient aux fesses ? Je ne parle même pas d'esthétique. Comment peut-on dormir avec ça accroché en permanence à son
crâne ? Rien qu'à y penser je me sens pris d'angoisse. Imaginerait-on une poitrine masculine avec des poils qui descendraient jusqu'aux cuisses ?
Hormis le tropisme à la calvitie qui épargne en général les pourtours, la chevelure masculine possède tout autant de potentialités de développement. Pourquoi donc, dans notre civilisation seules
les femmes les laissent-elles s'exercer véritablement ? Pourquoi y attachent-elles tant de prix, même chez les grandes prêtresses de l'égalité des sexes et de la libération de la femme ? On en
voit peu chez ces dernières se tondre à deux centimètres et laisser venir la blancheur sans résistances.
Je crains que ce ne soit pour la même raison que celle qui donne aux cynocéphales la particularité dont il a été question plus haut. Elle est là ma mauvaise pensée, ma pensée très incorrecte.
Si je m'interdis, comme tous les messieurs sauf quelques détraqués, de porter la main sur la chevelure des dames c'est qu'il ne m'est permis de le faire que dans des circonstances où la sexualité
est fortement présente. Si les messieurs n'ont pas les crinières des dames, c'est donc sans doute pour ne pas attirer la concupiscence des autres mâles, surtout dans une civilisation où ils se
rasent la barbe. Il faut bien que la différentiation se fasse. Pourtant, suis-moi bien, le physique masculin est suffisamment différent du physique féminin pour que la marge d'erreur, même à
chevelure égale soit fort réduite. Il faut en conclure que, si, du fait du vêtement, les éléments les plus voyants en matière de distinction sexuelle, ne s'exhibent pas couramment, même s'ils
peuvent parfois se deviner largement, la chevelure reste la dernière particularité sexuelle qui se balade impunément à l'air libre. Il est très logique que là où les femmes la dissimulent ce soit
aux mâles d'exhiber leur pilosité faciale.
Les plus distinguées de nos compagnes, la plus retenue, la plus tirée à quatre épingles, promène sous notre nez d'indécents appendices qu'elle se donne le plus grand mal à rendre indécents. Plus
la chevelure est soignée, plus l'ambition érotique est explicite. Ce ne sont pas les gitanes échevelées, à la Carmen, qui sont les plus cyniques, mais les Michaëla et leurs nattes blondes bien
torsadées. Hitchcock ne s'y est pas trompé en choisissant ses héroïnes.
La chevelure, avec sa manie de pousser sans cesse jusqu'à atteindre des longueurs handicapantes devrait avoir
eu des effets nocifs sur la survie de l'homme. Si cela n'a pas été le cas, et comme la nature sait ce qu'elle fait, il faut croire que la sélection naturelle a conservé prioritairement les
individus affublés de cet ornement. Cela veut dire, tout simplement, que les femelles aux cheveux longs ont plus attiré les mâles que les autres. Peut-être le contraire est-il vrai et les
femelles pendant des millénaires ont-elles été attirées par les mâles bien montés en matière capillaire, en un temps où l'espérance de vie laissait peu de temps à la calvitie pour s'épanouir et
où on n'attendait pas pour se reproduire d'avoir décroché un CDI. Mais comme la chevelure est tout de même un handicap à la survie il faut également croire que les chevelus idiots n'ont pas
survécu et que n'ont survécu que ceux assez rusés pour apprendre à se coiffer, voir à se couper les cheveux.
Voici que je me surprends à jouer les archéo-ethnologues ! Pourquoi pas ? Si mes spéculations ne sont que rêveries, disons que je suis poète et n'en parlons plus.
Ainsi sommes-nous chargés d'une lourde hérédité, d'une hérédité millénaire qui fait que, descendant d'infinies générations de types qui se sont reproduits parce qu'ils avaient une belle chevelure
et étaient attirés par de belles chevelures, nous pouvons difficilement échapper à son emprise.
Il est donc dans l'ordre des choses de prendre soin de ses cheveux. C'est la destinée humaine et, vois comme on se laisse facilement, de fil en aiguille, entraîner vers de surprenantes
conclusions, se peigner est peut-être le fondement de ce que nous nommons la culture.
Cela fait-il de l'homme une créature, sinon supérieure, du moins différente de toutes les autres ? Je ne le crois pas. Les canards lorsqu'ils vont puiser, je ne sais quelle graisse sous leur
croupion pour en lisser leurs plumes qui sans cela les laisseraient à la merci de l'eau froide, font-ils autre chose que remédier, par un expédient à une faiblesse somatique ? Les spécialistes du
comportement animal te citeraient sans doute des milliers d'exemples.
Mon pauvre vieux, je sais que cela ne te fait pas plaisir, mais nous sommes des bêtes. De vraies bêtes. Oh ! Je t'en supplie, ne vois aucune perversion dans ces étranges réflexions. C'est
simplement le recul. On finit par ne plus voir ce qu'on a depuis toujours sous les yeux. Il suffit de se mettre un instant dans la peau d'un chien ou d'un chat. Comment perçoivent-ils nos corps
nus, nos mains, notre manie de parler, de nous vêtir, de, nous barbouiller de trucs qui puent, comment voient-les nos cheveux ? Comme une chose étrange sans doute, comme, avec le recul je les
perçois moi-même. Comme c'est étrange un corps tout nu avec juste en haut de la tête cette abondance de trucs qui poussent. Souviens-toi les Dupont-Dupond !
C'est nous ça !