Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /Nov /2008 14:23
        De la chevelure


Il est quelques exercices simples qu'on a quelquefois intérêt à pratiquer. Ainsi le seul fait de fixer son regard sur un mot des plus ordinaires, un mot quelconque jeté sur le papier ou rencontré au détour d'une page, ouvre souvent d'étranges perspectives. Les mots ont une gueule que trop de familiarité finit par occulter. On se rend compte de cela lorsqu'on commence à se familiariser avec une langue étrangère. Tu me diras que c'est une étape que l'on ne franchit pas tous les jours. J'en conviens, mais c'est dommage. On devrait toujours être en train d'apprendre une langue étrangère. D'abord c'est très bon pour l'entretien du cerveau, ensuite chaque langue étant une façon d'organiser le monde, se limiter à une seule langue équivaut à s'enfermer dans un monde univoque alors que les choses ne parlent jamais d'une seule voix. Si je le dis c'est que ce doit être vrai.
Quand peut-on estimer que l'on commence à se familiariser avec une langue ? C'est simple : lorsqu'on se rend compte, un beau jour, qu'on vient de lire une ou deux pages tout en pensant à autre chose. Ceci signifie que l'on n'en est plus à décrypter les mots mais qu'on les reconnaît d'un coup d'oeil avec leur sens. C'est un stade assez voluptueux, comme les premières fois qu'on roule seul sur un vélo. C'est relativement fragile, régulièrement on bute sur un mot inconnu, une expression mystérieuse, une tournure incompréhensible qui bloque la fluidité de la lecture. La chose est personnelle, mais j'aime bien ce moment où on avance en brinquebalant un peu. Il exige une certaine lenteur et pondération dans la lecture que la trop copieuse fréquentation de ma propre langue rend très rare lorsque je lis. A force de croiser les mots ils deviennent idéogrammes. Les tenants de la méthode globale ont pris les choses à l'envers. On ne lit globalement qu'après avoir longtemps déchiffré. On lit alors très vite, par demi lignes entières parfois dans mon cas. Cela offre des avantages, surtout lorsque le discours est pauvre, mais on perd la lenteur nécessaire à la dégustation des beaux ouvrages, dégustation qui n'est pas seulement esthétique mais relève d'impondérables liés à la respiration du texte, à sa palpitation intime. Eh bien, quand on commence à se familiariser avec une langue étrangère on retrouve le goût du mot, de la tournure. C'est une sorte de rafraîchissement de la lecture. On perçoit la gueule des mots. Elle a quelque chose d'exotique qui peut être séduisant mais dont il faut se défier si l'on ne veut ne pas glisser dans une colorisation délétère du discours. Suis-je clair ?
Quel rapport, me diras-tu, avec la chevelure ?
C'est simple : prends le temps de regarder ce mot, syllabe après syllabe. Regarde cette désinence ure, qu'on trouve dans lecture, dans tournure, pelure, carrure, pointure, allure, facture... Reviens sur le mot, détaille-le bien comme si c'était la première fois que tu le voyais, comme si tu étais un chinois qui connaît le mot cheveu et qui tombe sur ce mot chevelure et que cette syllabe ure à laquelle nous ne prêtons plus attention apparaisse pour ce qu'elle est : une désinence ajoutée à une racine. En perçois-tu maintenant toute la saveur, tout ce qui fait la différence entre les cheveux et la chevelure ? Les langues ne manquent pas dans lesquelles il faut traduire les cheveux par un singulier. C'est une façon de voir les choses. Nous, nous avons le choix entre singulier et pluriel grâce à ce ure final.
Tu remarqueras cependant que les cheveux et la chevelure ne sont pas tout à fait équivalents. On ne se fait ordinairement pas couper la chevelure, mais les cheveux. Cela n'est pas arbitraire du tout. Couper les cheveux et couper la chevelure ce n'est pas du tout, mais alors pas du tout la même chose. Je ne vais pas te faire l'offense d'expliciter la différence.
Arrivé à ce stade de mes remarques il me faut prendre quelques précautions. Je tiens à préciser que je n'ai aucune propension au fétichisme capillaire. Si je me fixe sur cet élément ce n'est pas pour des raisons relevant de la psychanalyse. Tu vas d'ailleurs t'en rendre compte. Si je le précise c'est que je vais partir de considérations intimes que je vais te dévoiler sans la moindre pudibonderie.
Tu ne l'ignores pas, les ans commencent à s'accumuler sur nos têtes, juste ce qu'il faut pour qu'une sourde inquiétude se glisse en nous. Vient un moment où on ne se croit plus immortel. On regarde alors les choses d'un oeil différent, peut-être plus aigu. On apprécie de façon plus intense les bienfaits que l'on sent s'éloigner implacablement de notre portée. On découvre avec un peu de rage contre soi-même tout le prix de ce dont on a joui avec frivolité. On se dit qu'on aurait dû se dire « mon Dieu que je suis donc beau ! ».
Ah ! Je te sens surpris. Ce n'est pas là ce que tu attendais. N'y vois pas narcissisme de ma part. Je t'assure : nous avons été beaux. Très beaux même. Tout le monde est beau quand il est frais.
Quelle définition étrange de la beauté, me diras-tu !
J'en suis là, mon pauvre vieux ! La beauté c'est ce qui se fane. C'est pour cela que je l'affirme sans l'ombre d'un scrupule : nous fûmes beaux. Nous avons eu l'oeil limpide, la peau douce, les lèvres purpurines, la chair ferme, la chevelure abondante. Tout cela nous semblait normal. Nous n'y pensions même pas, tout à notre souci de nous faire une place dans le monde et de satisfaire aux impératifs hormonaux. Je ne dirai rien, pour l'instant, et comme tu t'y attends peut-être, des délices que nous avons eues à savourer d'autres limpidités que les nôtres, d'autres douceurs épidermiques, d'autres lèvres purpurines, d'autres fermetés, d'autres chevelures. Ce serait déprimant car alors, nous n'avons, je le crains, pas mesuré à leur juste valeur tout le prix de ces limpidités, de ces fermetés et ainsi de suite...
Au fond, me diras-tu, c'est peut-être le propre du bonheur que de n'être reconnu comme tel lorsqu'il passe par ceux-là seulement qui ont été bien malheureux. Ne mélangeons pas tout. Savourer la beauté contribue sans doute au bonheur, mais le bonheur ne se ramène peut-être pas tout entier à cela.
Et la chevelure dans tout ça ?
C'est là qu'il me faut sans pudibonderie exposer mon intimité. Ma part d'intime devrais-je dire, pour ne pas voir naître une étincelle grivoise derrière tes lunettes.
Il m'arrive de temps en temps, dans la rue, à la télévision, peu importe, il m'arrive de voir quelque jeune homme à la chevelure dense, drue, bien soignée ou au contraire soigneusement négligée, voire coupée très très très court et d'en éprouver une sorte de stupeur. J'ai l'impression de ne pas appartenir à la même espèce. Pour un peu je tendrais la main comme je la tendrai pour toucher un koala ou un ours blanc (si j'avais bien sûr la certitude de ne pas me faire bouffer), ou comme je la tends presque d'instinct pour caresser la croupe d'une vache ou le front d'un poney.
Curieux sentiment ! Étrange sensation ! En même temps je me dis chaque fois : « j'ai été comme ça ! ». Celui qui me lirait sans me connaître croirait sans doute que je suis chauve. C'est que nous autres mâles, commençons à nous faner le plus visiblement par le sommet du crâne. Il m'arrive aussi de voir quelque garçon de vingt ans sur lequel le phénomène est déjà amorcé et de me dire : « toi, dans dix ans tu n'auras plus un poil sur le caillou », et puis il y a tous les trentenaires qui se tondent à ras pour masquer les dégâts. C'est ce qui s'appelle faire contre mauvaise fortune bon coeur.
Mais je n'entends pas ici traiter de la calvitie.
Tu as sans doute été surpris à la confession de ma tentation de toucher ces chevelures. Je ne le fais pas. Je sais me tenir. Ce n'est pas cela qui aurait dû te surprendre, mais le fait que cette pulsion ne soit pas différente de celle qui me pousse à toucher la pelisse d'un animal quelconque. Cela oui, c'est surprenant. J'en suis d'ailleurs moi-même tout surpris. Voilà que, devant un de mes semblables, un qui est ce que je fus, et qui sera peut-être ce que je suis, je considère celui-ci, en mon intime, comme un animal quelconque. Et ce n'est pas là, note-le bien, le fruit d'une spéculation intellectuelle, mais pur instinct. Autrement dit c'est ma propre animalité que je reconnais d'instinct chez l'autre. Ce n'est plus « dire que j'ai été comme cela ! », mais « J'ai donc été comme cela ! ». Comme si les années avaient éliminé l'animalité première au profit de je ne sais trop quoi. Comme si en se fanant l'homme devenait moins bête.
Oui, mon cher, avec le temps et la distance ces jeunes chevelures tout à leur floraison me paraissent absolument animales. C'est comme si elles étaient pleines de sève.
Il faudrait savoir, objecteras-tu dans ton implacable logique, si on est dans le règne animal ou dans le règne végétal.
J'accepte ta remarque et je la dépasse : c'est parce que la chevelure, surtout chez les hommes, résiste mal aux effets du temps, comme la part la plus fragile du végétal, la fleur, que je mêle ces images végétales à ces images animales. La première ride vient sournoisement, les poignées d'amour se forment parfois avec de patientes mais impitoyables lenteurs, l'affaissement est rarement brutal, mais le premier cheveu blanc, le cheveu qui décide de rester sur l'oreiller quand son propriétaire s'arrache à la douceur du lit, cela oui, saute aux yeux ! On s'y fait. On a d'aborde quelques fils blancs dans une chevelure de geai, puis un peu plus aux tempes. Cela donne une touche de sérieux, on n'est plus un blanc bec. Insensiblement on grisonne. On devint poivre et sel jusqu'au jour où on devine seulement quelle fut la couleur d'origine.
On s'y fait, comme on se fait à tout le reste. Et puis voilà que vient le temps où la vision d'une chevelure drue, en pleine exubérance, finit par nous paraître étrange. Vois-tu, c'est comme lorsqu'on a sur les genoux un petit bébé tout rose aux joues rebondies et qu'on a bien du mal à réaliser que dans un temps pas si lointain ces mêmes joues sembleront peut-être taillées à la hache et piqueront.
C'est comme essayer d'imaginer la poule chez le poussin, je ne peux pas mieux te dire.
Les cheveux servent-ils à quelque chose ? A nous protéger l'occiput des rayons du soleil, de l'injure des intempéries ? Je veux bien, mais même les plus velus d'entre nous ne comptent pas sur leur pilosité pour se protéger des agressions du milieu. Ce ne sont pas -excuse-moi - les poils du cul qui nous dispensent de nous couvrir les fesses les jours de mistral. Le chauve se couvre le crâne, comme il se couvre le cul, voilà tout.
Nous sommes sans doute des créatures quelque peu dégénérées pour être contraints, sauf à en mourir, de nous couvrir. As-tu jamais pensé que les chiens, les chats, les lapins, les petites souris, les belettes, les blaireaux, les hyènes, les chacals, toutes ces bestioles qui sont nos proches cousins mammifères vivipares se baladent à poil. Quand une brave dame emmitouflées jusqu'aux oreilles (ô le joli mot qu' « emmitouflé » !), quand cette dame emmitouflée pour affronter sans dégâts les frimas sort son chien ce dernier fait son caca tout nu dans le caniveau. On ne voudrait pas être à sa place !
Notre premier ancêtre qui a survécu était un double monstre : monstre parce qu'il était sans fourrure, monstre parce qu'il avait un cerveau assez bizarrement foutu pour lui donner l'idée de piquer celle des autres et de s'en faire une culotte pour les jours de mistral. Tiens, je dirai même un triple monstre parce que la nature n'est même pas allée au bout de son idée et lui a laissé, ici et là, quelques vestiges de sa toison absente. Les auteurs de sciences fiction l'ont bien compris depuis longtemps. Ils aiment à faire des créature plus évoluées que nous des être totalement glabres. Ils conçoivent mal une tête au cerveau énorme dans le même temps recouverte d'une tignasse.
La chevelure est donc bien ce qui subsiste en nous de cette fourrure primitive qui n'est primitive que pour nous et nous rappelle que nous sommes nés d'un ratage, comme la crème renversée, la crème brûlée, la tarte à l'envers, les bêtises de Cambrais et les délicieuses pralines qui, au départ, se voulaient dragées. (Il ne faut pas non plus nous mésestimer).
C'est pour cela sans doute que lorsque notre chevelure se flétrit, se décolore, se raréfie, nous perdons un peu de ce résidu de ratage pour devenir plus parfaits dans la monstruosité qu'on appelle humanité et qu'on oppose volontiers (ô volupté des dichotomies !) à l'animalité, voire à la bestialité. C'est pour cela que, parvenu à ce stade, je puis considérer la chevelure de mes jeunes semblables comme une curiosité dont j'aurais presque envie de m'assurer de la réalité.
C'est à dessein que jusqu'à présent j'ai évoqué essentiellement la chevelure mâle. Je te sais assez perspicace pour imaginer que mes réactions devant les chevelures féminines ne sont pas de même nature. Tu penseras à juste titre que si je retiens le geste qui consisterait à passer ma main dans une chevelure masculine est liée à un tabou assez largement répandu. C'est vrai. Je craindrais qu'il y ait méprise. Je te ferai remarquer que je ne me permettrai pas non plus de passer ma main dans une chevelure féminine pour exactement les mêmes raisons. Je perds un peu de temps avec ces quelques remarques : en fait, sauf pour quelques gestes très ritualisés, se toucher est, du moins dans notre civilisation, largement tabou.
Cependant, si je m'en tenais là, je serais bien hypocrite. Il va de soi que le contact ne prend pas la même valeur suivant le sexe de l'un et de l'autre. J'avoue que je ne vois pas d'un même oeil une chevelure masculine et une chevelure féminine. Je ne crois pas être pour cela d'une nature hors du commun. Finalement le vrai tabou n'est pas là où on l'imagine d'abord. Je pourrais me permettre, après tout, de passer amicalement ma main sur une tête masculine du geste avec lequel je peux flatter la croupe d'un percheron. Ce serait un geste affectueux et reçu comme tel. Je ne me permettrai jamais de le faire avec une dame ou une demoiselle. Il est là le vrai tabou.
Ce n'est pas sans raison que les chevelures féminines, dans leur grande majorité se distinguent si spectaculairement de nos chevelures de mâles. Il suffit pour bien s'en convaincre, s'il en était besoin, d'imaginer n'importe quel type - au hasard - affublé de la chevelure de sa compagne. Pense à nos présidents de la République par exemple. Cela devient vite grotesque puis monstrueux.
Les chevelures féminines dans leur ensemble sont très hypertrophiées. Ce sont parfois de véritables constructions, et le temps qu'une femme passe à se coiffer peut atteindre des proportions étonnantes. Je ne parle pas du soin apporté à la couleur, qui, sur une tête masculine ferait, dans certains cas, un effet très étrange. (Nous imagines-tu d'un blond platiné, d'un rouge acajou, d'un noir intense ?). Elles possèdent un vocabulaire technique et un outillage qui laisse pantois le pauvre mâle dont le seul souci capillaire est de savoir s'il fait une raie ou pas, à droite où à gauche. Certes, les jeunes hommes ont des coquetteries mais elles ne vont jamais bien loin et surtout elles s'effacent avec le temps alors que plus les femmes avancent en âge plus elles s'abandonnent à l'artifice. Cela les préoccupe beaucoup. Changer de coiffure ou de couleur peut donner lieu à d'infinies spéculations (on ne peut mieux dire !), et à de véritables drames. Il suffit de faire un peu attention, dans la rue, au travail, à la télévision pour se rendre compte de l'importance de la chevelure féminine. Il est des feuilletons, surtout les sitcom américaines, qui sont des vraies compétitions de brushings. Tiens, je pense soudain à une amie commune, aujourd'hui disparue. T'en souviens-tu ? Et par association d'idée, je pense à la coiffure de Marge Simpson. Tu as bien tort de ne pas suivre mon conseil et de ne pas regarder les Simpson. C'est plein de cruelles vérités.
Sais-tu qu'il me vient soudain une mauvaise pensée, une pensée très incorrecte et que je n'ose confier qu'à toi seul : je pense au cul de cynocéphales. A quoi cela sert-il d'avoir un cul qui ressemble à une hybridation entre la tomate et l'aubergine (deux solanacées, remarque...) ? Ont-ils l'air ridicule avec un pareil postérieur ! L'humain qui se retrouverait avec le même en aurait la vie gâchée. Et pourtant, la réciproque serait sans doute vraie. Un cynocéphale qui se retrouverait avec une paire de fesses comme l'odalisque de Boucher n'y survivrait pas. Il perdrait toute séduction.
Il suffit de regarder, même d'un oeil distrait, quelques documentaires animaliers pour voir toutes sortes de fantaisies de la nature pour parer les animaux. Si quelquefois, pour des raisons mystérieuses, elles peuvent nous plaire, comme la roue du paon et ses ocelles, le plus souvent - je pense à la crête du coq et à ces machins qui lui pendent aux joues - cela n'a rien de très ragoûtant. A y regarder avec un peu de distance, les chevelures féminines, lorsqu'elles atteignent certains volumes sont monstrueuses. Comment peut-on bouger, vaquer aux occupations de la vie, travailler avec des cheveux d'un mètre de long. Imagine-t-on un singe avec une telle pilosité débordante et qui pousse et repousse et repousse encore ? Même la crinière des chevaux et des lions n'a pas cette disproportion. T'imagines-tu toi-même avec des cheveux qui t'arriveraient aux fesses ? Je ne parle même pas d'esthétique. Comment peut-on dormir avec ça accroché en permanence à son crâne ? Rien qu'à y penser je me sens pris d'angoisse. Imaginerait-on une poitrine masculine avec des poils qui descendraient jusqu'aux cuisses ?
Hormis le tropisme à la calvitie qui épargne en général les pourtours, la chevelure masculine possède tout autant de potentialités de développement. Pourquoi donc, dans notre civilisation seules les femmes les laissent-elles s'exercer véritablement ? Pourquoi y attachent-elles tant de prix, même chez les grandes prêtresses de l'égalité des sexes et de la libération de la femme ? On en voit peu chez ces dernières se tondre à deux centimètres et laisser venir la blancheur sans résistances.
Je crains que ce ne soit pour la même raison que celle qui donne aux cynocéphales la particularité dont il a été question plus haut. Elle est là ma mauvaise pensée, ma pensée très incorrecte.
Si je m'interdis, comme tous les messieurs sauf quelques détraqués, de porter la main sur la chevelure des dames c'est qu'il ne m'est permis de le faire que dans des circonstances où la sexualité est fortement présente. Si les messieurs n'ont pas les crinières des dames, c'est donc sans doute pour ne pas attirer la concupiscence des autres mâles, surtout dans une civilisation où ils se rasent la barbe. Il faut bien que la différentiation se fasse. Pourtant, suis-moi bien, le physique masculin est suffisamment différent du physique féminin pour que la marge d'erreur, même à chevelure égale soit fort réduite. Il faut en conclure que, si, du fait du vêtement, les éléments les plus voyants en matière de distinction sexuelle, ne s'exhibent pas couramment, même s'ils peuvent parfois se deviner largement, la chevelure reste la dernière particularité sexuelle qui se balade impunément à l'air libre. Il est très logique que là où les femmes la dissimulent ce soit aux mâles d'exhiber leur pilosité faciale.
Les plus distinguées de nos compagnes, la plus retenue, la plus tirée à quatre épingles, promène sous notre nez d'indécents appendices qu'elle se donne le plus grand mal à rendre indécents. Plus la chevelure est soignée, plus l'ambition érotique est explicite. Ce ne sont pas les gitanes échevelées, à la Carmen, qui sont les plus cyniques, mais les Michaëla et leurs nattes blondes bien torsadées. Hitchcock ne s'y est pas trompé en choisissant ses héroïnes.

La chevelure, avec sa manie de pousser sans cesse jusqu'à atteindre des longueurs handicapantes devrait avoir eu des effets nocifs sur la survie de l'homme. Si cela n'a pas été le cas, et comme la nature sait ce qu'elle fait, il faut croire que la sélection naturelle a conservé prioritairement les individus affublés de cet ornement. Cela veut dire, tout simplement, que les femelles aux cheveux longs ont plus attiré les mâles que les autres. Peut-être le contraire est-il vrai et les femelles pendant des millénaires ont-elles été attirées par les mâles bien montés en matière capillaire, en un temps où l'espérance de vie laissait peu de temps à la calvitie pour s'épanouir et où on n'attendait pas pour se reproduire d'avoir décroché un CDI. Mais comme la chevelure est tout de même un handicap à la survie il faut également croire que les chevelus idiots n'ont pas survécu et que n'ont survécu que ceux assez rusés pour apprendre à se coiffer, voir à se couper les cheveux.
Voici que je me surprends à jouer les archéo-ethnologues ! Pourquoi pas ? Si mes spéculations ne sont que rêveries, disons que je suis poète et n'en parlons plus.
Ainsi sommes-nous chargés d'une lourde hérédité, d'une hérédité millénaire qui fait que, descendant d'infinies générations de types qui se sont reproduits parce qu'ils avaient une belle chevelure et étaient attirés par de belles chevelures, nous pouvons difficilement échapper à son emprise.
Il est donc dans l'ordre des choses de prendre soin de ses cheveux. C'est la destinée humaine et, vois comme on se laisse facilement, de fil en aiguille, entraîner vers de surprenantes conclusions, se peigner est peut-être le fondement de ce que nous nommons la culture.
Cela fait-il de l'homme une créature, sinon supérieure, du moins différente de toutes les autres ? Je ne le crois pas. Les canards lorsqu'ils vont puiser, je ne sais quelle graisse sous leur croupion pour en lisser leurs plumes qui sans cela les laisseraient à la merci de l'eau froide, font-ils autre chose que remédier, par un expédient à une faiblesse somatique ? Les spécialistes du comportement animal te citeraient sans doute des milliers d'exemples.
Mon pauvre vieux, je sais que cela ne te fait pas plaisir, mais nous sommes des bêtes. De vraies bêtes. Oh ! Je t'en supplie, ne vois aucune perversion dans ces étranges réflexions. C'est simplement le recul. On finit par ne plus voir ce qu'on a depuis toujours sous les yeux. Il suffit de se mettre un instant dans la peau d'un chien ou d'un chat. Comment perçoivent-ils nos corps nus, nos mains, notre manie de parler, de nous vêtir, de, nous barbouiller de trucs qui puent, comment voient-les nos cheveux ? Comme une chose étrange sans doute, comme, avec le recul je les perçois moi-même. Comme c'est étrange un corps tout nu avec juste en haut de la tête cette abondance de trucs qui poussent. Souviens-toi les Dupont-Dupond !
C'est nous ça !

Par L'ermite du mont Ventoux
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Mercredi 19 novembre 2008 3 19 /11 /Nov /2008 18:38

 

        De la poussière


De la poussière ? Diras-tu, n'y a-t-il pas des sujets plus consistants?

Je me défendrai en répondant que ce n'est pas moi qui ai fait le choix de la poussière mais la poussière qui s'est imposée à moi sans que je fisse rien pour la solliciter. Il faudrait, pour que tu me comprisses bien, qu'il fût dans tes habitudes de te livrer à quelques tâches ménagères. Tu cuisines sans doute, juste ce qu'il faut pour ne pas avoir à manger cru, mais, à ma connaissance, tu ne t'abandonnes pas aux joies de la lessive, du repassage et du ménage.

Ah! Le ménage! Tiens sais-tu qu'il est bien difficile de traduire ce mot en d'autres langues tant il a d'acceptions dans la nôtre ? Il faudrait, si Dieu consentait à m'inspirer, que j'écrive (je renonce à user ici à une concordance des temps fort inélégante) aussi sur cela. Or, et pour reprendre le droit fil de mon discours, pour qui, comme moi, par plaisir, ennui ou nécessité, s'astreint régulièrement à faire le ménage, l'ennemi le plus perfide, le plus acharné, c'est bien la poussière.

Il me suffit de jeter un coup d'oeil circulaire par dessus mes lunettes pour qu'aussitôt mon regard saisisse, dans le moindre rayon de soleil un peu rasant, le léger velours de la poussière déposé avec une régularité désarmante sur toute chose. Si j'avais la veine balzacienne de la description minutieuse je pourrais détailler par le menu les mille objets qui partagent mon existence - j'allais écrire "ma vie"- et que recouvre le velours de la poussière ici, dans ma chère Thébaïde. Voilà une chose que je ne t'imposerai pas.

Pourtant, crois-le bien, sans être nullement un maniaque de l'ordre et de la propreté, je veille à ce que ma tanière conserve quelque apparence de ménage fait.

Vois comme nous sommes, nous autres humains, injustes envers nos frères les animaux : je viens, avec un peu d'auto ironie, d'user du terme "tanière" pour parler de ma maison. Ironie, tu l'as bien senti, qui laisse sous-entendre que ma maison n'est pas aussi reluisante qu'on pourrait l'espérer. Quelle injustice envers les bêtes qui, pour beaucoup d'entre elles, mettent beaucoup de soin à maintenir leur tanière dans un état qui, à leurs yeux, est ce qu'il y a de plus ordonné et, de ce fait est parfaitement ordonné. La bombe Pliz est indubitablement, à leurs sens plus aigus que les nôtres, une véritable calamité, une cochonnerie de plus à inscrire à notre bilan. Je crains que les bêtes n'aient, sur ce dernier point, raison

Digression honorable, me diras-tu, et qui témoigne de scrupule, mais qui nous éloigne du propos.

Pas tant que cela peut-être. La suite nous conduira, s'il se trouve, à revenir là-dessus.

Bref, je ne cesse de me battre contre la poussière, comme tout bon ménager. Les armes ne manquent pas (bombe Pliz). Il y a même des gens qui doivent leur fortune à la lutte universelle contre la poussière. Il faut avouer que la technologie en la matière est inventive et efficace, mais elle est comme la médecine : elle ne peut rien contre l'inéluctable car la poussière, très cher ami, est l'inéluctable fait matière.

Ah! J'attaque fort! Quelques lignes à peine et voici que je jette à tes pieds, un des ces aphorisme dont on a du mal à se remettre. Crois bien qu'il n'était pas médité. Il m'a échappé. Il couvait depuis longtemps dans mes tréfonds.

Oui, la poussière, cette poussière que le Mistral qui aujourd'hui souffle moyennement fort, distribue si généreusement, la poussière est la plus humble mais aussi la plus palpable matérialisation de l'inéluctable.

Je disais le Mistral. Je le disais car la porte de ma chambre, porte-fenêtre donnant sur mon jardin de chartreux mécréant, est ouverte pour laisser entrer l'air vivifiant descendu en fleuve de régions plus nordiques et laisser sortir les effluves d'une longue et paisible nuit de sommeil. La porte est ouverte, ma chambre s'aère, mais le ménager que je suis songe aussi que la poussière y sera plus abondante. Ah! La poussière sur la tranche des livres! Quoi de plus redoutable? Passer un chiffon ne sert qu'à la faire pénétrer entre les pages, le plumeau la soulève un instant, l'aspirateur... ah? Peut-être un de ces petits aspirateurs de table, de ceux que les enfants cruels offrent à leur maman pour la fête des mères... Je n'en possède point, je suis père et mes filles ne sont pas cruelles. Non l'unique solution est de porter les livres un par un jusque dehors et de leur administrer une bonne fessée qui leur fait cracher la poussière. Si le Mistral souffle c'est parfait. Il emporte tout cela vers les rivages azurés de la Méditerranée, car lorsque souffle le Mistral l'azur est assuré.

Tout se tient, c'est la magie et l'horreur labyrinthique des choses. Je parle poussière et la réalité des choses qui m'entourent et de qui seules peut me venir quelque ombre de vérité, cette réalité me met sous le nez le souffle puissant du vent d'ici. C'est une façon de me conduire à la question suivante : s'il n'y avait le vent, y aurait-il de la poussière? J'imagine avec quelle délectation teintée de cuistrerie, un physicien traiterait la question, un physicien un peu sûr de lui, un peu cuistre. Bien que n'étant pas le moins du monde physicien je vois à peu près ce que cela donnerait. C'est la faute à la cuistrerie car le cuistre est toujours homme de peu de science, proposition pas forcément réversible mais qui me permet de supposer des formulations dont je crois deviner l'essence.

Lançons-nous dans cet exercice. Ne nous occupons pas de la génération météorologique du vent, contentons-nous de constater qu'il s'agit d'un déplacement d'air. Jusque la rien de révolutionnaire. Déplacement donc de particules. Ah! déjà nous voici face à une riche ambiguïté : ce mot de "particule" n'a pas du tout, mais alors pas du tout le même sens pour le commun des mortels et pour notre savant physicien. Tu t'attends, connaissant ma méticulosité en matière de vocabulaire, à ce que j'explicite finement la différence sémantique. Je te répondrai, quitte à te surprendre, qu'on s'en fout. On s'en fout totalement. Et cela, mon cher, n'est pas révolutionnaire mais peu s'en faut. On s'en fout car il n'y a dans les faits aucune différence. Mon cher Lucrèce et avant lui le mystérieux Épicure avaient tout dit, non pas de la réalité profonde de la matière, mais de la manière fatale dont notre malheureux cerveau est conduit à l'imaginer.

On lit que les atomes des sages antiques n'ont rien à voir avec ce que nos physiciens appellent du même nom. C'est vrai et c'est faux. C'est évidemment vrai, mais un traducteur subtil prendrait sur lui d'abandonner le mot "atome" des anciens pour le traduire, c'est à dire pour lui donner dans notre langue le sens qu'il avait alors, celui de particule. Il traduirait aussi ce qu'on trouve traduit par "mouvement" par quelque terme plus approprié à notre compréhension et qui, sans doute, voisinerait avec la notion d'énergie. Bien sûr les moyens d'investigation de ces grands anciens n'ont rien de commun avec les nôtres, monstrueusement puissants, leurs outils théoriques, le capital de connaissances accumulé, son partage étaient infiniment restreints par rapport à ce que connaît le savant moderne, mais la démarche (ah! la démarche!), la démarche était la même : creuser, creuser, tamiser la matière, la disséquer jusqu'à l'indissécable posé comme but ultime de l'investigation. Les savants d'aujourd'hui passent leur temps à inventer des particules auxquels ils donnent des noms d'une grande poésie. Ils les cherchent ensuite avec des moyens fabuleusement lourds. Il leur arrive de les trouver mais souvent ces particules, certainement mutines, leur suggèrent l'existence de petites soeurs plus mutines encore. Et c'est reparti pour un tour!

Il m'arrive de me demander, en béotien que je suis, si les savants physiciens, en poursuivant leur quête de particules toutes plus élémentaires les unes que les autres, ne se sont pas lancés dans une sorte de course à l'abîme. Comment peut-on concevoir l'infiniment petit? Réfléchis là-dessus.

Quel rapport avec la poussière dont il était prétendument question?

Mais mon cher, et je fais ici mine d'ignorer la vélocité et l'acuité de ton intelligence car je sais que tu as déjà compris où j'allais en venir : ce n'est qu'une question d'échelle. Tout est question d'échelle. Une particule ne l'est qu'à son échelle. L'ultime particule du bloc de granit, à notre échelle, celle de nos yeux, de nos doigts, c'est le grain de sable. Quand, certains lendemain de pluie venue du sud, la carrosserie de ma voiture est recouverte d'un voile jaune-orangé, je sais que le vent, par dessus les flots agités de la Méditerranée, a porté et déposé jusqu'ici des particules ultimes de ce qui fut, il y a si longtemps que l'esprit a du mal à le saisir, la masse compacte et dure de beaux massifs rocheux qui se dressaient là où s'étendent aujourd'hui les sables du Sahara. Ce sont les particules ultimes, les particules tout court, poussière de sable élevée jusques aux nues par les vents chaud d'Afrique que la pluie a déversés en boue diluée dans les gouttes qui ont ruisselé partout mais dont on ne remarque la trace que là où l'on doit faire le ménage. Cette poussière jaune pousse à la rêverie. Toucher du bout du doigt ces particules d'Afrique quand on n'y a jamais mis le pied a quelque chose de magique qui nous ramènerait facilement aux rêveries de l'enfance.

Mais revenons à notre poussière qui continue à se déposer subrepticement sur mes meubles, livres et bibelots et orientons nos pâles réflexions dans une autre direction et, expérience toujours très instructive, regardons ce qu'il se passe lorsque nous traduisons. Prenons - au hasard- une langue comme l'italien. Cette langue, si mal connue des français, a pour particularité de sembler s'ingénier à ne pas vouloir cadrer avec la nôtre pourtant si proche en apparence. Elle aime bien offrir un seul mot là où nous en avons deux et vice versa. Ainsi, celui qui voudrait s'amuser à mettre dans l'embarras un gentil candidat à l'agrégation d'italien, n'aurait qu'à lui proposer une phrase du genre "Ce n'était pas la dernière ville, mais l'ultime cité". Crise de nerfs assurée! Tu me diras : finesse du français! Peut-être. Maintenant, que ferait ce même malheureux candidat agrégé d'une version où l'on verrait exposées de subtiles nuances entre "nuvolo", "nuvola", "nugolo", et même "nube" qui correspond à notre "nuée"? Vois le hasard : le nuage qui passe dans le ciel -il y en a en ce moment même de très jolis et légers exemplaires qui dérivent au dessus de ma tête au gré d'un reste de Mistral- se dit "nuvola" (accentué sur la première, je t'en prie!), mais jamais on ne l'emploierait pour les mouches : là où nous pouvons dire "un nuage de mouche" mais où il est bien de dire "une nuée de mouches", l'italien préfèrera "nugolo" (toujours accentué sur la première) quant à "nuvolo", son proche voisin phonétique, on le réservera plutôt à... la poussière!

Pourquoi ces remarques linguistiques? Observe bien les choses : que sont les nuages sinon des particules d'eau (formulation sans doute chimiquement erronée) en suspension dans l'air? Il en va de même pour un nuage de poussière, je veux dire que lui aussi est fait de particules flottant dans l'air. On peut, de loin, les confondre. Cela procure de beaux effets dramatiques au cinéma quand, à l'horizon d'une plaine immense en panavision s'élève un nuage dont on ne sait s'il est l'annonce d'une pluie salvatrice, de l'armée ennemie (ou d'une camionnette déglinguée), d'une invasion de criquets ravageurs. Le nuage est fait de particules et les finesses sémantiques sont elles aussi une question d'échelle. Ne dit-on pas "une nuée d'enfants"? Nous sommes toujours dans le sémantisme du nuage mais l'échelle n'est plus la même et puis, tu me le feras remarquer à juste titre, ces particules-là sont vivantes. On dit "une nuée d'enfants" mais on le dirait aussi pour des moucherons ou des criquets. On dirait même plus volontiers "des nuées de moucherons". On pourrait dire sans doute "des nuages de moustiques" ou de sauterelles, on ne dirait pas "des nuages d'enfants". L'italien dirait "nugolo" pour l'un et l'autre, il dirait sans doute "un nuvolo di mosche" mais pas "una nuvola". 

Non, je ne m'égare pas, bien au contraire, car, autre exemple intéressant, et c'est là que je retrouve le fil de mon raisonnement, on embêterait bien notre malheureux gentil candidat à l'agrégation d'italien en lui demandant de traduire une phrase du type "ce n'était pas de la poussière mais de la poudre". Horreur ! L’italien ne dispose que du mot "polvere" (Accentué sur la première!).

Pourquoi deux mots en français (et dans d'autres langues : dust/powder) alors que poudre et poussière ne sont jamais que des accumulations de particules infimes à notre échelle sensorielle immédiate? Ne dit-on pas aussi bien "un nuage de poussière" que "un nuage de poudre"? Le voisinage est tel qu'on trouvera (cherche!) "la route était poudreuse" aussi bien que "la route était poussiéreuse". Poudre, poussière, où est la différence? Le premier dictionnaire venu me la donnerait élégamment et précisément formulée. Je ne veux pas de cette facilité.

Il est écrit quelque part que nous sommes poussière et que nous retournerons poussière. J'ignore absolument ce que disent les textes originaux, toi qui aimes à aller fourrer ton nez dans les Septante, tu sauras me le dire, tu ne sauras hélas pas me dire ce que disait celui qui le premier l'a dit. Quelqu'un le peut-il d'ailleurs? Tant pis! Il ne nous viendrait cependant pas à l'esprit de dire "tu es poudre et tu retourneras poudre". Tout est là. La poudre est elle aussi faite d'infimes particules mais elle est générée par une action mécanique d'origine humaine, elle est un artéfact. On sent derrière ce mot le bruit du pilon dans le mortier. Il y a maîtrise du processus. La poudre est humaniste, elle est indice de la toute puissance de l'homme. C'est lui qui tient en main le pilon. Il en va tout autrement pour la poussière. Rien ne tombe en poudre : c'est en poussière que les choses tombent. Derrière la poussière il y a une main autrement plus puissante que celle des hommes. D'aucuns diront la main de Dieu, je me contenterai de dire celle du temps, sa main ou sa dent. C'est là que la métaphysique se sépare de la physique ou qu'elles se rejoignent, je suis trop ignorant pour oser être affirmatif. La poudre est homogène, c'est une question de gralunométrie : la poudre de riz c'est du riz, la poudre de cacao c'est du cacao... la poudre noire, celle qu'on essaie secrètement de fabriquer quand on a dix ans ? mélange de trois poudres ! mais la poussière c'est le bordel. La poussière c'est fait de ce qui a été organisé et qui ne l'est plus. C'est l'ultime état de ce qui fut.

J'aime bien la littérature. Il faut la déguster lentement, laisser les mots fondre dans la bouche. Voici un homme qui marche sur une route poudreuse. On est dans la matière sèche, ce qu'on perçoit sur la langue c'est l'action desséchante du soleil et de l'air, c'est l'hostilité au vivant que se repaît d'eau fraîche. Cheminer sur une route poudreuse c'est avancer en quête d'amour et d'eau fraîche. Mais que cet homme se traîne sur la poussière du chemin et la saveur devient tout autre. Elle se fait âcre. Il me vient soudain à l'esprit un autre mot, "poussier", qui sent le charbon en révolte et qui prend à la gorge. La poussière est toujours un rappel de la toute puissance de Kronos et de la vanité de tout ce qui est.

Un physicien se lancerait peut-être dans une passionnante discussion sur l'entropie et son contraire la néguentropie. Il paraît, si j'ai bien compris, que la science la plus avancée considère que l'univers va en s'organisant de façon de plus en plus sophistiquée, les biologistes semblent dire la même chose. Tu penses bien que je ne peux que dire "ah! Bon?" ou "ah ? Bon!". Cela va à l'encontre de ce que nous dit à chaque instant l'observation immédiate des choses. Même les étoiles meurent. Il faut peut-être cela pour que l'univers s'organise mieux.

Quoi qu'il en soit c'est à notre échelle que nous vivons. Je ne sais pas ce qu'est le temps, mais je sais ce qu'il me fait. Mon cerveau me dit, sa part qui tricote la logique, que je suis composé d'un ensemble de molécules, elles-mêmes faites d'atomes, eux-mêmes faits de particules élémentaires et que ces petites choses qui me composent se décomposeront pour se recomposer autrement, il n'y a donc rien de dramatique : pas de néant! Je suis particules et je retournerai particules. Voilà ce que me dit cette part de mon cerveau, laquelle peut envisager tranquillement sa propre reconversion, le recyclage de ses composants ultimes. A la limite je m’en fous. Je reviendrai là-dessus plus loin si tu as la patience de me suivre encore un peu. Mais en faisant la poussière je n'ai pas du tout, mais alors pas du tout, le sentiment de déplacer des particules. Une autre partie de mon cerveau y trouve une autre nécessité sinon un autre sens. Ne me livré-je pas à une sorte de rituel d’exorcisme en maniant le chiffon ? Vade retro poussière ! Vile poussière, poussière perfide, tu me rappelles subtilement que l'ordre appelle fatalement le chaos. Ma condition d'être vivant s'en effraie.

Rien n'est plus vain que de faire la poussière. Oh! La belle expression : faire la poussière! La poussière, crois-en le ménager que je suis, revient toujours. Quand je quitte ma maison, celle-ci ou l'autre, je fais toujours le ménage. (Je t'en apprends des choses sur ma vie intime !). J'aime lorsque j'ouvre la porte au retour d'une absence trouver la maison propre et en ordre. Je n'en suis pas obsédé, rassure-toi, mais c'est plus confortable au moral, en tous cas pour moi. Ce n'est pas cela qui importe ici. Ce qui importe c'est que, quoi que je fasse, mon absence n'aurait-elle duré que quelques jours, à mon retour la poussière est là partout, légère, impalpable, mais elle est là. D'où sort-elle ? Il suffit d'entrer dans une pièce fermée depuis des années pour la trouver recouverte d'un épais tapis de poussière. D'où sort-elle? Sa régularité prouve que nul souffle n'est venu la déranger. Elle est comme tombée de nulle part. Oh! Je sais bien qu'il y a des explications à cela, mais elles m'importent peu. Il est injuste d'accuser le Mistral, et puis, après les considérations précédentes le Mistral apporte-t-il la poussière ou seulement la poudre ?

Comme je te l'ai dit plus haut, je vis à mon échelle. Je ne pense pas être une exception et notre échelle n'est pas seulement mesurable en termes de taille. Elle l'est -note la finesse- en termes de dimension. La part de mon cerveau qui se veut rationnelle, se veut aussi objective, c'est peut-être là sa limite, sa contradiction profonde. Le monde, les choses lui sont extérieurs. Pour cette part de mon cerveau il y a moi et le monde, un monde où j'évolue dans trois dimensions pour lesquels j'ai quelques choix possibles, plus le temps où je n'ai pas le choix de me mouvoir librement. Les savants imaginent d'autres dimensions à l'univers. C'est difficile à admettre mais pourquoi pas ? A mon échelle il est au moins une autre dimension, celle qui me fait pénétrer dans la sagesse des choses. J'usais plus haut de la métaphore de la dégustation. Je disais qu'il faut savoir laisser fondre les mots dans la bouche. Cette opération est tout sauf rationnelle. La raison s'accroche désespérément aux mots. Elle veut des définitions qui en dernier lieu se font écho les unes les autres. Quand on savoure les mots ils faut vraiment les laisser fondre : foin des pauvres mécanismes retenus par les prétentieux linguistes : signifiant-signifié-référent ... Rien de plus étriqué, rien de plus réducteur! Démarche de théologiens à la petite semaine, pétris d'orgueil et qui prétendent formuler l'indicible! Les mots ne sont que des portes d'entrée vers l'essence de notre rapport aux choses. Je dis cela comme je peux, en essayant d'éviter la mortelle cuistrerie. Entre le mot et les choses il est une sagesse. On peut penser que ce sont les mots qui modèlent le monde mais on peut aussi penser le contraire. On peut surtout refuser cette pauvre dichotomie (pléonasme). Ainsi peu importe ce qu'est la poussière, ce qui compte c'est de s'abandonner à sa saveur, saveur du mot, saveur de la chose, qui ne fait qu'un, sans hiérarchie. Elle se trouve là la dimension dans laquelle il nous est loisible de nous mouvoir non pas comme une entité placée au sein, voire au centre de l'univers, mais comme... comme je ne sais pas quoi parce que les mots sont impuissants à pénétrer cette dimension.

Faire la poussière est une humble tâche. J'aime, de façon assez obscure, les tâches humbles. C'est mon instinct, ma nature qui me porte à cela. Pour beaucoup, surtout lorsqu'il ont une certaine estime de leur personne, faire le ménage, faire la poussière, est vécu comme une tâche ingrate. L'adjectif est très approprié : l'ingratitude implique un non-retour de bonté. On n'a rien à attendre en retour d'un ingrat. Pour beaucoup faire la poussière qui demain reviendra est une perte de temps, un labeur à la Sisyphe. Ceux-là doivent être embêtés de devoir manger et boire alors que demain reviendront la faim et la soif. Est-ce en jeûnant qu'on exorcise l'inéluctable? Pour ma part, c'est peut-être seulement une question de tempérament, je crois qu'il y a de la sagesse à savourer nourriture et boisson. Nous ne sommes que des tubes, je te l'ai souvent dit, mais faire comme si nous ne l’étions pas en récusant tout passage par nos tubulures internes me semble d’une très grande puérilité.

Je ne m'y attarderai pas ici, car la digression serait trop longue, mais la dénonciation de la transmission, son rejet, par une partie de notre société, rejet transmis -soit dit en passant- par ceux qui prônent l'appropriation, ce refus relève de la même conduite puérile, d'une puérilité d'enfants gâtés. Comme si par cette opération on déjouait magiquement le cours du temps et ses effets.

Mais, pas de digression dans ces contrées désespérantes, ai-je dit.

Faire la poussière quand la poussière revient sans cesse a quelque vertu à mes yeux. Ai-je été assez clair sur la nature de la poussière? Elle est décomposition aérienne de tout ce qui a été, d'une manière ou d'une autre, organisé. C'est pour cela qu'elle semble venir de nulle part. C'est pour cela aussi qu'elle a des affinités avec le vent qui la soulève pour mieux la déposer. Elle n'a rien de répugnant dans sa décomposition. Elle n'a pas de parenté avec la pourriture. On peut la chasser, on ne chasse pas la pourriture, on ne peut que l'ensevelir, l'enfouir. On n'imagine pas se débarrasser de la poussière en l'enterrant. L'idée a quelque chose de saugrenu. En somme si la poussière est un rappel entêté du retour au chaos là où l'ordre s'est installé, ce rappel n'a rien de brutal, il est insidieux et c'est là curieusement sa principale vertu. Je m'explique : si dans un orgueil si typiquement humain, je considère qu'il m'est possible de maîtriser quoi que ce soit, l'insidieuse poussière va déclencher chez moi des réflexes guerriers. Pris d'une folie meurtrière je vais mettre en oeuvre tous les moyens afin d'anéantir la poussière. On connaît de ces ménagères, mes consoeurs, qui y passent le plus clair de leur temps. On les dit volontiers maniaques. Elle le disent parfois d'elles-mêmes et en tirent gloire. Il s'agit bien d'une folie car on n'anéantit pas la poussière qui est la négation du néant. Fais bien attention, le retour au chaos n'est pas retour au néant. Les publicités vantant tel produit qui élimine la poussière sont mensongères. On ne fait que la déplacer. Il ne sert donc à rien de lutter avec au coeur la volonté de vaincre. Le combat est perdu d'avance et n'a rien de glorieux. J'insiste car je te sais sensible au syndrome donquichottesque. Il n'y a rien de glorieux, ni de grandiose à se croire plus fort que l'inéluctable où à se dresser dans une posture d'orgueilleuse défaite face à lui.

Attention, je ne dis pas qu'il faille vénérer la poussière! Comme je te l'ai dit : je la fais. Il faut d'ailleurs que je la fasse. Je la fais avec résignation. Je ne sais pas quel est le sens des choses. Je crois que personne ne peut le savoir. Je crois même que personne ne le saura jamais. Comment une fourmi pourrait-elle comprendre ce qu'est la TVA? Il y a sans doute des choses que savent les fourmis et dont nous ne soupçonnons même pas l'existence. Je crois que plus on cherche à comprendre le pourquoi des choses plus on s'égare, plus on échafaude des constructions délirantes. Il faut se résigner à l'ignorance. Quelle humiliation! Notre drame vient de ce que nous sommes programmés pour nous questionner. Nous avons besoin de savoir quelle est notre place. Rien de pire que de ne pas le savoir. Certains ont apporté des réponses commodes venues d'ailleurs. Quelle belle cabriole intellectuelle que de répondre au mystère par le mystère ! Grand bien leur fasse, à condition qu'ils ne sèment pas ainsi les germes de l'horreur et de la violence. Je suis sur ce plan rendu un peu pessimiste par la connaissance de l'histoire humaine.

Comment trouver sa place quand personne n'est en mesure de dire clairement quelle elle est sans sombrer dans le délire? Là où la réflexion s'arrête et se reconnaît impuissante, là où la révélation se dévoile pour ce qu'elle est : une piètre solution de secours, que nous reste-t-il, misérables humains, pour essayer de trouver la place qui nous échoit? Rêvasser ! Rêvasser tout en faisant la poussière, ne pas se demander surtout pourquoi nous la faisons, savourer ce qu'elle porte en elle de palpablement consolateur. Pas de haine surtout, pas de virulence ! Recommencer, comme on recommence à manger, à boire, à se coucher et à faire des enfants pour qu'ils en fassent à leur tour. Ne pas se tourmenter parce que ce qui est fait aujourd'hui demain sera défait. Faire avec application les petites choses, faire la poussière comme si cela avait beaucoup d'importance mais sans y attacher aucun enjeu, en considérant qu'il est dans notre nature de se faire un nid et de le tenir en ordre et qu'on est à notre place quand le nid est fait, mais qu'il faut que revienne la poussière pour que notre vie ait un sens que nous ne comprendrons jamais. Je ne vois aucune menace, aucun avertissement terrifiant dans l'affirmation que nous sommes poussière. Je la trouve même un peu inexacte. En ai-je du culot! J'ai fait, tout à l'heure de subtiles distinctions entre poudre et poussière en disant que la poussière était bien autre chose qu'un amas de particules. Nous sommes particules et nous retournerons particules ou plutôt les particules qui se sont organisées de façon à ce que nous prenions forme se désorganiseront et iront s'organiser selon d'autres dispositions. Cela oui. Il en va autrement si l'on parle en terme de poussière : nous deviendrons poussière, nous ne le sommes pas, nous ne l'avons jamais été car la poussière est porteuse de souvenirs, elle est faite, je l'ai dit de ce qui fut et ce qui fut fut pour toujours. Ce qui a été est. Nous ne sommes pas faits de ce qui fut car avant d'être nous n'étions pas, sauf à descendre à une échelle qui n'est pas la nôtre. Peut-être certaines des molécules qui me composent sont-elles entrées autrefois dans la composition d'une feuille d'érable, d'un cristal de neige, d'un caillou, que sais-je? Ce constat ne m'est d'aucune utilité. C'est si abstrait, si inaccessible à mes sens, si loin, que cela ne me fait ni chaud ni froid. Je m'en fous. Cela ne me parle pas. Qu'on me dise que je suis composé à tant pour cent d'oxygène, d'hydrogène, de carbone... bof! Oui : bof! En contemplant un seau d'eau il ne me vient pas à l'esprit que cette eau et moi sommes parents. Il me vient d'autres rêveries et je les crois plus utiles à mon confort.

Non, la poussière n'est pas un sujet inconsistant, loin de là! Elle est de ces éléments qui se présentent à nous chargés d'une sagesse intime qu'il nous faut non pas partager, je ne sais pas comment nous ferions, mais laisser nous pénétrer subrepticement par le biais des rêveries qui entraînent l'esprit à des divagations où il se perd pour son plus grand bien.

A tes chiffons, à ton plumeau, au vrombissant aspirateur !

Par L'ermite du mont Ventoux
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