Je ne sais pas qui a inventé de terme de bienpensance que j'ai adopté sans réticence. Peut-être est-ce une traduction de l'anglo-américain. Cela ne
m'étonnerait pas. Si c'est le cas la traduction sonne bien. Non seulement elle sonne bien, mais elle dit bien ce qu'elle veut dire. Nul besoin d'être un subtil linguiste pour comprendre que ce
vocable est formé sur le verbe penser précéder de l'adverbe bien. La bienpensance pourrait-elle donc se définir comme le fait de bien penser ? Pas si sûr. Tu connais ma
finesse, tout est dans la nuance. Je dirai, du haut de mon autorité (tiens un jour il faudra que je cause d'autorité) que la bienpensance est l'attitude mentale du bienpensant. Où est la
différence? Diras-tu. Le bienpensant n'est-il pas celui qui pense bien et tout cela ne revient-il pas au même ? Alors, fais attention : tu n'es pas surpris si tu entends dire de quelqu'un qu'il
pense bien, mais te viendrait-il à l'idée de dire de quelqu'un qu'il bien pense ? Si on ne dit pas un pensantbien mais un bienpensant ce n'est pas sans raison car bien penser et
penser bien ce n'est pas la même chose. Si tu ne perçois pas immédiatement la différence, tu es comme ce coiffeur à qui je disais que je préférais être un beau vieux qu'un vieux beau et qui
m'avoua ne pas voir la différence. Le bienpensant n'est donc pas, en toute logique, celui qui pense bien, mais celui qui bien pense. Je serais tenté d'écrire qui bienpense. Bienpenser qu'est-ce ?
C'est s'inscrire dans une démarche intellectuelle consistant non pas à penser selon les lois de la logique, mais selon des impératifs moraux mal digérés. Le bienpensant ne pense pas par lui-même
mais selon ce qu'il croît être bien de penser. Et c'est tout.
Comment c'est tout ? Me diras-tu encore.
Oui, c'est tout car le bienpensant considère la pensée comme une action. Pour lui bienpenser c'est agir bien, ce qui le dispense d'agir, sinon de façon verbale, ou
médiatique, le verbal étant l'état le moins coûteux du médiatique.
Fais bien attention car ce que je vais t'exposer est une des clés de la misère du monde duquel je me suis retiré dans mon ermitage.
Les mots sont là pour dire les choses. Lorsqu'une chose nouvelle apparaît, apparaît un mot nouveau, rien qui t'étonne jusque là. Quand une chose disparaît le mot
peut subsister mais finit souvent par disparaître ou par être affecté à une autre chose. Quand je dis chose ceci peut vouloir dire un objet, mais aussi un fait, un
comportement, une action. Les langues sont ainsi les fidèles reflets des sociétés qui les emploient. Lorsqu'on se trouve dans une société raciste on a des mots hideux pour désigner les cibles du
racisme. Le seul emploi de ces termes est la preuve de l'existence d'un racisme sans retenue. Il est évident que le jour où le racisme disparaît le vocabulaire raciste disparaît aussi. Je prends
l'exemple du racisme mais je pourrais en prendre d'autres. Donc, et pour résumer, quand quelque-chose de mauvais disparaît les mots pour le dire disparaissent aussi. Mais, et ceci est essentiel,
le contraire n'est pas vrai. Les phénomènes ne fonctionnent pas toujours dans les deux sens. L'exemple qu'on donne souvent c'est celui du reflet
de l'arbre qui s'agite dans l'eau d'un étang quand l'arbre est agité par le vent, mais on peut toujours faire s'agiter ce reflet en agitant l'eau ce n'est pas cela qui fera s'agiter
l'arbre.
Or le bienpensant, ignorant cette loi pourtant fondamentale, postule qu'en supprimant le mot on supprime la chose. On pourrait penser qu'il ne viendrait à l'idée à
personne de penser qu'en interdisant de prononcer le mot fourchette on ferait disparaître les fourchettes de la surface du globe. Pourtant les systèmes totalitaires pratiquent la chose
couramment. Je te laisse chercher des exemples. Il n'y a d'ailleurs pas besoin de se trouver dans un tel système pour repérer des démarches de ce type. Je te donne un exemple : comment les
autorités françaises nomment-elles un étranger venu en France pour y gagner sa vie ? Un immigré. Comment ces mêmes autorités nomment-elles un Français qui va à l'étranger pour y gagner
sa vie ? Un émigré ? Ah ! Non ! On appelle cela un expatrié. Il n'y a donc pas en France de mouvement d'émigration. C'est ce qu'on appelle un déni, c'est à dire la négation de
l'évidence envers et contre tout. Un chercheur Indien en France est un immigré, un chercheur Français aux Etats-Unis est un expatrié Je sais les arguments : l'expatrié
rentrera, c'est du provisoire. Dans quelle proportion ? On parle bien d'immigration temporaire, pourquoi ne pas parler d'émigration temporaire ? Parce qu'en ne prononçant pas le mot on estime que
la chose n'existe pas. On a réglé le problème de l'émigration française, même temporaire en supprimant le mot.
A partir de là on peut repérer facilement au quotidien les multiples dénis liés à la bienpensance. Il est des indices immanquables de la démarche bienpensante, et
qui me hérissent. En voici trois.
Premièrement les guillemets (que certains nomment parenthèses). Les guillemets sont des signes graphiques dont la fonction est d'indiquer qu'on rapporte les paroles
d'autrui. Mettre des guillemets veut dire « attention ce n'est pas moi qui parle ». A la limite cela peut vouloir dire « voici ce que j'ai dit à ce
moment-là ». C'est un discours rapporté. Avec la déferlante américaine du politiquement correct on a vu apparaître les guillemets dans le discours oral. C'est tout de même quelque chose
d'assez paradoxal pour qu'on le souligne. Il arrive qu'on juge bon de préciser à la conclusion d'un discours « point final » ou si l'on est plus moderne « point barre ». Je
n'ai jamais vu personne dire « virgule » ou « point-virgule » ou « point d'exclamation » au milieu d’un discours. On dit parfois « entre parenthèses » mais
la parenthèse est une figure de style, on devrait dire « par parenthèse » comme on dit « par comparaison » ou « par ironie ». Or, il m'arrive d'entendre de plus en
plus souvent des gens truffer leurs discours de « entre guillemets » qu'ils accompagnent, comme l'héroïne délicieusement idiote de La minute blonde, du petit geste que tu sais.
Imagines-tu quelqu'un ponctuant ses discours de « point-virgule » accompagné du geste de tracer en l'air un point-virgule ? Il arrive même que le geste se suffise à lui-même et l'on
voit d'aucuns accompagner leurs discours de régulières contractions symétriques des index et majeurs, pouces repliés dans la paume.
Que signifie cet usage des guillemets ? Il signifie : « j'utilise un mot, mais en réalité ce n'est pas moi qui parlerais ainsi car je condamne cette façon de
parler et je veux que tout le monde le sache». C'est le journaliste qui dit « Monsieur untel a traité monsieur untel de gros con, entre guillemets ». Cela veut
dire « moi, journaliste qui vous parle je n'utilise pas l'expression « gros con » car je suis bien élevé, je ne le fais que parce que j'y suis contraint par souci de vérité, mais
cela me coûte et je ne voudrais surtout pas que vous imaginiez que je puisse être capable d'utiliser une expression tel que gros con, entre guillemets ». Pourquoi pas ? Que se serait-il
passé si ce même journaliste avait dit « Monsieur untel a traité monsieur untel de gros con » ? Aurait-il reçu des sacs de courrier lui disant « Monsieur comment osez-vous être
aussi vulgaire ? ». Il y aura peut-être et même sans doute quelque personne que l'expression « gros con » choque, mais guillemets ou pas elle a été prononcée et si leurs
oreilles ne la supportent où est la différence avec ou sans guillemets ? Imagines-tu quelqu'un qui irait au commissariat porter plainte et montrerait son cul dénudé aux policiers en disant
voilà ce que monsieur untel a fait à mon passage, entre guillemets » ?
Encore, dans l'exemple que je viens de prendre on peut trouver, en toute honnêteté, quelque justification. Il est des cas où l'ambiguïté doit être levée. Il est
parfois nécessaire d'éviter que le jugement ou l'opinion rapportée ne passe pour celle du journaliste qui la rapporte. Tu remarqueras que la plupart du temps le journaliste ne dis pas alors
« entre guillemets », mais « ouvrez les guillemets » ce qui est différent et qui signifie : « je cite celui dont je parle ».
Il en va tout autrement quand l'ambiguïté n'est pas présente. Je prends deux exemples: qu'est-ce qui justifie que certaines personnes, généralement des gens qui se
présentent comme des intellectuels, éprouvent la nécessité de ne jamais prononcer les adjectifs normal ou populaire sans ajouter « entre guillemets ». Tu ne peux
imaginer le nombre de fois où j'ai relevé ce tic. Je me demande si on peut, sur France-Culture, entendre dire « normal » ou « populaire » sans qu'aussitôt déboule le
« entre guillemets ». « Il y a dans la musique de Verdi quelque chose de fondamentalement populaire, entre guillemets », voilà le genre de phrase qu'on entend à longueur
d'émission. Et je ne dis rien du mot normal qui est pris avec autant de pincettes, si ce n'est plus, que le « gros con » dont il était question plus haut. J'essaie de
comprendre la raison pour laquelle ces deux adjectifs sont devenus, dans certains milieux, quasiment obligatoirement entre-parenthésables.
Lorsqu'il y avait des aristocrates hautains et imbus de leurs privilèges, convaincus au plus profond de leur être d'appartenir à une humanité supérieure, le mot
peuple dans leur bouche était chargé de connotations méprisantes. Dire « populaire » c'était stigmatiser. De même lorsqu'après la Révolution la bourgeoisie
triomphante n'a rien trouvé de mieux que de singer, plus ou moins bien, l'aristocratie qu'elle avait éliminée du jeu politique. Pour une grande bourgeoise enrichie aux dépens d'un prolétariat
surexploité dire « populaire » c'était là aussi stigmatiser et même justifier l'injustice odieuse sur laquelle la richesse bourgeoise prospérait. Il y a encore
aujourd'hui de ces bourgeois pleins de morgue et de cynisme. Je crains même qu'ils ne nous gouvernent. Il se trouve, je n'en ai aucun mérite, n'ayant pas choisi ma naissance, que je n'appartiens
ni aux restes momifiés de l'aristocratie, ni à la version hi-tech de la bourgeoisie. Il se trouve que le peuple j'en sors et que si mon niveau de vie est bien supérieur à celui de mes ancêtres
immédiats ou lointains, je n'ai, au fond du coeur, aucun mépris pour ce qui est populaire. L'adjectif populaire n'est pour moi chargé d'aucune connotation péjorative, ni d'ailleurs
idéaliste. Je n'éprouve pas le besoin de m'excuser de l'employer. Je crois que la mise entre guillemets de l'adjectif populaire, révèle en fait un malaise bienpensant face à un univers,
le peuple, qui est étranger au metteur entre guillemets, cela révèle un sentiment d'étrangeté par rapport à une part de l'humanité sur laquelle est porté un regard compatissant, du haut en
bas.
Je ne sais pas si je m'explique clairement. C'est un peu, ces guillemets, comme si on disait « n'allez surtout pas imaginer que je pense à mal en qualifiant
telle ou telle chose de populaire ». Mais pourquoi penserait-on cela ? Elle est là la vraie question. Une des réponses possible est que la bienpensance s'accompagne toujours d'un
mélange de refoulement et d'affichage. Je m'explique : s'il n'y a pas dans un coin de ma cervelle la conviction qu'au fond je pourrais bien succomber à quelque mauvaise pensée, je n'éprouverais
pas le besoin d'affirmer, sans que personne ne me demande rien, que je n'ai pas cette mauvaise pensée. C'est cela le mélange de refoulé et d'affichage. Cela me fait penser à la situation dans
laquelle une personne en surprend une autre nue et s'écrie « je n'ai rien, vu ! Je n'ai rien vu ! ». Ce qui me dérange le plus ce n'est pas tant le processus de refoulement, car, après
tout, il est très humain, mais c'est l'affichage qui me déplaît et dont je me méfie, car il trahit une pression et se fait pression lui-même. Il trahit une pression car le sentiment de
culpabilité contre lequel le bienpensant se défend est en quelque sorte induit par l'ensemble des bienpensants dont une des attitudes les plus irritantes est la mise en soupçon, voire en
accusation de tout ce qui paraît ne pas se plier à ses injonctions. On a l'impression que dans certains milieux totalement aliénés par la bienpensance, celui qui ne mettrait pas les guillemets à
populaire serait immédiatement soupçonné de mal penser.
Te rends-tu compte de ce que cela peut avoir de monstrueux ? Ne pas oser employer un mot sans avoir à s'en excuser immédiatement ! On voit se dresser la cohorte des
ayatollahs de la bienpensance, montrant du doigt le malheureux qui a osé parler de cinéma populaire sans guillemets ! Sans guillemets ! Et vois ce qu'il y a en-dessous : l'idée que le
qualificatif populaire est insultant et qu'il est nécessaire de préciser, grâce aux guillemets qu'il s'agit d'un discours rapporté « vous savez, j'utilise ce vilain mot, mais j'y
suis forcé pour rendre compte de ce que les méchants emploieraient s'ils étaient à ma place à moi qui suis un gentil avec de bonnes pensées ».
C'est ainsi que celui qui se sent obligé de guillemettiser ses propos, par ce seul fait d'afficher sa bienpensance, montre du doigt celui qui n'en fait pas autant.
C'est ainsi que dans les régimes dictatoriaux les portraits du dictateur sont partout présents. Même celui qui le hait au plus profond de son âme l'accroche dans son salon ou dans sa boutique
pour ne pas se faire remarquer, si bien qu'on a vu des dictatures exécrées de la plus grande majorité du peuple s'illusionner jusqu'à la folie sur leur popularité. La bienpensance a de ces côtés
terrifiants.
Ce qui est vrai pour populaire l'est encore plus pour normal. Observe et tu verras. C'est tout juste si on ne prononce pas ce mot à voix basse. Je
vois bien ce qu'il y a de terreur justifiée derrière les réticences à prononcer cet adjectif ou plutôt à l'accoler sans précaution à quelque comportement humain. L'eugénisme est une horreur qui
au nom de la normalité finit toujours par décréter la destruction de ce qui n'est pas jugé normal. Mais hélas, comme il a été dit plus haut, le bienpensant, dans son indigence intellectuelle,
croit que puisque lorsque disparaît la chose le mot disparaît avec elle le contraire est vrai et qu'il suffit de bannir tel ou tel vocable de la langue pour qu'aussitôt disparaisse la chose. Le
bienpensant croit que si on a commis des crimes contre l'humanité au nom de la norme il suffit de supprimer la notion de norme en faisant le ménage linguistique. Ainsi l'adjectif normal
est systématiquement affublé des guillemets infamants pour faire d'avance honte à qui oserait l'en dispenser, trahissant ainsi sa coupable adhésion aux thèses eugénistes les plus
criminelles.
J'ai bien réfléchi à la question car elle n'est pas anodine. Je ne vais pas ici m'amuser à discuter sur la notion même de norme et de normalité. Ce qui me paraît
trouble dans cet usage des guillemets pour l'emploi de l'adjectif normal, c'est que si vraiment il recouvre l'adhésion à un mode de pensée odieux, l'employer, même entre guillemets,
c'est s'inscrire, qu'on le veuille ou non, dans ce même mode de pensée. Il est des adjectifs très racistes que tu ne me surprendras jamais à utiliser, même entre guillemets,
même ici pour donner un exemple. Je ne les utiliserais, si je devais le faire, que pour témoigner et dénoncer en justice des propos racistes en les rapportant. Je n'ai aucun mérite car je ne fais
aucun effort pour cela. Je n’ai même pas à bannir ces mots de mon vocabulaire car ils n’en font pas partie, même entre guillemets. Ils sont absents de mon vocabulaire parce que ce qu'ils
recouvrent n’appartient pas à mon univers mental. Alors la question que je me pose c'est celle du degré de sincérité de ces metteurs de guillemets. Si vraiment la réalité que l'adjectif
normal recouvre est étrangère à leur façon de penser comment peuvent-ils, même entre guillemets et alors qu'il ne s'agit pas d'un discours authentiquement rapporté, en faire usage ?
Comment ce mot leur vient-il à la bouche ? Comment peut-il y venir ? Il ne me viendrait pas l'idée d'user d'un adjectif odieusement raciste rien que pour le mettre entre guillemets histoire
d'afficher mon anti-racisme. Tu comprends pourquoi ce tic bienpensant me hérisse, j'y renifle une puissante tartuferie. Cachez ce mot que je ne saurais ouïr ! Les guillemets seraient-ils les
strings de la pensée ?
Les mises systématiques entre guillemets que je viens de dénoncer affichent une même supposée vertu : la tolérance. « je n'appartiens pas au peuple, la culture
populaire n'est pas la mienne, mais voyez comme je la respecte au point de la mettre entre guillemets pour qu'on ne pense pas que je la méprise » ; « Je suis si tolérant que je
considère que tout se vaut au point que je ne peux supporter l'idée d'un jugement de valeur qui pourrait déboucher sur la notion d'anormalité : pour moi tout est normal et rien n'est normal,
voilà pourquoi je mets des guillemets pour qu'on le sache bien ».
Comme dit l’autre « la vertu qui fait du tapage n’est déjà plus de la vertu ».
Ce premier marqueur de la bienpensance est fondé sur le discours rapporté ou plutôt sur le discours pseudo-rapporté.
Le deuxième marqueur dont il va être question maintenant s’appuie sur l’euphémisme. Tu vas voir : la transition, si chère aux maniaques de la dissertation à
vide, se fait d’elle-même avec ce qui précède.
Si l’adjectif normal écorche la bouche des bienpensants c’est qu’ils tiennent à bien faire savoir au monde, dont ils s’érigent en élite morale, qu’ils ne
pratiquent aucune ségrégation et que dans leur lumineux esprit, tous les hommes étant égaux, on ne saurait considérer telle ou telle catégorie inférieure du fait de ce qu’ils nomment la
différence, vocable derrière lequel ils veulent simplement dire « pas comme moi ». Tu remarqueras au passage que cette différence est tout de même très sélective. Le
bienpensant qui mesure 1m75 et pèse 75 kg, ne considère pas comme appartenant à la différence celui qui mesure 1m80 et pèse 70 kg. Différents ils le sont pourtant. C’est dire que dans sa
tête et malgré ses tortillements sémantiques le bienpensant adopte les catégories mêmes de la discrimination qu’il prétend exorciser. Mais passons, ce n’était qu’une couche supplémentaire pour le
même prix.
Le bienpensant éprouve l’impérieuse nécessité de la compassion envers ceux qu’il classe parmi les appartenants à la différence. Par une curieuse opération
intellectuelle, il résout le problème de l’acceptation de la différence par la négation de la différence. Comment ? En ne prononçant plus le mot qui la marque. Ainsi, et c’est le second type
de marqueur de la bienpensance qui me hérisse, il ne dit pas « un aveugle », il ne dit pas « un sourd », mais il dit « un non-voyant », il dit « un
mal-entendant ». Alors, je sais, cela permet de faire la différence entre ceux qui ne voient pas et ceux qui voient mal et que je ne suis pas gêné de nommer mal-voyants. Mais pourquoi ne pas
dire « aveugle » ? Est-ce donc une insulte ? Que penseraient ces mêmes bienpensants si au lieu de dire « une femme » je disais « un
non-homme » ? Si au lieu de dire « un noir » je disais « un non-blanc » ? Toute la tartuferie de la bienpensance est là : on prétend lutter, par
l’action sur le vocabulaire, contre la discrimination, et on catégorise celui qu’on prétend épargner comme le négatif, le non-quelque chose, de ce qui apparaît ainsi comme la norme. Chassez le
refoulé…
Tu sais ma haine de la pensée dichotomique. Elle est là tout entière avec son indigente logique binaire. Il faut que toute chose, dans cette indigente pensée, soit
la non-chose d’une chose. Qu’on le veuille ou non derrière cette vision digitale, numérique, du monde, ne se cache pas un relativisme mais une hiérarchisation. Quand je dis « un
aveugle » ou « un sourd » cela qualifie une personne, cela explicite un caractère qui lui est particulier, exactement comme lorsque je dis « blond » ou
« brun ». Voilà où est l’acceptation vrai des particularités de chacun qui sont infinies. Imagine une civilisation où in ne dirait pas « Monsieur Untel est brun » mais
« monsieur Untel est non-blond ». Tu en déduirais tout de suite que dans cette civilisation celui qui n’est pas blond est considéré comme à part. Logique puisque la pensée numérique est
fondée sur les traits discriminants. Tu n’en déduirais certainement pas que les bruns y sont considérés avec la même bienveillance que les blonds. Tu aurais raison. On ne m’a
jamais qualifié de non-aveugle ou de non-sourd. Ce ne serait pourtant pas faux. Pourquoi ?
Je n’ai pas besoin d’en rajouter à ma démonstration. Tu n’es pas non-comprenant.
Je disais plus haut qu’il serait intéressant de remplacer le mot « femme » par « non-homme » pour voir l’effet produit sur le bienpensant. C’est
que parmi les êtres que le bienpensant se croit de devoir spectaculairement et généreusement épauler au su et au vu du beau monde afin de montrer et ouvrir la voie à la plèbe ignare, la femme est
en bonne place. Et puisqu’on s’amuse à imaginer des façons de dire je te dirai que je connais une instituteure qui est aussi à ses heures perdue une danseure amateure ce qui ne l’empêche pas
d’être une sacrée emmerdeure.
Tu vois où je veux en venir. C’est mon troisième exemple.
Mais ne grillons pas les étapes.
Faisons un peu de linguistique.
Ma première leçon sera celle qui est toujours la première en linguistique : la langue (comme son nom l’indique ) est parlée. L’écriture n’est qu’une façon
pratique mais assez archaïque et incomplète de l'enregistrer. On parle avant d’écrire. Il y a des gens qui ne savent pas écrire et qui parlent. Le savais-tu ? Non, je dis cela parce qu’il
est de magnifiques intellectuels qui ne le savent pas. Ce n’est pas la langue parlée qui est le reflet de la langue écrite, mais le contraire. Quand je parle je ne transcode pas en phonèmes des
suites de lettres. C’est le B.A.BA de la linguistique. On apprend une langue avec les oreilles, pas avec les yeux. C’est exactement comme la musique.
Ceci rappelé, passons au concret. Il y a en français deux genres : le genre masculin et le genre féminin. Il faut se garder de confondre genre et sexe. Quand
on parle d’une coccinelle on ne s’imagine pas que cette espèce animale est composée seulement de femelles. Si, si, il faut rappeler ces choses élémentaires.
Le français, comme toutes les langues qui possèdent plusieurs genres grammaticaux, possède des façons de marquer ces genres. Prenons un exemple :
masculin : le chat/féminin la chatte. Nous avons deux marqueurs du genre. D’abord l’article le pour le masculin, la pour le féminin. Jusque là tu
n’es pas bouleversé dans tes convictions. Mais quel est l’autre marqueur ? Si tu me dis « le e muet» à la fin du mot c’est que tu es mal-comprenant car la personne qui ne
sait pas écrire ne sait pas ce que c’est qu’un e muet puisqu’elle ne le prononce pas (par définition). On ne dit pas « la chatteu ». La réalité linguistique c’est qu’il y a une
racine « cha » qui porte un phonème dormant « t » qui peut être activé ou non. Il s’active quand on ditchatte quand on dit chatière, quand on dit
chaton. Le locuteur francophone (je ne jargonne pas, je suis simplement précis) même totalement analphabète (ce qui ne veut dire ni « idiot » ni « inculte ») sait ces
choses aussi bien que toi et moi. Il ne lui viendrait pas à l’idée de dire « une cha » ou « un chaon » ou un « chayère ». L’écriture rend compte de cela. Elle garde
le « t » même lorsqu’il ne se prononce pas. On écrit donc le chat. Le « t » final est muet.
Notre système de transcription de la langue a inventé une belle chose c’est un voyant qui s’allume pour indiquer que cette consonne dormante est en activée. Ce
voyant c’est le e muet. Si j’écris « morte », si j’écris « vivante », si j’écris «sourde », si j’écris « patiente », à chaque fois le e muet
signifie que la consonne qui précède se prononce. Ce e n’a pas d’autre fonction. Répète après moi : il n’a pas d’autre
fonction ! La marque du féminin dans la langue parlée n’est pas le e puisqu’il ne se prononce pas mais la consonne qui se prononce. Si tu devais enseigner à des étrangers à
parler français il te faudrait leur apprendre qu’on forme le féminin de nombreux mots en activant la consonne dormante de la racine.
Tu le sais aussi bien que moi cette activation d’une consonne dormante n’est pas la seule façon de marquer les genres. En particulier il est des
cas où la racine se termine par une consonne qui se prononce. Si je dis « un danseur » le « r » final se prononce. Il est inutile de lui ajouter un voyant à l’écrit pour en
rendre compte, il se prononce quoi qu’il en soit. Le fait que ce mot se termine, quand on le prononce, par une consonne n’indique donc pas qu’il est féminin. C’est que ce qui est vrai pour des
mots comme chat ou rat, ne l’est pas pour tous les mots. La loi linguistique française n’est pas que les masculins sont marqués, à l’oral, par une voyelle et
les féminins par une consonne. C’est vrai dans beaucoup de cas mais pas dans tous. C’est si vrai que lorsqu’on a un masculin terminé par une consonne (je parle toujours de la langue, pas de sa
transcription dans l’écriture) la langue possède d’autres mécanismes pour marquer le féminin. Prends « cheval ». Comme veux-tu marquer le féminin (à l’oral ! non d’un
chien !). Tu n’as que trois ou quatre solutions : soit tu le gardes tel quel et tu te contentes de l’article, tu dis « une cheval », soit tu lui ajoutes quelque chose, un
suffixe et tu dis une chevalette (pas plus idiot qu’une gendarmette »), soit tu as un mot totalement différent, tu dis par exemple « une jument ». Dans le cas du cheval la langue a
choisi la troisième solution. Et puis tu as certains cas où c’est la dernière syllabe tout entière qui change suivant qu’on est au masculin ou au féminin. C’est ce qui se passe pour les mots dont
la terminaison est en « eur » au masculin et en « euse » au féminin et ceux dont la terminaison est en « eur » au masculin et en « rice » au
féminin. Je ne te surprendrai pas en te disant que dans un couple qui danse il y a une danseuse et un danseur, et qu’il est des instituteurs qui épousent des institutrices.
Tu me diras qu’on dit bien mineure et que cela s’écrit avec un e muet. Exact. Compte sur tes doigts les mots qui obéissent à cette règle, tu en
trouveras dix, comme meilleure, supérieure, inférieure… ce sont, note-le des adjectifs comparatifs, parfois substantivés comme lorsqu’on dit « une mineure »
pour « une personne mineure ». Ce n’est pas un hasard si l’orthographe a restreint à cette catégorie très limitée d’adjectifs l’emploie d’un e final. C’est un reste de très
ancienne prononciation. Cela confirme ce que je rappelais tout à l’heure : ce n’est pas l’orthographe qui fait la prononciation mais l’inverse et il est stupide et même totalement arbitraire
de prétendre régir l’orthographe par autre chose. Dans le cas présent ajouter un e à auteur c’est lui ajouter une terminaison fossile empruntée à une autre catégorie. On peut
difficilement faire plus archaïque. De la sorte on interdit à la langue de créer des mots nouveaux –je répète : la langue, ce qui se parle-
puisqu’en décrétant ce auteure on ferme la porte à autrice ou auteuse qui seraient venus spontanément. Mais cela serait venu du peuple, horreur ! Une forme
« populaire », pouah !
Je te ferai remarquer, chose importante pour mon propos, que dans des cas comme instituteur/institutrice, danseur/danseuse, il est impossible de dire qu’un genre se
forme sur l’autre. Dans le cas du chat la chose est discutable quoi que plus complexe qu’il n’y paraît, mais de « danseur » ou « danseuse » lequel dérive de
l’autre ? Aucun, puisque dans la langue (c’est-à-dire à l’oral ! nom de nom !) on a l’alternance entre un son r et un son z. On ne peut pas dire qu’on transforme
un r en z ou un z en r. Pas de hiérarchie possible puisqu’on n’ajoute rien et on ne retranche rien à la racine. On ne peut pas dire qu’une forme soit l’autre
avec un plus ou un moins. Il y a deux formes. Idem pour instituteur et institutrice.
Et voilà où triomphe la sottise et l’ignardise des bienpensants. Les voici qui tombent sur un mot qui, reflétant une réalité sociale archaïque et réellement
injuste, n’a pas de féminin : auteur. Dans un passé où l’on considérait qu’une femme qui se montrait capable de faire aussi bien qu’un homme méritait d’être considérée comme un mec,
c’était lui faire honneur que de la mettre au masculin (si j’ose dire). On disait : « madame le préfet » (la préfette c’était pour le lit du préfet), on disait « madame le
directeur » pour ne pas confondre cet être supérieur avec la première directrice d’école venue, petite chose méprisable. J’ai ainsi connu une dame qui présidait aux destinées d’une faculté
et qui refusait avec indignation qu’on l’appelât madame la Doyenne. Elle exigeait qu’on l’appelât « madame le Doyen ». Je ne savais jamais si je devais dire « le doyen est
beau » ou « le doyen est belle ». Si cette dame eût été bête, cela m’aurait évité des angoisses.
Donc pas de hiérarchie grammaticale entre danseur et danseuse, instituteur et institutrice. Il n’y a pas de mise au féminin d’un
masculin mais deux formes : l’une pour le masculin, l’autre pour le féminin. Mais quand le bienpensant de service ajoute un e muet à auteur, convaincu sans doute d’œuvrer
pour l’équité et l’égalité, que fait- il, sinon mettre au féminin une forme masculine. Et voilà notre redresseur de torts assujettissant le féminin au masculin. Pourquoi, - je me poserai la
question jusqu’à la fin de mes jours-, se prive-t-il d’une alternance comme auteuse ou autrice qui ne se forment pas sur le masculin auteur mais sur les féminins
danseuse ou institutrice. Ça lui fait drôle ? Mais en italien on dit autrice, en espagnol et portugais autora, en italien on dit la
professoressa. Je connais une petite ville dont les fonctions de maire étaient, chose alors peu fréquente, exercées par une dame. Les gens disaient la mairesse. Que fait dans ce
cas-là notre bienpensant ? Je l’ai vu de mes yeux : il écrit la maire, autrement dit il aligne le féminin sur le masculin. Pourquoi refuse-t-il (cela aussi je le vois
régulièrement) de dire et d’écrire la metteuse en scène et préfère-t-il écrire la metteure en scène et du même coup dire la metteur en scène ? Je
sais, il n’est sans doute pas judicieux de dire l’entraîneuse de l’équipe de foot, mais metteuse ? Est-ce péjoratif ? Le suffixe euse est-il dégradant ?
Un emmerdeur est-il moins pénible qu’une emmerdeuse ou faut-il écrire une emmerdeure (et prononcer une emmerdeur) par sens de la justice ?
Que change-t-il aux choses le bienpensant qui ajoute ce e muet comme un appendice qui manquerait aux femmes pour être les égales des hommes ? (Mais ne
devrait-on pas écrire les égauxe ?) ? Rien ! Strictement rien ! Sauf une complication supplémentaire à une orthographe déjà complexe (et du même coup il enfonce un
peu plus tous les défavorisés culturels qui ont déjà du mal avec ça). Faut-il que je le répète : le e muet on ne l’entend pas. Le
résultat c’est qu’il n’y a plus de féminin pour ces mots en eur. Alors, si on veut être logique, on peut dire : « pourquoi pas ? Après tout nous avons l’article pour
marquer le genre ». En effet pourquoi pas ? Il suffit de virer tous les noms et adjectifs féminins et dire « j’ai dormi avec ma chat », « je me suis fait mordre
par une chien » etc. Et tant qu’on y est, et pour être logique jusqu’au bout, dire « une homme », ou « un femme ». De même on dirait « la chat est petit »
« Oh ! la joli petit chat ! » On gagnerait en simplicité et donc en rendement. Que de temps épargné pour les petits enfants qui n’auraient plus à se casser la tête à apprendre
à mettre au féminin !
L’inconvénient c’est que s’il venait à quelqu’un l’idée saugrenue de dire « je possède deux jolis petit chats, maintenant je voudrais deux joli petits
chats », on aurait du mal à comprendre qu’il possède deux mâles et voudrait deux femelles. Et oui !
Tourne-le comme tu voudras : une langue met des siècles pour trouver un système de fonctionnement efficace, elle est parfaitement pratique. Le vocabulaire
évolue vite mais la grammaire est très stable pour cette raison : la grammaire c’est un jeu de mikado. Si on touche quoi que ce soit tout l’ensemble est ébranlé et si on le fait sans
s’occuper des autres éléments tout se casse la gueule.
Le e muet en question n’est donc qu’une affectation graphique, ce n’est que l’affichage, linguistiquement stupide, d’une attitude qui se veut militante.
Cela évite de militer vraiment, ou, en tous cas, cela permet de le faire à moindres frais.
C’est un des plus beaux exemples des effets boomerang de la bienpensance qui, prétendant rétablir l’égalité de traitement entre homme et femme, établit et
verrouille une hiérarchie en faveur du masculin.
J’ai quelque mépris pour la bienpensance. On pourrait s’amuser des cas que je viens de décrire si ce n’était que de tels mécanismes sont avant tout de parfaits
alibis pour ne rien changer aux faits. Ce n’est que fumée. Ce n’est que lubrifiant pour faire mieux glisser les injustices, les ségrégations. C’est la forme la plus perfide du conservatisme le
plus ancré. Ce n’est ni maladresse ni bêtise. Quand on est sincèrement décidé à faire bouger les choses on fait attention à ce que l’on fait car on redoute par-dessus tout de faire le jeu de ce
contre quoi on lutte. Le bienpensant est l’allié le plus efficace du malpensant, un allié honteux, ne s’avouant même pas à lui-même le fond de sa pensée.
J’ai vu un jour une ancienne candidate à la présidence de la république – pas une habituée – qui fondait son discours sur d’impressionnants bouleversements sociaux.
A l’en croire ils eussent changé le sort des humains. Cette dame se trouvait dans une foire aux livres où elle faisait la promotion de son dernier ouvrage.
Un jeune maghrébin s’approcha du stand où elle se trouvait. Je la vis empoigner lestement son sac à main et le glisser sous sa chaise.
Quel rapport avec ce qui précède ?