Mercredi 15 juin 2011 3 15 /06 /Juin /2011 10:42


 

Question simple, car il faut toujours commencer par les questions simples : qu’est-ce que le gris ?

Ne renâcle pas, lecteur putatif, devant l’évidence de la réponse. Dans chaque évidence se niche toujours un petit quelque chose, très discret, et qui est comme une maille sautée dans un bas de femme.

Le gris c’est un mélange de blanc et de noir.

Bien !

Alors maintenant question qui s’impose : qu’est-ce que le blanc et qu’est-ce que le noir ?

Là c’est plus difficile !

Les physiciens nous donnent des réponses, mais en matière d’esthétique elles ne nous sont d’aucune aide. En matière d’esthétique le noir et le blanc sont les deux formes d’absence de couleur. Si tu es physicien, ô putatif lecteur, tu bondis sur ta chaise… je sais, je sais… Prends un pinceau, des tubes de gouache et vois si tu réussis à obtenir du blanc sans te servir du blanc.

Donc, et pour en rester à un niveau tout bête d’évidence : le blanc et le noir sont l’absence de couleur. La photographie nous confirme la chose : on peut enregistrer la lumière sans enregistrer la couleur : c’est le noir et blanc.

 

Qu’est-ce que la couleur alors ?

 

Beaucoup plus difficile encore à définir que son absence.

Dans ma grande ignorance, ce que je sais c’est ce qu’on m’a appris quand j’étais petit et qui me plaisait beaucoup, c’est qu’il y a des couleurs premières dites primaires (bleu, jaune rouge) et qu’à partir de ces trois couleurs on pouvait, en les mélangeant obtenir toute la palette des couleurs possibles. Dans ma grande méfiance je me demande si c’est tout à fait exact, mais ce que mes yeux me disent c’est qu’avec ces trois couleurs on en fait beaucoup d’autres.

On m’a appris, à l’aide d’une étoile à six pointes, quelques règles pour les harmoniser. Je ne vais pas refaire ces leçons élémentaires. Ce qui aujourd’hui m’intéresse, c’est que derrière tout cela il y a l’idée d’harmonie.

J’ai souvent regretté de ne pas être peintre. Une maladresse manuelle innée et mal combattue rend ce regret moins cruel que si j’avais été habile de mes mains. Par contre j’ai quelques affinités avec la musique et je sais ce qu’est l’harmonie en ce domaine. Je crois que la très antique analogie entre sons et couleurs n’est pas dénuée de sens. Cependant cette analogie n’est pas comme, on pourrait le penser, une analogie entre un son et une couleur. Qu’il est sympathiquement à côté de la plaque le brave Père Castel et son piano chromatique ! http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Bertrand_Castel Non, je crois que l’analogie entre sons et couleurs c’est qu’on peut combiner les sons comme on peut combiner les couleurs et que de ces combinaisons peuvent naître des sensations agréables ou déplaisantes. L’harmonie c’est l’ensemble des lois qui régissent ces combinaisons dans leur rapport au plaisir ou au déplaisir, mais c’est aussi la quête du plaisir par la juste combinaison.

Ne me demande pas si les principes de l’harmonie sont universels. C’est une question à laquelle je ne sais pas répondre et qui divise fondamentalement les spécialistes d’esthétique. Je ne me déroberai cependant pas : personnellement je tends à croire qu’il existe quelque chose d’universel, mais je ne sais pas trop le démontrer.

A y réfléchir cette position, la mienne, est un peu angoissante. Cela signifie qu’il y a des lois de l’harmonie auxquelles on peut refuser de se plier, mais qu’on ne peut pas discuter et encore moins contester. L’harmonie est fondée sur des combinaisons qu’on appelle « accords ». On accorde les couleurs comme on accorde les sons. De même qu’il y a des accords dissonants en musique, il y a des accords de couleurs dissonants. Attention : je ne parle pas de mélange, je parle bien d’accords. Je dis cela parce que l’analogie couleurs-sons doit se faire prudemment. Je pourrais pousser la chose un peu plus loin, je ne le ferai pas, je me contenterai de dire : un accord c’est mettre côte à côte deux sons ou plus, deux couleurs ou  plus, étant entendu qu’en musique (occidentale) comme en peinture il y a trois éléments de base qui génèrent tous les autres.

Une fois qu’ont été posé ces principes (d’ordre culturel pour certains, d’ordre universel pour d’autres), il est possible et, relativement assez facile, d’assimiler les règles qui en découlent suivant qu’on cherche, par la composition (qui étymologiquement est le fait de poser ensemble) des effets de plaisir ou de déplaisir et toutes les formes de passage de l’un à l’autre. (C’est dans ces passages que se révèle le talent). On n’est en effet pas astreint à chercher toujours le plaisir. La dissonance a ceci de particulier qu’elle est expressive. Un compositeur qui veut exprimer une souffrance quelconque, la sienne ou celle de l’humanité, bref une souffrance quelconque, a besoin de travailler avec des accords peu agréables à l’oreille. Ensuite l’accoutumance existe et telle sensation désagréable, si elle n’excède pas certaines limites, perd de son impact tandis que telle sensation agréable, si elle se répète trop souvent, finit pas s’émousser, si bien qu’on peut finir par trouver quelque plaisir à des sensations autrefois désagréables. Et puis l’homme est un animal culturel, le souvenir est une chose essentielle, et nous sommes capables d’éprouver quelque plaisir de souvenance face à des choses un peu dérangeantes mais qui nous reconduisent à des périodes heureuses de notre vie (et vice-versa). Bref, composer c’est aussi manipuler ces choses humaines. Voilà pourquoi, s’il existe aujourd’hui des logiciels qui, en musique, permettent d’harmoniser automatiquement, ils ne peuvent, sans intervention humaine, que donner quelque chose de propre mais insipide, ce qu’on appelle « clean ».

Ceci, pour répondre à l’angoisse exprimée par moi plus haut : nous ne sommes pas condamnés à un beau mécanique qui nous ferait à coup sûr glisser dans un meilleur des mondes totalement inhumain.

Examinons cependant quelques-unes des façons possibles d’accorder, et en particulier d’accorder les couleurs puisqu’il s’agit de cela.

Si l’on s’en tient aux règles de base et qu’on cherche l’accord agréable, les procédés ne sont pas nombreux. Il y a ceux qui découlent de la fameuse étoile à six branches.

Première solution : on met côte à côte des couleurs complémentaires, par exemple le jaune avec le violet, le vert avec le rouge.

Deuxième solution : on met côte à côte deux couleurs voisines : le jaune avec l’orange, le vert avec le bleu.

On peut raffiner ces démarches car l’étoile à six branches en génère une infinité d’autres correspondant à une infinité de couleurs qui peuvent s’accorder selon ces deux modalités.

Dans ce qui précède on laisse de côté un paramètre important qui est l’intensité de la couleur. En ajoutant à une couleur sortie du tube de gouache une certaine dose de noir ou de blanc on obtient des teintes qui s’accordent encore avec la teinte qu’on vient d’utiliser. Le rouge s’accorde avec le rose, par exemple. (Je reste à ce niveau car je vais causer de pots de peinture)

Si l’on veut s’amuser, sciemment, à bousculer cette belle harmonie, il suffit d’en transgresser les règles. Il peut y avoir une certaine jouissance de l’œil à la juxtaposition d’un orange avec un rose. C’est une transgression pas très violente. Il y en a de plus percutantes.

Au fond chacun fait ce qu’il veut.

Alors pourquoi est-ce que je prends la peine de m’attarder sur ces choses ?

C’est parce qu’il est une catégorie humaine qui me hérisse : le bobo et que le bobo, dont un des ressorts mentaux est le désir de se singulariser du vulgum pecus, a trouvé le moyen de le faire en la matière tout en dissimulant son immense indigence en matière de goût.

Le bobo est la version snobe du politiquement correct. Je ne cesse de cultiver mon mépris de la bien-pensance et je tiens à faire remarquer que même dans le domaine esthétique cette dernière exerce sa tyrannie délétère sur le bon peuple.

Le bobo se pique d’avoir bon goût. Pourquoi ? Mais parce que comme tous les bien-pensants il est convaincu d’appartenir à l’élite et que l’élite ne saurait avoir mauvaisgoût. Comme je viens de le rappeler plus haut et en d’autres lieux, il confond élitisme et singularisation.

 

Que ferais-je si je tenais absolument à faire preuve de bon goût (Dieu m’en préserve !) tout en cherchant à me singulariser (Idem) ? J’essaierais d’éviter à tout prix les fautes de goût. Or, en matière de décoration – car c’est de décoration que je vais causer – le bon goût est fondé sur l’art des assemblages, dont les assemblages de couleurs. Alors qu’a trouvé à l’angoisse de la faute de goût le bobo ? Tout veillant à se singulariser ? Oh ! C’est bien simple : il a compris que pour ne pas faire de faute d’harmonie il suffisait de ne pas utiliser la couleur. Qui n’a entendu quelque bonne bourgeoise proclamer avec compétence que le noir va avec tout ? Le bobo a fait sien ce précepte.  C’est vrai que le noir va avec tout. Le noir est à l’harmonie des couleurs ce que le silence est à l’harmonie en musique. Si vous ne jouez pas vous êtes sûr de ne pas faire d’accord dissonant. Génial non ? Ce qui est vrai pour le noir l’est aussi pour le blanc. Et voilà comment le bobo depuis des années s’applique à peindre ses murs en blanc  en trouvant que ça fait classe (voir les magazines de déco chez le dentiste). Ajoutez à cela des meubles tout noirs  et vous êtes sûr du même résultat. Si vous vous demandez pourquoi le bobo n’utilise pas de couleur il vous répondra avec une moue dégoûtée que la couleur c’est criard et vulgaire. Il se moquera de la femme qui n’hésite pas à se vêtir de bariolé. Quand il voudra se moquer des pauvres (voir les Deschien) il leur fera endosser des robes aux couleurs voyantes, c’est-à-dire vives.

J’ai pendant plusieurs années assisté à des mises en scènes de théâtre (dans des théâtre tout noirs) où tout était blanc des chaussures aux lunettes, aux meubles, tout, absolument tout, jusqu’à un chien, me souvient-il. Je me souviens d’une saison où j’ai dû voir une douzaine de ces symphonies en blanc (avec notes explicatives). Puis j’ai eu droit, (toujours avec notes explicatives), aux camaïeux de noirs (Ce n’est pas moi qui le dit !). Depuis une ou deux saisons nous avons droit au gris que j’appelle « gris Damidot » du nom d’une célèbre décoratrice qui l’affectionne. Il existe beaucoup de bobos-théâtreux qui sont à la mise en scène ce qu’ « un dîner presque parfait » est à la gastronomie. (Soit dit par parenthèse).

 

Je viens de parler de camaïeux, revenons-y.

 

Le bobo ose parfois s’aventurer dans le camaïeu qui n’est jamais qu’un jeu sur l’intensité d’une même teinte. C’est comme si, en musique on demandait à plusieurs violons de jouer la même note mais les uns forte, les autres piano, les autres mezzo-forte, avec comme but d’obtenir un accord agréable à l’oreille. Il le serait. Cela s’appelle un unisson, qui est le degré zéro de l’harmonie.

Alors, si on fait le bilan : noir, blanc, camaïeux = degré zéro de l’harmonie chromatique, on admettra qu’un gamin de 10 ans est capable de devenir détenteur du bon goût façon bobo, en quelques minutes.

 

Tiens, tout en écrivant, je me dis que je suis bien bête et que je devrais rédiger un manuel du bon goût qui m’apporterait peut-être la fortune, en présentant comme le fruit d’une grande compétence les indigentes ficelles que je m’amuse à dénoncer. Le génie surgit parfois au fil de la plume.

 

Qu’ajouterais-je si je rédigeais ce manuel ?

 

J’ajouterais qu’une fois décidé de faire dans le noir et blanc il suffit d’y juxtaposer n’importe quelle couleur pour obtenir un effet. Mettez des chaises rouges, des assiettes rouges, des verres rouges sur votre table noire dans votre loft tout blanc et vous atteindrez des sommets.

Par contre, si vous adoptez un camaïeu de couleur, vous ne risquez rien à lui confronter du blanc et du noir.

Evitez, quoi qu’il en soit, l’usage de couleurs pures, ni même secondaires (les verts, violets, orange) préférez des couleurs du troisième ou quatrième degré : des verts tirant sur le bleu et que vous appellerez turquoise, des violets tirant fortement sur le bleu ou le rouge, etc…Voilà le bon goût !

 

Enfin vous reste la ressource du gris.

Le gris hérite de ses parents le noir et le blanc la vertu de s’accorder avec tout.

Mais savez-vous qu’il existe une infinité de gris ? Figurez-vous que si vous ajoutez une touche de couleur à du gris ce dernier devient une « nuance de gris ». En réalité, et à y réfléchir, c’est la même chose que de rajouter beaucoup de noir et beaucoup de blanc à n’importe quelle couleur. N’est-ce pas formidable ? Ainsi vous obtiendrez un gris-rose, un gris-bleu, etc. Vous obtiendrez de surcroît le sentiment d’un grand raffinement personnel. Le summum en la matière est l’ajout au gris des couleurs plus que secondaires dont il était question plus haut. Mélangez un vert- bleu avec du gris et vous obtiendrez une nuance que je renonce à décrire, une teinte qu’on retrouve parfois dans les tenues de camouflage des commandos de parachutistes. Même chose avec un violet aubergine flétrie : vous obtiendrez une nuance comme les enfants savent en obtenir dans l’eau où ils rincent leur pinceau. Vous appellerez ça « taupe ». J’ai vu pas plus tard qu’hier, une de ces couleurs vaguement marronasse, baptisée poétiquement, par une émule de la fameuse Damidot « vison ».

Il vous suffira de juxtaposer une de ces nuances de gris à un gris tout bête pour donner l’illusion d’une fabuleuse compétence en matière de composition.

 

Voilà ce que je recommanderais, si j’avais envie de me faire passer, à moindres frais, pour un expert en matière de décoration.

En réalité je suis navré de voir la boboïtude imposer son indigence décorative. Le bobo est bourgeois-bohème, c’est sa définition, mais qu’est-ce qu’un bohème ? N’est-ce pas déjà un fils à papa qui se la joue artiste ? Le goût bourgeois est constitutivement médiocre, tape à l’œil et prétentieux. Il ne fait jamais dans la dentelle. Il passe des plats dégoulinants de sauces, à trois radis dans une immense assiette blanche (rectangulaire), il passe des abat-jour à pompons, des tentures en velours grenat et des couverts en argent tarabiscotés au gris Damidot qu’il trouve du plus haut chic quand il en barbouille la commode de sa grand-mère.

 

Après tout qu’importe ?

 

Ce qui me chagrine c’est quand je vois des gens qui n’ont rien de bourgeois, qui se débattent au bas de l’échelle sociale, renoncer au bleu, au rouge, au jaune, au vert aux couleurs qui sont celles du ciel, de l’herbe, des pissenlits et des coquelicots, des mandarines et des violettes, celles du sang, du feu, des  déserts et des landes pour s’entourer des teintes de la cendre, du caca poussiéreux, de la vieille rouille, de la vomissure d’ivrogne parce qu’ils ont vu ça à la télé.

Que le goût indigent et prétentieux du bobo ordinaire fasse de son milieu de vie un décor décourageant d’insipidité, peu importe si cela l’aide à conforter sa bêtise de bourgeois borné, mais qu’il l’impose tel qu’il le fait actuellement me navre. Je suis très mal à l’aise face au totalitarisme du mauvais goût, car, je peux bien l’avouer, je ne sais pas si le bon goût existe, mais je crois de plus en plus que le mauvais goût existe bel et bien. Pour le reconnaître il suffit de regarder ce qui plaît aux bobos. De même que les bien-pensants enfoncent tant qu’ils le peuvent les plus démunis tout en bavassant des discours dégoulinants de bonnes intentions, les bobo-décos stérilisent tout ce qui peut rester de vif et de spontané chez les petites gens en matière de décoration. A tout prendre, je préfère le salon des Deschien parce qu’il est sans arrière-pensée.

 

PS. Une autre fois peut-être je t’enseignerai comment hausser la cuisine au niveau de la création en ajoutant du gingembre à tout et n’importe quoi. Le gingembre est à la cuisine ce que le « gris Damidot » est à la déco.

 

http://www.m6bonus.fr/videos-emissions-4/videos-d_co-142/emission_du_12_12_2010/video-customiser_une_lampe-54888.html

http://www.youtube.com/watch?v=BH1NiSHbNhU&NR=1&feature=fvwp

http://www.youtube.com/watch?v=f6HxWWYaIG4&NR=1&feature=fvwp

http://www.youtube.com/watch?v=kLlUJkn50Uk&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=oW8sxG8IhaQ&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=ZVAuHc8r3I4&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=cLc01LUEdVM&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=fMa-c6RyY4w&feature=related

http://www.youtube.com/watch?v=jJRI7zT_I6Q

http://www.youtube.com/watch?v=jgEUmPv7Qw8&NR=1

http://www.m6bonus.fr/videos-emissions-4/videos-d_co-142/emission_du_12_12_2010/video-customiser_une_lampe-54888.html

 

 

Par L'ermite du mont Ventoux
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Jeudi 19 mai 2011 4 19 /05 /Mai /2011 09:45


 Une amie Italienne me demanda un jour, à la vue d'une enseigne, ce que signifiait « Bric-à-Brac ». Je lui répondis que cela voulait dire « cochonneries ». Tu connais mon souci de la précision linguistique, je nuançai aussitôt le propos en essayant, par des explications doublées d'exemples, de lui faire saisir toutes les facettes de cette expression qui n'a pas son équivalent dans la langue de Dante, de Pétrarque, de Boccace, etc, etc. Et comme cette même amie, elle aussi soucieuse de précision, me demandait quelle différence entre « Bric-à-Brac » et « Brocante », je lui expliquai que c'était essentiellement une question de temps.

Tiens, je regarde les affaires autour de moi, le bel ordinateur portable sur lequel je mets en forme mes malheureuses spéculations. C'est un objet de ma vie quotidienne comme ma chaise, le téléphone qui est à ma gauche, mes guides du Brésil qui traînent dans les coins, bref presque tout ce qui m'entoure. Derrière cet ordinateur portable se trouve mon précédent ordinateur. Il fonctionne encore mais est un tantinet dépassé en matière technique et esthétique. Il a une quinzaine d'années et a beaucoup servi. Il peut encore servir et c'est pour cela qu'il est encore ici. Par contre, au fond de mon garage, il y a un carton dans lequel gît mon premier ordinateur, un TO 8 Thomson. Il y a belle lurette que Thomson ne fabrique plus d'ordinateurs. Celui-là fonctionne peut-être encore, mais je ne suis pas sûr de savoir encore m'en servir. Je ne sais pas trop qu'en faire. J'ai une réticence un peu stupide à le jeter. C'est une vieillerie qui amuserait sans doute un informaticien. J'ai comme cela quelques vieilleries qui traînent dans la maison : une caméra super 8, un appareil photo argentique, un aspirateur qui a bien 25 ans, pour lequel je ne trouve plus de sacs à poussière (ah ! La poussière ! ) et qui est totalement essoufflé. J'attends d'avoir un peu de temps pour l'emporter à la décharge. Plus qu'une vieillerie, c'est une saloperie. La preuve c'est qu'il va finir aux ordures.

Ailleurs j'ai un ventilateur des années 60, tout en plastique rose et blanc. Il marche encore, mais je ne m'en sers jamais. Je l'ai acheté à une vide-grenier pour une somme dérisoire. Celui qui me l'a vendu était bien content de s'en débarrasser. Je crois que le prix n'était là que par jeu. Pour lui c'était une saloperie (mais je n'en suis pas sûr, tu verras pourquoi plus loin) et voilà que pour moi cela devenait autre chose.

Par chance, je dispose de très peu de place chez moi. Je dis par chance car cela m'évite de remplir la maison de saloperies. Curieuse transaction que celle qui consiste à adopter un objet qu'un autre cherche à abandonner. Note bien : abandonner, pas jeter !

Pour un peu, et fidèle à mon penchant pour les raisonnements en baïonnette, je me lancerais dans quelques considérations sur les différences qui existent entre jeter et abandonner. Ne dit-on pas parfois de quelqu'un qui vient de se faire abandonner qu'il s'est fait jeter ? Bien qu'au moment où le quelqu'un en question vit l'abandon il puisse avoir le sentiment cuisant d'être mis à la poubelle, la nuance demeure entre le fait de jeter et celui d'abandonner. Tout est dans l'intention de celui qui agit. (Ou de celle). Vois-tu, l'abandon appelle l'adoption. Celui (ou celle) qui prend une décision d'abandon -sentimental ou autre- se console de sa cruauté en espérant pour l'objet de son abandon une seconde vie, un nouveau départ qui passe par la récupération par un (ou une) autre. Voilà des remarques qui ne diminueront certes pas ton pessimisme quant aux relations humaines.

Jeter c'est tout autre chose, on se fout de ce que va advenir de l'objet jeté. On n'a pour lui que mépris et parfois même de la répugnance ou de la haine. Tu soucies-tu, affectivement parlant, de la destinée de tes épluchures? Que l'objet abandonné se sente jeté est une autre histoire. Il ne décide de rien, ou plutôt, et vois dans quelles complications psychologiques nous voici embarqués, ou plutôt l'objet abandonné conserve une certaine liberté de se considérer soit jeté soit abandonné. Dans le premier cas il perd tout espoir, dans le second, rien n'est garanti, mais du moins un redépart est de l'ordre du possible. Ceci dit, et crois-en mon expérience de la vie, les choses peuvent aller autrement que prévu et tel objet se considérant jeté peut se voir, à son corps défendant, récupéré au plus profond du désespoir tandis que tel autre peut attendre, sa vie durant, et bien qu'en position d'abandonné, celle ou celui qui acceptera de le prendre avec soi.

Je parle bien sûr dans ce qui précède des objets ayant un coeur. Mais ils ne diffèrent guère des autres dans le processus. Va-t-on s'amuser à prendre en compte la souffrance ?

 

Après ce petit détour, revenons, si tu le veux bien, à la brocante puisque c'est d'elle qu'il s'agit.

 Curieuse transaction, disais-je, que celle qui consiste à adopter un objet dont l'autre cherche à se débarrasser par un abandon en pleine et due forme!

L'abandon se justifie, dans un cas comme celui de mon petit ventilateur, par diverses raisons : encombrement, inutilité, lassitude, arrivée d'un ventilateur plus performant. C'est aussi, remarque-le ce qui s'est passé pour mes ordinateurs, sauf que, pour des raisons que j'ai défini un peu stupides, je ne m'en suis pas débarrassé. Pourtant ils m'encombrent, me sont inutiles et j'en ai un plus performant. La seule chose c'est que je ne puis dire que je m'en suis lassé. Il est peut-être là le secret de leur conservation par moi. C'est bête, mais il faut croire que je m'y suis attaché. Si je fais le tour de mes maisons, je constate que c'est plein d'objets qui m'encombrent, ne me sont d'aucune utilité pratique mais auxquels je tiens pour des motifs que je suis souvent le seul à connaître et dont je n'ai envie de faire part à personne. Ce sont des vieilleries. Elles deviendront saloperies pour mes héritiers qui les jetteront, à moins qu'ils ne les gardent pour les avoir toujours vues chez moi et qu'ils auront envie de garder quelque chose qui leur parle de moi. C'est la génération suivante qui jettera, à moins que... Avec le temps, les hasards, l'oubli, je doute qu'il en reste quelque chose d'ici un siècle.

Maintenant je me dis, pour avoir réfléchi à ces choses, qu'il ne me déplairait pas que mes héritiers étalent tous mes biens sur le trottoir et les vendent pour un prix symbolique à qui en aurait envie. Que de livres jaunis n'ai-je pas sur mes étagères que j'ai achetés avec ravissement alors qu'ils avaient sans doute appartenu à des gens qui y tenaient et qui auraient été chagrinés de les voir réduits à la condition de saloperies dont il convient de se débarrasser. Ces livres je m'y suis attaché à mon tour et je ne voudrais pas les voir partir à la poubelle avec les épluchures. Mon petit ventilateur je l'ai sauvé de la poubelle. Il a su me plaire. Pourquoi ? Ah ! C'est là le grand mystère.

Tout est lié au temps. On achète très rarement un objet pour lui seul. Je crois qu'il est quasiment impossible d'échapper à ce que l'objet porte de rapport au temps. Cette dernière phrase, à la relire, est plutôt sibylline. Je veux dire que tout objet est imprégné des circonstances de sa venue au monde et celui qui l'observe le fait avec un rapport personnel intime à ces circonstances. Si j'ai acheté ce petit ventilateur  c'est parce que je lui ai trouvé du charme. C'est très personnel. Il est très marqué par l'esthétique des années 60. C'est une esthétique qui a beaucoup produit, qui a été très innovante, qui a su intégrer les matériaux et les techniques nouvelles pour les arracher à la pure fonctionnalité.

Voilà ce que je dirai si tu me demandes ce que fait un tel objet chez moi.

Cependant, et pour être tout à fait honnête, je dois avouer que je en suis pas sûr du tout d'avoir été attiré par cet objet uniquement pour des raisons esthétiques. D'autres diront que c'est une horreur et ce n'est pas qu'une simple question de divergence de goût. Cet objet me plaît parce que l'esthétique à laquelle il se rattache me plaît, mais cette esthétique me plaît aussi parce qu'elle a le parfum de mes jeunes années. Quoi que je puisse faire, je ne pourrai jamais l'en dépouiller. Il faut croire que ce parfum ne me déplaît pas trop. Pour un autre de mon âge il sera insupportable, comme m'est insupportable le parfum des années 70 et 80 que, dans mon souvenir, j'ai fait passer au vide-ordure. Excuse-moi de cette incursion autobiographique.

C'est un peu ce qui se passe avec les prénoms. Tu m'as souvent parlé de ta chère grand-mère Mélanie, si honteuse de son prénom, redevenu depuis à la mode, comme les Antoine, les Baptiste, les Isabelle, que sais-je ? Aujourd'hui personne n'oserait prénommer sa fille Yolande qui sonnait certainement très aristocratiquement il y a 60 ans mais qui a été porté par trop de coiffeuses et de charcutières. Peut-être nos arrières-petits-enfants se prénommeront-ils Marcel ou Raymonde. Les prénoms vieillissent et se fanent avec ceux qui les portent. Ils finissent par devenir repoussants. Le temps passe là-dessus. Ceux qui se sont appelés Julien ou Agathe sont retournés poussière depuis si longtemps que ne demeure plus rien d'eux sinon le vague souvenir du temps où ils ont vécu et dont il ne reste plus un témoin vivant. Ils appartiennent aux temps jadis qui n'est pas loin du ce temps-là des contes de fées. Leurs prénoms ont perdu l'odeur de moisi pour se parer de senteurs délicieusement surannées. Et voilà pourquoi nous connaissons des Julien et des Agathe dans toute la fraîcheur de leur jeunesse. Leurs prénoms n'ont pas été choisis pour de simples raisons étymologiques, familiales ou euphoniques, mais bien pour leur parfum.

Le parcours des objets n'est guère différent, c'est dire que la mémoire et le souvenir entrent puissamment en jeu dans la brocante. Cela est assez évident et j'enfonce une porte ouverte en le disant. Ce qui m'intéresse c'est, encore une fois le seuil. On conserve les vieilleries, on jette les saloperies, mais quand la vieillerie devient-elle brocante et quand cette dernière se fait-elle antiquité ? Un antiquaire prétendrait sans doute que la différence entre lui et un vulgaire brocanteur est la qualité des objets qu'il vend.  Peut-être que l'art de la commode a atteint son sommet sous Louis XV, je n'en sais rien, mais alors, si on tient à avoir une commode ce qu'il y a de plus parfait, une bonne copie vaut bien un original. Qu'est-ce qui fait la différence ? L'authenticité ? La rareté ? Est-ce parce qu'un objet est une reproduction, fut-elle parfaite, qu'il est moins beau ? Est-il plus beau parce qu'il est rare ? Leur abondance ôte-t-elle quoi que ce soit à la beauté des pissenlits ? Ah ! Je t'en conjure penche-toi sur les pissenlits et tu verras. Certes, ils ne valent rien en termes commerciaux. Est-ce à dire que ce qui fait la valeur des antiquités ne relève que de la loi de l'offre et de la demande ? Celui qui se meuble de copies d'ancien et qui accroche à son mur des copies du Louvre est-il à mépriser ? Vois-tu, la grande différence entre l'antiquaire et le brocanteur c'est que l'antiquaire barbotte dans l'ambiguïté. Chez lui l'acheteur oscille toujours entre le goût sincère et sans doute rarissime de l'homme si cultivé que les objets anciens ont pour lui une odeur encore puissante, et le pur spéculateur pour qui l'ancienneté est gage de valeur. Chez le brocanteur, du moins, l'acheteur ne fait jamais une affaire. S'il la fait c'est qu'il ne brocante pas mais se fait antiquaire. La brocante n'a que valeur sentimentale. Finasserie de ma part ? Pas du tout. Ce sont les antiquaires qui chinent à l'ouverture des vide-greniers. Ils ne se lèvent pas avant le  soleil pour des raisons esthétiques ou sentimentales, mais pour dénicher l'objet rare, celui qui est bien coté et que l'ignorance du vendeur prend pour une quelconque saloperie. Leur grand fantasme est de trouver sur un trottoir un Toulouse-Lautrec issu d'une chambre à coucher de vieille fille conserveuse mais ignarde.

Il est là le seuil entre brocante et antiquité : c'est l'argent qui étend son ombre sur les choses. Dès lors les objets ne finiront plus sur le trottoir. On n'étale pas l'argent de la sorte. Il y a un peu de cruauté là-dessous. Celui qui détient un tel objet se le voit convoiter, la pureté des rapports à l'objet en est menacée fatalement. C'est la fin à moins que, peut-être, dans le petit monde des gens très très riches l'antiquité ne puisse apparaître à un certain moment comme saloperie encombrante et inutile et que telle commode ancienne ne fasse tomber sous son charme quelqu'âme sensible bien que fortunée pour les raisons qui m'ont fait acheter mon petit ventilateur rose et vert. Après tout cela n'est pas impossible, ce monde est si loin et si étranger au nôtre !

Mais alors nous en revenons à notre point de départ. Il y a bien trois étapes dont la seconde, celle où l'objet abandonné trouve moyen de titiller la glande affective et dégager un parfum suranné juste ce qu'il faut pour qu'il rattache encore les vivants à la vie dans ce qu'elle a de plus fugace.

Je comprends les gens atteints de la pathologie qui consiste à ne jamais rien jeter. Il y en a qui finissent par vivre au milieu de centaines de boîtes de conserve vides et de journaux d'il y a quinze ou vingt ans. C'est maladif et terrifiant, mais jeter c'est toujours balancer une partie de sa vie. Pourquoi est-ce que je dis cela ? Parce que, suis-moi bien, la brocante ne fonctionne que parce que d'un côté quelqu'un hésite à faire ce geste et que d'autre part quelqu'un d'autre arrache l'objet au néant pour la seule raison qu'il lui parle d'une époque et d'un monde au bord du néant. C'est une opération de survie. Ce qu'on adopte en adoptant un objet à l'abandon c'est sa capacité à nous assurer que nous avons bien les souvenirs que nous avons. Observe les gens lors d'une foire à la brocante. Que de fois ne les entend-on pas dire « il y avait ceci chez... ».

Avant cela il y a l'époque de la saloperie qui nous dit que nous sommes des tubes par lesquels passent les choses et que vivre c'est chaque soir voir une journée passer à la trappe. C'est pour cela que nous n'aimons pas les saloperies. Après cela il y a le temps des antiquités où on est en dévotion devant ce qui a traversé le temps en dépit de tout. 

L'objet le plus trivial, pour peu qu'il ait franchi des millénaires inspire le respect. Ce ne sont plus les destins individuels qu'il met en jeu, la brièveté de leur durée et de leur mémoire, mais la destinée de l'humanité et la crainte de son anéantissement général. La brocante se situe entre les deux. Elle n'est pas le fait des objets, mais celui de la mémoire. Je suis tenté de dire que cette mémoire-là, la mémoire de la brocante, c'est celle de la chrysalide.

De la chrysalide ? Me diras-tu, surpris, peut-être de cette formule inattendue.

Parfaitement, mon cher, de la chrysalide. Ne t'es-tu jamais posé cette question fondamentale : les papillons se souviennent-ils d'avoir été des chenilles ? Montherlant dit, dans La Reine Morte, je crois, que chez l'homme c'est le papillon qui devient chenille. C'est tout lui. C'est très injuste pour les chenilles qui sont souvent d'une grande beauté. L'humanité, dès qu'elle a observé, il y a sans doute très très longtemps, que la chenille se faisait chrysalide et la chrysalide papillon, en a, tu peux en être sûr, tiré de profondes réflexions, quant à elle-même. Je suis sûr, pour ma part que le papillon se souvient d’avoir été chenille. Il s'en souvient à sa façon qui n'est pas la nôtre, mais il s'en souvient. Sais-tu pourquoi j'ai cette conviction ? Parce qu'un être ne peut pas ne pas être ce qu'il a été. Nous avons été, toi et moi, de charmants petits bébés, on ne le dirait pas à nous voir. Eh! Bien nous sommes pourtant toujours la même personne, le regard est le même et je crois que c'est le regard qui fait la personne. (Syllogisme foireux ?)

Sans s'égarer dans ces considérations vertigineuses, disons que nous subissons au cours de notre existence de vraies métamorphoses, au sens premier du terme. Je ne vais pas développer cette idée. Il suffit d'ouvrir un album de photographies pour constater la chose. La métamorphose est lente, et je serais tenté de dire « insidieuse ». Cependant il est des moments où elle tend à s'emballer. Ces moments-là, pour autant que je puisse en juger, sont généralement inconfortables. On n'est déjà plus ce qu'on était sans être encore ce qu'on sera. C'est par exemple le moment où on est trop petit pour jurer (devant ses parents) et trop grand pour pleurer (devant ses copains). Je te laisse repérer d'autres métamorphoses entre celle qui nous a vus embryons lovés dans l'amnios maternel et celle qui nous verra saisis par la rigidité cadavérique. Dans ces  épisodes d'accélération de la métamorphose vient un moment où on éprouve le besoin de secouer son ancienne dépouille, de la rejeter et de continuer à avancer en essayant de se faire à sa nouvelle enveloppe généralement encore fragile et chatouilleuse. Il va sans dire que la métamorphose physique entraîne des rudes efforts d'adaptation de la personne à sa nouvelle demeure charnelle. Et puis il est des métamorphoses qui engagent autre chose que l'enveloppe charnelle et d'autres demeures. Il faut habiter ces nouvelles demeures, en découvrir les recoins, s'y installer jusqu'à s'y sentir chez soi. Il vaut mieux alors ne pas s'encombrer des anciens meubles. Il vaut mieux tout laisser derrière soi et surtout ne pas se retourner. Comprends-tu cela ? Et pourtant... et pourtant car il y a un et pourtant... et pourtant il est des meubles dont on a beaucoup de mal à se débarrasser : ceux-ci s'appellent les souvenirs.  Or, les souvenirs tendent à s'attacher aux objets. Les objets rappellent. Ils ont été témoins et tiennent à témoigner. En période chrysalidaire leur témoignage est encombrant car ils sont comme des adhérences qui rendent douloureuse la métamorphose. Ce ne sont pas des saloperies, c'est autre chose. On s'en débarrasse parfois douloureusement, parfois rageusement. On arrache, on jette, mais souvent cela fait saigner et la cicatrice reste. De quoi est faite cette cicatrice ? J'aurais bien du mal à le dire. Tout ce que je te raconte n'a rien de scientifique. Dieu m'en préserve ! C'est une cicatrice à l'âme.

Quelle chose curieuse qu'une cicatrice ! Plus qu'une marque c'est un signe. Elle dit que c'est fini, que le chapitre douloureux est bien clos, mais elle interdit aussi l'oubli de la meurtrissure. Elle témoigne elle aussi et de ce témoignage-là on ne peut se débarrasser. Impossible de jeter. Que faire ? Eh bien, peut-être, c'est là l'hypothèse qu'audacieusement j'avance, la brocante est-elle une façon d'apaisement. Plutôt que de s'efforcer -vain et pathétique effort- de repousser dans les limbes de l'oubli les encombrants et poisseux témoignages des épisodes chrysalidaires, peut-être vaut-il mieux pratiquer l'abandon. Abandonner une part de son passé, diras-tu, cela est-il possible ? Peut-être les objets nous servent-ils à le faire, ces mêmes objets qui s'obstinent à devenir des souvenirs. Etaler sur un trottoir des vieilleries avec l'espoir de les voir être adoptées par un inconnu est peut-être une façon d'exorciser le passé qui s'y attache. Ne me demande pas par quels détours de notre malheureuse psyché, je n'en sais rien du tout. C'est une façon de ménager le souvenir importun, de l'édulcorer, d'éviter que jeté il ne revienne nous hanter. Lui-même subit une métamorphose, il part pour une nouvelle vie et nous laisse en paix. Symétriquement celui qui adopte un objet exorcise son propre passé puisque l'objet adopté, tout en évoquant quelque chose du moment chrysalidaire, est en quelque sorte dévitalisé. C'est un pseudo-témoin. Il a perdu de sa virulence. Il exerce une action lénifiante sur les cicatrices.

 

Par L'ermite du mont Ventoux
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Jeudi 19 mai 2011 4 19 /05 /Mai /2011 09:10


 

J’aime bien me poser des questions inutiles ou pour le moins futiles. Ce n’est pas que j’aie le goût de la futilité mais j’ai remarqué qu’il en est parfois de ces questions de trois fois rien comme de certaines plantes minuscules qui, si on entreprend de les déraciner, révèlent un système radiculaire si vaste et si développé qu’on ne parvient jamais à l’extirper dans sa totalité.

C’est ainsi que je m’interroge sur la rime.

La question est d’autant plus futile que je ne suis pas le moins du monde poète. Je me demande même si j’ai jamais compris ce qu’était la poésie. J’ai un peu honte à l’avouer mais l’honnêteté m’y contraint. Lorsque j’étais tout petit et qu’on me fit apprendre mes premières poésies j’acquis la conviction qu’être poète c’était rimer. J’acceptai cette idée comme tant d’autres. Plus tard je crus comprendre que la poésie c’était bien autre chose, qu’on pouvait rimer sans être poète et vice-versa. J’ai conservé toutefois au fond de moi-même l’idée qu’un poète qui ne rime pas… Oh ! Je suis moins lourdaud que je ne veux le faire croire. J’ai bien compris qu’à une convention pouvait tout aussi légitimement s’en substituer une autre et qu’inventer de nouvelles règles du jeu pouvait être riche en fruits de toutes sortes. J’ai surtout constaté qu’après quelques siècles de poésie régulière et donc rimée il était au malheureux poète du moment présent devenu impossible de ne pas écrire du déjà écrit.

On me dira que c’est faux et que la langue est assez riche et se renouvelle assez pour qu’on ne soit pas obligé de faire rimer « amour » avec « toujours » et « songe » avec « mensonge ». J’ai lu quelque part sous la plume de quelqu’un qui s’y entendait vraiment et exposait clairement les choses qu’une rime riche était justement celle qui mettait face à face des mots qu’on ne rapproche pas de façon mécanique. Le bel art consisterait à dénicher des liens, jusqu’alors enfouis, entre des termes et donc des choses que rien de prime abord ne rapproche. Le poète serait ainsi un dénicheur de correspondances secrètes, un farfouilleur des replis souterrains du monde ou de l’âme humaine.

Pourquoi pas ? Cela ne me semble pas stupide.

Ce que je me demande c’est si finalement il n’est pas possible de toujours, non pas dénicher des liens mystérieux entre les choses par le biais de la rime, mais de les inventer de toutes pièces comme on peut toujours tracer des figures géométriques dans un ciel étoilé.

Si je suis le raisonnement, la rime la plus riche serait la plus inattendue doublée de la mise en lumière d’un lien profond.

Surgit alors une des questions qui me tarabustent le plus en matière d’esthétique : celle de l’originalité. Si je veux exercer la fonction poétique je me dois, dans cette logique, de chercher l’originalité. Je m’en vais donc partir en quête de rimes originales dans l’espoir que de la confrontation surgira quelque féconde découverte. Il me suffit de regarder autour de moi, de saisir au vol un objet quelconque « chaise », « peignoir », « clavier »… et de chercher dans ma boîte à vocabulaire la rime inattendue. Je pense « chaise » et « baise » me vient aussitôt à l’esprit. Je le repousse convaincu que ne manquent pas les chansons grivoises qui ont usé et abusé de ces rimes (mais par le processus inverse). « Braise » ne me semble pas très original non plus. J’imagine quelque poète du terroir chantant petitement les vertus du foyer domestique où la douce aïeule tricote sur une chaise devant l’âtre où rougeoient les braises. Il me faut chercher plus loin, « balèze» me paraît déjà plus original, mais j’imagine assez aisément le moyen d’établir un lien entre la fragilité de la chaise et l’individu trop lourd pour elle. Je peux tenter la rupture en jouant sur l’opposition concret/abstrait et confronter «chaise» et « catachrèse». La liaison je la vois tout de même : parler des pieds de la chaise n’est jamais qu’une catachrèse…

Je ne vais pas faire l’intéressant en multipliant les exemples. On pourrait d’ailleurs à juste titre me faire remarquer qu’il me manque une chose essentielle : l’inspiration. Je ne fais pas de la poésie inspirée, je joue avec les mots. J’ai cru comprendre que la poésie c’était autre chose, qu’il y fallait le je-ne-sais-quoi qui ne s’apprend pas.

J’accepte volontiers cette remarque mais alors je me demande quelle est la nécessité de l’originalité. Les choses essentielles auraient-elles changé avec le progrès technique ? Tout est là. L’inspiration prend-elle sa source ailleurs que dans le cœur humain et dans ses palpitations ?

Le monde qui nous entoure n’est pas le même que celui qui entourait les poètes du temps jadis, ni même de naguère. Il suffit d’imaginer la perplexité d’un homme, même d’il y a seulement cent ans, s’il pouvait écouter un bulletin d’infos à la radio. Il n’en comprendrait pas la moitié tant les choses dont nous parlons et qui nous entourent sont éloignées du monde d’alors. Je ne vais pas m’amuser à donner des exemples, il suffit de se baisser pour les ramasser. S’il ne s’agit que de rimer de façon nouvelle la chose n’est donc pas très difficile, mais pour parler de quoi ? Les choses nouvelles qui constituent notre univers sont-elles autre chose que des objets ou des techniques liées à ces objets ? Je me moquais tout à l’heure du poète du terroir et de la poésie de l’âtre et du bonheur qui est dans le pré, c’est que je me méfie beaucoup de la nostalgie et que je trouve les chantres du bon vieux temps particulièrement pénibles. Mais ceux qui se croient absolument obligés de chanter les vices et vertus du temps présent me font exactement le même effet. Vouloir être moderne me paraît toujours la meilleure démarche pour être très vite dépassé. L’essentiel n’est-il pas l’universel et l’éternel ?

Et le charme de l’instant qui fuit ? De l’instant présent si présent et si fugitif ? dira-t-on, celui du minuscule domaine où je savoure la vie ? Mais, sans acrobatie logique, ces charmes-là ne naissent-ils pas de sentiments universels, ne sont-ils pas de tous temps ? Ce qui compte sont-ce les choses ou le sentiment qui nous lie à elles ?

Nous vivons dans une civilisation hautement technologique. Je dis bien « technologique » et non « technique », c’est que nous avons adopté vraiment une logique de la technique. Je ne suis pas de ceux qui jettent l’opprobre sur la technologie. J’en profite largement. Sans y barboter voluptueusement je l’accepte comme un fait sans doute incontournable. Mais le propre de cette civilisation technologique c’est que tout y est très éphémère. Il m’est venu parfois l’idée de faire un catalogue des objets que j’ai vu disparaître : la clé à sardines, la manivelle pour les voitures, la machine à écrire… et maintenant l’ampoule à incandescence, que sais-je ? Il suffit de faire un tour dans une brocante pour contempler les dépouilles des objets tombés en obsolescence. Chanter les objets du moment et le monde qu’ils composent c’est à coup sûr être très vite hors de compréhension de ceux qui ne les ont jamais vus et n’en ont qu’une vague idée. C’est faire une poésie à usage très limité, avec une date de péremption. Pourquoi pas, après tout ? Je n’y crois guère même si je me dis que je n’ai pas le droit d’être catégorique.

Je continue à croire à l’universel et à l’éternel.

Le risque, car je ne peux m’empêcher de voir le risque, c’est de se sentir obligé de s’abandonner à un lyrisme cosmique qui chanterait les étoiles éternelles, l’éternelle fuite des nuages, la mer infinie et toujours renouvelée, l’éveil du printemps et l’oiseau qui vient d’éclore dans un buisson d’aubépine… Non que j’y sois indifférent, j’y suis même assez sensible, question de parcours personnel, mais je me méfie des mystiques de la nature. Je suis méfiant de nature. Si je me pose la question de la nécessité de l’originalité, je me pose aussi celle du conformisme. On est sur la corde raide. Y a-t-il grande différence entre celui qui fait machinalement rimer « cercueil » avec « deuil », « berceau » avec « tombeau », « merveille » avec « sans pareille » et celui qui systématiquement se refuse de parler d’amour, de cœur, de mort, par crainte des rimes qui lui viendraient d’elles-mêmes ? Ne sont-ils pas, l’un et l’autre, victimes du même conditionnement ? Ne sont-ils pas tous deux ligotés par ce qu’ils savent de ceux qui les ont précédés ?

Ah ! Qu’il est bon d’être naïf ! L’ignorance a du bon en certaines matières. Il est doux d’imaginer un jeune enfant à qui on apprendrait à faire des vers tout ce qu’il y a de plus classique sans jamais lui donner à lire ou à entendre d’autres vers que les siens et attendre le moment où il ferait rimer « amour » avec « toujours ».  Imaginons sa joie et sa fierté. Imaginons aussi le censeur cultivé qui se raillerait de lui et hausserait les épaules avec condescendance. Au nom de quoi ? Est-il moins intelligent qu’Euclide le jeune Blaise Pascal qui redécouvre tout seul sa géométrie ? Refuser à un poète telle ou telle rime au nom de la priorité de ceux qui sont passés avant lui a-t-il un sens ? La revoilà la question de l’originalité. Original par rapport à quoi ? C’est comme si un type arrivait avec une poésie et dise « preum ! » et qu’à partir de là les autres s’interdisent d’user des mêmes rimes que lui, des mêmes images, des mêmes rythmes. De la rime. C’est comme si les morts interdisaient aux vivants de vivre ce que eux ont vécu. Cela me fait penser aux faussaires de génie qui vous font un Rembrandt ou un Picasso que nul ne peut distinguer d’un vrai jusqu’à ce qu’eux-mêmes révèlent la supercherie et alors ce tableau sorti de leurs mains et qui valait des fortunes ne vaut soudainement plus rien. Où se niche donc la valeur d’une œuvre d’art ? Pourquoi une parfaite copie ne vaudrait-elle pas l’original ? Est-ce la vieillerie qui lui donne sa valeur ? Est-ce le nom qui lui est attaché ? La rose sous un tout autre nom… comme dirait l’autre… Sommes-nous donc englués dans le souvenir du passé au point d’en être paralysés ou condamnés à une sorte de fuite en avant perpétuelle, chaque génération ajoutant aux précédentes ?

Puis-je faire le cuistre ?

Je pense à ce qu’aurait dit Erik Satie, quelque chose comme : « je suis né trop jeune dans un monde trop vieux ».

Puis-je continuer à faire le cuistre ?

Les questions que je me pose ne sont pas nouvelles. Déjà au début du XVIIIème siècle elles se sont posées lors de ce qu’on a appelé la Querelle des Anciens et des Modernes. Les Anciens pensaient que dès l’antiquité tout avait été dit pour le mieux et qu’en conséquence rien ne pouvait être dit de nouveau ni mieux que cela n’avait été fait. On pouvait donc tout juste se contenter d’essayer de faire aussi bien en imitant les Anciens. Le malheur c’est qu’entre imiter et singer la distance est brève et que cela a donné une sorte de sclérose des études classiques basées sur l’idée que tout  écart par rapport aux grands modèles était une faute. C’était bien sûr stupide, une des composantes fondamentale de l’humanité étant l’instinct d’exploration. On n’explore pas en parcourant éternellement les mêmes sentiers.

Les Modernes de leur côté pensaient tout le contraire, que chaque époque s’exprime à sa façon et que l’homme moderne n’a pas le vécu de l’homme antique et ne saurait, sans artifice, s’obstiner à faire comme si rien n’avait changé.

Cela nous semble évident.

Cela a tout de même eu des effets pervers. Ici comme partout les plus bêtes l’ont emporté, les plus bêtes c’est-à-dire les intégristes, ceux qui aiment à réduire la plus subtile des pensée à une seule et unique obsession dont ils font un dogme. Ce dogme c’est celui de la nouveauté. Ils furent, de ce point de vue, aussi rigides et bornés que les plus bornés des Anciens. Tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à du déjà vu était considéré comme nul et non avenu. Ils confondaient, dans leur étroitesse d’esprit, moderne et jamais vu.

Puis-je être vulgaire ?

Mon cul dans un panier de fraise c’est du jamais vu. Est-ce pour autant du moderne ? Et, en admettant que ce le soit, est-ce que cela confère à mon cul dans un panier de fraises quelque valeur artistique que ce soit ?

Cramponnez-vous ! Il y en a pour le penser.

Observez le glissement : être un homme de son temps devient être moderne, être moderne devient, être original, être original devient se singulariser. Or rien n’est plus simple que se singulariser.

Si j’observe, par exemple dans le domaine de la musique savante (c’est-à-dire officielle) l’évolution du processus, je vois que la singularisation a commencé par faire des entorses aux lois de l’harmonie telles qu’elles avaient été définies par les classiques. Faire un écart devenait ainsi un moyen d’expression, une belle dissonance provoque des effets de surprise, d’étonnement, de frustration etc, bref cela peut être utile à transmettre une émotion,  cela a des effets dramatiques. Ce système s’est usé assez rapidement. Il a cessé d’être singulier, s’est banalisé. Et puis fonder une esthétique sur des entorses à une norme c’est encore dépendre de la norme. Il a fallu trouver autre chose. On est allé farfouiller vers d’autres systèmes, vers d’autres modes musicaux, archaïques ou exotiques. On s’est amusé à composer dans autre chose que le majeur ou le mineur. On a eu cette idée très cartésienne et très simpliste d’exploiter les gammes par tons. Tout cela sonnait étrange à l’oreille et donc singulier. Puis les générations suivantes furent, dans cette fuite en avant, contraintes de chercher de l’inouï. On se mit à excogiter des règles nouvelles de composition, totalement déconnectées de l’oreille et finalement sous-tendues par l’idée que la musique est une chose abstraite, intellectuelle, proche des mathématiques (idée très ancienne elle aussi) et que, de même qu’il pouvait y avoir d’autres géométries que celle d’Euclide, il pouvait y avoir une infinité de musiques toutes fondées sur des équations et des raisonnements géométriques ou algébriques, que sais-je ? D’autres se sont fixés sur le rythme, cherchant comment faire du neuf par tous les moyens, d’autres sur les timbres, pensant faire une révolution copernicienne en supprimant la frontière classique entre musique et bruit. Le résultat est là : la musique savante contemporaine n’est écoutée que de savants. Elle a perdu tout contact avec le commun des mortels. On  n’est plus du tout devant un refus instinctif et éternel de la nouveauté destiné à s’estomper avec le temps. Les décennies passent et s’entassent sans que cette musique savante parvienne à se faire entendre. Je ne suis pas sûr qu’elle soit faite pour l’oreille et c’est peut-être là la raison de sa marginalisation.

Il est vrai que j’ai lu sous la plume d’un savant musicologue du XIXème, que la vraie musique est celle qui si lit avec les yeux. Il voulait dire que c’était abstrait et que son plaisir était tout cérébral.

A ce compte-là les meilleurs plats sont ceux qu’on lit dans les livres de cuisine.

Je conçois qu’on puisse raisonner de la sorte. Ce n’est pas mon cas. J’ai cinq sens, la nature m’en a pourvu pour que j’en jouisse, c’est du moins ma conviction. Les plaisirs purement intellectuels me semblent bien suspects. Que peut dire le frigide sinon « je préfère ne rien sentir » ?

Je crains que la course à la nouveauté n’ait perverti bien des choses. En ce qui concerne la musique, j’ai la conviction qu’elle a contribué à exclure une immense majorité du public de la musique savante et à la cantonner à de la musique d’il y a deux siècles conservée dans la naphtaline ou à des sous-produits de consommation aussi dégueulasses que la bouffe industrielle.

Je crains qu’il n’en soit de même pour l’ensemble des arts.

Cela me fait penser qu’il existe peut-être un rapport entre ce dogme de l’innovation par la singularisation (c’est-à-dire tout sauf une innovation) et la bien-pensance. J’y retrouve le même mélange méphitique de grands principes indiscutables (il faut être un homme de son temps, il faut explorer sans cesse…), de recettes à deux balles, et d’impérialisme intellectuel, voire de pratique inquisitoriale : si tu ne suis pas mon dogme, si tu oses même avancer l’idée de l’examiner de près, tu pactises avec le diable, honte à toi ! Hérétique ! Hérétique !

J’y trouve la même hypocrisie du discours, la même contradiction entre les intentions proclamées, les postures adoptées, et le résultat qui est une ségrégation culturelle plus féroce que jamais.

 

Tout cela pour m’être interrogé sur la rime !

Où suis-je parti !

 

En dépit de mon fond robuste de rationalité il me semble qu’il est bon de ne pas considérer la langue comme un parfait outil d’expression de la pensée. On me dira « qu’es-tu en train de faire, sinon de tenter, tant bien que mal de cerner ta pensée en cherchant les mots pour lui donner forme ? ». Exact ! Et je tiens à cela, même si je suis de plus en plus convaincu de l’imperfection de la langue et de ce qu’elle peut avoir de rigide. N’est-elle pas aussi un carcan pour la pensée ? Si je récuse une vision purement fonctionnelle de la langue c’est parce que j’éprouve une grosse méfiance pour les prétentieux qui s’imaginent en posséder la science.

J’avouais tout à l’heure ne jamais avoir bien compris ce qu’était la poésie. Au fond je me demande si ce n’est pas précisément l’utilisation dans la langue de tout ce qu’elle peut avoir d’irrationnel, d’insaisissable par l’étude scientifique, de rétif à toute formalisation, à toute numérisation. Je suis de plus en plus convaincu que la langue est un produit de notre organisation neuronale, mais que justement notre pauvre cervelle ne fonctionne pas comme un ordinateur contrairement à ce qu’on a tendance à croire. Je trouve particulièrement pervers, après avoir mis au point ce qu’on nomme intelligence artificielle, de vouloir que l’intelligence naturelle fonctionne comme l’intelligence artificielle qui l’a mise au point. On se mord la queue.  Je crois que la langue est porteuse de bien autre-chose que de mécanismes numériques bêtement primaires et parfaitement fonctionnels, je crois qu’elle porte l’empreinte de tout ce qui nous échappe dans le fonctionnement de nos neurones et qui est encore très conséquent. Ce n’est pas pour rien que je suis perplexe devant un musicien qui dit que la musique est faite pour flatter le cerveau en transitant par les yeux. Je le suis tout autant devant le pédago qui pense qu’on lit vraiment quand on pratique la lecture muette. Je me demande toujours avec perplexité pourquoi dans notre système scolaire et universitaire il y a des oraux de rattrapage pour rattraper des écrits et jamais le contraire. Imagine-t-on un bac entièrement à l’oral avec une session d’écrits de rattrapage ? Pourquoi ? Réponde qui peut, moi, ma réponse c’est que l’écriture n’est qu’un moyen très archaïque et très efficace pour enregistrer la parole, mais ce moyen sacrifie tout ce qui relève de la voix, c’est-à-dire du corps, un sourd-muet de naissance peut apprendre à lire, de même qu’il peut harmoniser une mélodie. En rejetant dans la langue tout ce qui tient au corps, c’est-à-dire à la chair, on l’ampute d’un part importante, peut-être déterminante d’elle-même, on ignore les mécanismes cérébraux porteurs de cette part d’irrationnel de la langue. La rime en fait partie, elle a sans doute à voir avec la mémoire et la vieille angoisse si humaine de l’oubli, mais elle a aussi à voir avec la si humaine tentation d’interroger l’incompréhensible. Je l’ai dit et je le répète : je tiens à raisonner de façon rationnelle (belle tautologie !), je n’ai rien d’un illuminé qui s’en va embrasser les platanes, comme je l’ai vu faire, pour entrer en symbiose avec je en sais quel mystère, quelle force primordiale. Je me méfie beaucoup de ces mystiques à quatre sous. Ils m’amusent quand ils ne me font pas peur. Cependant je ne vois aucune raison pour ne pas jouer, y compris avec la langue, et encore moins pour ne pas rêver, et un des jolis rêves n’est-il pas celui d’une langue qui porterait en elle quelque sagesse échappant à la raison ?

Tiens, il me vient à l’esprit un diction : « comparaison n’est pas raison ». Il est rimé et, du fait de cette rime s’autodétruit car si l’on prétend raisonner il faut commencer par prouver ce que l’on avance, il ne suffit pas de dire une chose pour qu’elle soit prouvée, or c’est non seulement ce que fait ce dicton, mais qui plus est, il appuie son autorité sur la rime, comme si l’analogie de son était une preuve suffisante et irrécusable, alors qu’il dénonce l’usage même de l’analogie. Et toc ! Ce dicton qui prétend régler son compte à toute démonstration non discursive, ne trouve rien de mieux que de se fonder lui-même sur un jeu de mots entre «…paraison » et « pas raison », comme si ce rapprochement suffisait à établir une évidence, comme si une coïncidence dans la forme était équivalente à une équivalence de sens, comme si la preuve se trouvait dans cette rime riche. Je m’amuse de cette autodestruction, par effet boomerang, d’une condamnation péremptoire. Voilà un bel exemple de ce que je suis tenté d’appeler la fatalité de la rime. Est fatal ce à quoi on ne peut échapper. J’aime à penser qu’il y a une fatalité de la rime et qu’on ne peut échapper au rapprochement d’ « amour » et de « toujours », qu’il est fatal que « miel », appelle « fiel » ou « ciel », que « songe » s’accouple sans qu’on n’y puisse rien avec « mensonge » et ainsi de suite.

 

Je disais plus haut qu’il était toujours possible de tracer des figures géométriques sur la voûte étoilée (« étoiles » rime avec « nuit sans voiles », au cas où vous chercheriez la rime). C’est que le firmament nocturne offre une myriade de points dans un chaos apparent. L’esprit humain a cette capacité de mettre de l’ordre dans les choses chaotiques. Jetez sur le sol une poignée de lentilles, vous constaterez qu’il est toujours possible d’y découvrir des figures géométriques, des zodiaques. Qu’importe qu’ils n’aient pas de sens ?

Je ne crois absolument pas à l’astrologie. Je suis plutôt amusé de ceux qui déploient, avec le plus grand sérieux, toute une recherche complexe pour établir des horoscopes. Ils me semblent aussi archaïques que s’ils cherchaient l’avenir dans un foie de mouton. Je suis effrayé lorsque j’apprends que des hommes politiques qui ont le pouvoir de déclencher une guerre atomique y croient. Cependant je trouve à l’astrologie quelque chose de très poétique. Cette vaine quête, cette interrogation insensée des étoiles et des planètes possède, à mes yeux, la vertu de mettre en lumière cette capacité de l’esprit humain d’interroger le fatal. Chercher une rime relève de la même démarche, et, pour en revenir à la question de l’originalité, je dirai que je tends à penser que l’évidence est fondamentale dans cette démarche. Ce qui saute aux yeux semble posséder une force propre. Dans le ciel étoilé c’est entre les points les plus visibles qu’apparaissent des figures géométriques. Ce doit être une conséquence de nos capacités de perception, je laisse les neurologues répondre à cela. Qu’y a-t-il de plus évident que la croix du sud ? Aller chercher des relations entre des étoiles à peine visibles ou de taille apparente très disparates ne relève pas de l’évidence. S’il faut aller chercher c’est que cela ne vient pas de soi-même. N’en va-t-il pas de même de la rime ? On peut faire rimer « amour » avec « tambour » ou « abat-jour », on peut le faire rimer avec « balourd », « vautour » ou « côté cour », on doit pouvoir trouver des rimes encore plus improbables : quelle est leur charge d’évidence ? Je me méfie de plus en plus de la sophistication. Elle n’est d’aucun profit si elle ne conduit à l’épure. Faire rimer « amour » avec « toujours » semble facile quand on est au niveau de sophistication, mais quand on en arrive au stade de l’épure, il doit être bien ardu de se plier à l’évidence sans tomber dans la platitude.

Voilà pourquoi il m’arrive de me demander si certains auteurs oubliés d’humbles chansons populaires ne sont pas de plus profonds poètes que ceux qui finissent dans les manuels scolaires. Je crois que les professeurs aiment ce qui se prête à l’explication de texte. Je crois que les gens parvenus au niveau de sophistication n’aiment pas l’évidence parce qu’elle leur ôte un pouvoir. Ils n’aiment pas ce qui s’impose à tous parce qu’ils se posent en intermédiaires, ils aiment se présenter comme des passeurs, mot dont ils usent avec volupté. Et pour en revenir à ma petite réflexion sur les Anciens et les Moderne je crois qu’une des clés de compréhension d’une bonne part de l’art officiel de notre époque c’est le fait que les Anciens d’aujourd’hui ont pour dogme le moderne qu’ils nomment « contemporain ». C’est le conservatisme paré des vêtements du progrès. On a vu ça dans le politique où quelques brillants réactionnaires appellent les dispositifs les plus rétrogrades des « réformes nécessaires à la modernisation du pays ». Je crois qu’on reconnaît les moins inventifs et innovants à leur tendance à se présenter toujours comme des créateurs. Ce sont ceux qui ne font que reprendre jusqu’à l’écœurement les vieilles recettes de la créativité par la singularisation qui se targuent de bousculer les codes. Pour moi l’adjectif « contemporain » appliqué à l’art est devenu synonyme de « férocement académique »,  c’est à dire de sophistication sans inspiration. Comment s’y retrouver si ce qu’il y a de plus conservateur est parvenu à faire croire qu’il représente la pointe du progrès ? Comment faire quand on se sent coincé entre ça et une logique commerciale qui réduit l’art à une production de masse de marchandise frelatée, abrutissante et indigente ?

 

J’aspire à la naïveté.

Pour cela il ne faudrait posséder ni souvenirs, ni culture. Je disais mon espoir qu’après la sophistication on puisse entrer dans l’épure. Epurer c’est d’abord virer tout ce qui n’est pas essentiel, c’est élaguer, décaper, émonder. Mais cela peut-il avoir la vertu de reconduire à la naïveté ? J’en doute, à moins que le cerveau, au fil du temps ne perde, avec la mémoire, toute la crasse accumulée le long d’une vie, crasse de tout ce qu’on a appris et qui a formé comme une buée sur le regard qu’on porte au  monde, ou des filtres qui lui donnent des formes et des couleurs parasites.

 

Vais-je en arriver à penser que retomber en enfance est l’issue souhaitable ?

 

 

 

 

 

Par L'ermite du mont Ventoux
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Mercredi 13 avril 2011 3 13 /04 /Avr /2011 09:16


 

Je ne sais pas qui a inventé de terme de bienpensance que j'ai adopté sans réticence. Peut-être est-ce une traduction de l'anglo-américain. Cela ne m'étonnerait pas. Si c'est le cas la traduction sonne bien. Non seulement elle sonne bien, mais elle dit bien ce qu'elle veut dire. Nul besoin d'être un subtil linguiste pour comprendre que ce vocable est formé sur le verbe penser précéder de l'adverbe bien. La bienpensance pourrait-elle donc se définir comme le fait de bien penser ? Pas si sûr. Tu connais ma finesse, tout est dans la nuance. Je dirai, du haut de mon autorité (tiens un jour il faudra que je cause d'autorité) que la bienpensance est l'attitude mentale du bienpensant. Où est la différence? Diras-tu. Le bienpensant n'est-il pas celui qui pense bien et tout cela ne revient-il pas au même ? Alors, fais attention : tu n'es pas surpris si tu entends dire de quelqu'un qu'il pense bien, mais te viendrait-il à l'idée de dire de quelqu'un qu'il bien pense ? Si on ne dit pas un pensantbien mais un bienpensant ce n'est pas sans raison car bien penser et penser bien ce n'est pas la même chose. Si tu ne perçois pas immédiatement la différence, tu es comme ce coiffeur à qui je disais que je préférais être un beau vieux qu'un vieux beau et qui m'avoua ne pas voir la différence. Le bienpensant n'est donc pas, en toute logique, celui qui pense bien, mais celui qui bien pense. Je serais tenté d'écrire qui bienpense. Bienpenser qu'est-ce ? C'est s'inscrire dans une démarche intellectuelle consistant non pas à penser selon les lois de la logique, mais selon des impératifs moraux mal digérés. Le bienpensant ne pense pas par lui-même mais selon ce qu'il croît être bien de penser. Et c'est tout.

 

Comment c'est tout ? Me diras-tu encore.

 

Oui, c'est tout car le bienpensant considère la pensée comme une action. Pour lui bienpenser c'est agir bien, ce qui le dispense d'agir, sinon de façon verbale, ou médiatique, le verbal étant l'état le moins coûteux du médiatique.

Fais bien attention car ce que je vais t'exposer est une des clés de la misère du monde duquel je me suis retiré dans mon ermitage.

 

Les mots sont là pour dire les choses. Lorsqu'une chose nouvelle apparaît, apparaît un mot nouveau, rien qui t'étonne jusque là. Quand une chose disparaît le mot peut subsister mais finit souvent par disparaître ou par être affecté à une autre chose. Quand je dis  chose  ceci peut vouloir dire un objet, mais aussi un fait, un comportement, une action. Les langues sont ainsi les fidèles reflets des sociétés qui les emploient. Lorsqu'on se trouve dans une société raciste on a des mots hideux pour désigner les cibles du racisme. Le seul emploi de ces termes est la preuve de l'existence d'un racisme sans retenue. Il est évident que le jour où le racisme disparaît le vocabulaire raciste disparaît aussi. Je prends l'exemple du racisme mais je pourrais en prendre d'autres. Donc, et pour résumer, quand quelque-chose de mauvais disparaît les mots pour le dire disparaissent aussi. Mais, et ceci est essentiel, le contraire n'est pas vrai. Les phénomènes ne fonctionnent pas toujours dans les deux sens. L'exemple qu'on donne souvent c'est celui du reflet de l'arbre qui s'agite dans l'eau d'un étang quand l'arbre est agité par le vent, mais on peut toujours faire s'agiter ce reflet en agitant l'eau ce n'est pas cela qui fera s'agiter l'arbre.

Or le bienpensant, ignorant cette loi pourtant fondamentale, postule qu'en supprimant le mot on supprime la chose. On pourrait penser qu'il ne viendrait à l'idée à personne de penser qu'en interdisant de prononcer le mot fourchette on ferait disparaître les fourchettes de la surface du globe. Pourtant les systèmes totalitaires pratiquent la chose couramment. Je te laisse chercher des exemples. Il n'y a d'ailleurs pas besoin de se trouver dans un tel système pour repérer des démarches de ce type. Je te donne un exemple : comment les autorités françaises nomment-elles un étranger venu en France pour y gagner sa vie ? Un immigré. Comment ces mêmes autorités nomment-elles un Français qui va à l'étranger pour y gagner sa vie ? Un émigré ? Ah ! Non ! On appelle cela un expatrié. Il n'y a donc pas en France de mouvement d'émigration. C'est ce qu'on appelle un déni, c'est à dire la négation de l'évidence envers et contre tout. Un chercheur Indien en France est un immigré,  un chercheur Français aux Etats-Unis est un expatrié Je sais les arguments : l'expatrié rentrera, c'est du provisoire. Dans quelle proportion ? On parle bien d'immigration temporaire, pourquoi ne pas parler d'émigration temporaire ? Parce qu'en ne prononçant pas le mot on estime que la chose n'existe pas. On a réglé le problème de l'émigration française, même temporaire en supprimant le mot.

 

A partir de là on peut repérer facilement au quotidien les multiples dénis liés à la bienpensance. Il est des indices immanquables de la démarche bienpensante, et qui me hérissent. En voici trois.

 

Premièrement les guillemets (que certains nomment parenthèses). Les guillemets sont des signes graphiques dont la fonction est d'indiquer qu'on rapporte les paroles d'autrui. Mettre des guillemets veut dire « attention ce n'est pas moi qui parle ». A  la limite cela peut vouloir dire « voici ce que j'ai dit à ce moment-là ». C'est un discours rapporté. Avec la déferlante américaine du politiquement correct on a vu apparaître les guillemets dans le discours oral. C'est tout de même quelque chose d'assez paradoxal pour qu'on le souligne. Il arrive qu'on juge bon de préciser à la conclusion d'un discours « point final » ou si l'on est plus moderne « point barre ». Je n'ai jamais vu personne dire « virgule » ou « point-virgule » ou « point d'exclamation » au milieu d’un discours. On dit parfois « entre parenthèses » mais la parenthèse est une figure de style, on devrait dire « par parenthèse » comme on dit « par comparaison » ou « par ironie ». Or, il m'arrive d'entendre de plus en plus souvent des gens truffer leurs discours de « entre guillemets » qu'ils accompagnent, comme l'héroïne délicieusement idiote de La minute blonde, du petit geste que tu sais. Imagines-tu quelqu'un ponctuant ses discours de « point-virgule » accompagné du geste de tracer en l'air un point-virgule ? Il arrive même que le geste se suffise à lui-même et l'on voit d'aucuns accompagner leurs discours de régulières contractions symétriques des index et majeurs, pouces repliés dans la paume.

Que signifie cet usage des guillemets ? Il signifie : « j'utilise un mot, mais en réalité ce n'est pas moi qui parlerais ainsi car je condamne cette façon de parler et je veux que tout le monde le sache». C'est le journaliste qui dit « Monsieur untel  a traité monsieur untel de gros con, entre guillemets ». Cela veut dire « moi, journaliste qui vous parle je n'utilise pas l'expression « gros con » car je suis bien élevé, je ne le fais que parce que j'y suis contraint par souci de vérité, mais cela me coûte et je ne voudrais surtout pas que vous imaginiez que je puisse être capable d'utiliser une expression tel que gros con, entre guillemets ». Pourquoi pas ? Que se serait-il passé si ce même journaliste avait dit « Monsieur untel a traité monsieur untel de gros con » ? Aurait-il reçu des sacs de courrier lui disant « Monsieur comment osez-vous être aussi vulgaire ? ». Il y aura peut-être et même sans doute quelque personne que l'expression « gros con » choque, mais guillemets ou pas elle a été prononcée et si leurs oreilles ne la supportent où est la différence avec ou sans guillemets ? Imagines-tu quelqu'un qui irait au commissariat porter plainte et montrerait son cul dénudé aux policiers en disant voilà ce que monsieur untel a fait à mon passage, entre guillemets » ?

Encore, dans l'exemple que je viens de prendre on peut trouver, en toute honnêteté, quelque justification. Il est des cas où l'ambiguïté doit être levée. Il est parfois nécessaire d'éviter que le jugement ou l'opinion rapportée ne passe pour celle du journaliste qui la rapporte. Tu remarqueras que la plupart du temps le journaliste ne dis pas alors « entre guillemets », mais « ouvrez les guillemets » ce qui est différent et qui signifie : « je cite celui dont je parle ».

Il en va tout autrement quand l'ambiguïté n'est pas présente. Je prends deux exemples: qu'est-ce qui justifie que certaines personnes, généralement des gens qui se présentent comme des intellectuels, éprouvent la nécessité de ne jamais prononcer les adjectifs normal ou populaire sans ajouter « entre guillemets ». Tu ne peux imaginer le nombre de fois où j'ai relevé ce tic. Je me demande si on peut, sur France-Culture, entendre dire « normal » ou « populaire » sans qu'aussitôt déboule le « entre guillemets ». « Il y a dans la musique de Verdi quelque chose de fondamentalement populaire, entre guillemets », voilà le genre de phrase qu'on entend à longueur d'émission. Et je ne dis rien du mot normal qui est pris avec autant de pincettes, si ce n'est plus, que le « gros con » dont il était question plus haut. J'essaie de comprendre la raison pour laquelle ces deux adjectifs sont devenus, dans certains milieux, quasiment obligatoirement entre-parenthésables.

Lorsqu'il y avait des aristocrates hautains et imbus de leurs privilèges, convaincus au plus profond de leur être d'appartenir à une humanité supérieure, le mot peuple dans leur bouche était chargé de connotations méprisantes. Dire « populaire » c'était  stigmatiser. De même lorsqu'après la Révolution la bourgeoisie triomphante n'a rien trouvé de mieux que de singer, plus ou moins bien, l'aristocratie qu'elle avait éliminée du jeu politique. Pour une grande bourgeoise enrichie aux dépens d'un prolétariat surexploité dire « populaire » c'était là aussi stigmatiser et même justifier l'injustice odieuse sur laquelle la richesse bourgeoise prospérait.  Il y a encore aujourd'hui de ces bourgeois pleins de morgue et de cynisme. Je crains même qu'ils ne nous gouvernent. Il se trouve, je n'en ai aucun mérite, n'ayant pas choisi ma naissance, que je n'appartiens ni aux restes momifiés de l'aristocratie, ni à la version hi-tech de la bourgeoisie. Il se trouve que le peuple j'en sors et que si mon niveau de vie est bien supérieur à celui de mes ancêtres immédiats ou lointains, je n'ai, au fond du coeur, aucun mépris pour ce qui est populaire. L'adjectif populaire n'est pour moi chargé d'aucune connotation péjorative, ni d'ailleurs idéaliste. Je n'éprouve pas le besoin de m'excuser de l'employer. Je crois que la mise entre guillemets de l'adjectif populaire, révèle en fait un malaise bienpensant face à un univers, le peuple, qui est étranger au metteur entre guillemets, cela révèle un sentiment d'étrangeté par rapport à une part de l'humanité sur laquelle est porté un regard compatissant, du haut en bas.

Je ne sais pas si je m'explique clairement. C'est un peu, ces guillemets, comme si on disait « n'allez surtout pas imaginer que je pense à mal en qualifiant telle ou telle chose de populaire ». Mais pourquoi penserait-on cela ? Elle est là la vraie question. Une des réponses possible est que la bienpensance s'accompagne toujours d'un mélange de refoulement et d'affichage. Je m'explique : s'il n'y a pas dans un coin de ma cervelle la conviction qu'au fond je pourrais bien succomber à quelque mauvaise pensée, je n'éprouverais pas le besoin d'affirmer, sans que personne ne me demande rien, que je n'ai pas cette mauvaise pensée. C'est cela le mélange de refoulé et d'affichage. Cela me fait penser à la situation dans laquelle une personne en surprend une autre nue et s'écrie « je n'ai rien, vu ! Je n'ai rien vu ! ». Ce qui me dérange le plus ce n'est pas tant le processus de refoulement, car, après tout, il est très humain, mais c'est l'affichage qui me déplaît et dont je me méfie, car il trahit une pression et se fait pression lui-même. Il trahit une pression car le sentiment de culpabilité contre lequel le bienpensant se défend est en quelque sorte induit par l'ensemble des bienpensants dont une des attitudes les plus irritantes est la mise en soupçon, voire en accusation de tout ce qui paraît ne pas se plier à ses injonctions. On a l'impression que dans certains milieux totalement aliénés par la bienpensance, celui qui ne mettrait pas les guillemets à populaire serait immédiatement soupçonné de mal penser.

Te rends-tu compte de ce que cela peut avoir de monstrueux ? Ne pas oser employer un mot sans avoir à s'en excuser immédiatement ! On voit se dresser la cohorte des ayatollahs de la bienpensance, montrant du doigt le malheureux qui a osé parler de cinéma populaire sans guillemets ! Sans guillemets ! Et vois ce qu'il y a en-dessous : l'idée que le qualificatif populaire est insultant et qu'il est nécessaire de préciser, grâce aux guillemets qu'il s'agit d'un discours rapporté « vous savez, j'utilise ce vilain mot, mais j'y suis forcé pour rendre compte de ce que les méchants emploieraient s'ils étaient à ma place à moi qui suis un gentil avec de bonnes pensées ».

C'est ainsi que celui qui se sent obligé de guillemettiser ses propos, par ce seul fait d'afficher sa bienpensance, montre du doigt celui qui n'en fait pas autant. C'est ainsi que dans les régimes dictatoriaux les portraits du dictateur sont partout présents. Même celui qui le hait au plus profond de son âme l'accroche dans son salon ou dans sa boutique pour ne pas se faire remarquer, si bien qu'on a vu des dictatures exécrées de la plus grande majorité du peuple s'illusionner jusqu'à la folie sur leur popularité. La bienpensance a de ces côtés terrifiants.

Ce qui est vrai pour populaire l'est encore plus pour normal. Observe et tu verras. C'est tout juste si on ne prononce pas ce mot à voix basse. Je vois bien ce qu'il y a de terreur justifiée derrière les réticences à prononcer cet adjectif ou plutôt à l'accoler sans précaution à quelque comportement humain. L'eugénisme est une horreur qui au nom de la normalité finit toujours par décréter la destruction de ce qui n'est pas jugé normal. Mais hélas, comme il a été dit plus haut, le bienpensant, dans son indigence intellectuelle, croit que puisque lorsque disparaît la chose le mot disparaît avec elle le contraire est vrai et qu'il suffit de bannir tel ou tel vocable de la langue pour qu'aussitôt disparaisse la chose. Le bienpensant croit que si on a commis des crimes contre l'humanité au nom de la norme il suffit de supprimer la notion de norme en faisant le ménage linguistique. Ainsi l'adjectif normal est systématiquement affublé des guillemets infamants pour faire d'avance honte à qui oserait l'en dispenser, trahissant ainsi sa coupable adhésion aux thèses eugénistes les plus criminelles.

J'ai bien réfléchi à la question car elle n'est pas anodine. Je ne vais pas ici m'amuser à discuter sur la notion même de norme et de normalité. Ce qui me paraît trouble dans cet usage des guillemets pour l'emploi de l'adjectif normal, c'est que si vraiment il recouvre l'adhésion à un mode de pensée odieux, l'employer, même entre guillemets, c'est s'inscrire, qu'on le veuille ou non, dans ce même mode de pensée.  Il est des adjectifs très racistes que tu ne me surprendras jamais à utiliser, même entre guillemets, même ici pour donner un exemple. Je ne les utiliserais, si je devais le faire, que pour témoigner et dénoncer en justice des propos racistes en les rapportant. Je n'ai aucun mérite car je ne fais aucun effort pour cela. Je n’ai même pas à bannir ces mots de mon vocabulaire car ils n’en font pas partie, même entre guillemets. Ils sont absents de mon vocabulaire parce que ce qu'ils recouvrent n’appartient pas à mon univers mental. Alors la question que je me pose c'est celle du degré de sincérité de ces metteurs de guillemets. Si vraiment la réalité que l'adjectif normal recouvre est étrangère à leur façon de penser comment peuvent-ils, même entre guillemets et alors qu'il ne s'agit pas d'un discours authentiquement rapporté, en faire usage ? Comment ce mot leur vient-il à la bouche ? Comment peut-il y venir ? Il ne me viendrait pas l'idée d'user d'un adjectif odieusement raciste rien que pour le mettre entre guillemets histoire d'afficher mon anti-racisme. Tu comprends pourquoi ce tic bienpensant me hérisse, j'y renifle une puissante tartuferie. Cachez ce mot que je ne saurais ouïr ! Les guillemets seraient-ils les strings de la pensée ?

Les mises systématiques entre guillemets que je viens de dénoncer affichent une même supposée vertu : la tolérance. « je n'appartiens pas au peuple, la culture populaire n'est pas la mienne, mais voyez comme je la respecte au point de la mettre entre guillemets pour qu'on ne pense pas que je la méprise » ; « Je suis si tolérant que je considère que tout se vaut au point que je ne peux supporter l'idée d'un jugement de valeur qui pourrait déboucher sur la notion d'anormalité : pour moi tout est normal et rien n'est normal, voilà pourquoi je mets des guillemets pour qu'on le sache bien ».

 

Comme dit l’autre « la vertu qui fait du tapage n’est déjà plus de la vertu ».

 

Ce premier marqueur de la bienpensance est fondé sur le discours rapporté ou plutôt sur le discours pseudo-rapporté.

Le deuxième marqueur dont il va être question maintenant s’appuie sur l’euphémisme. Tu vas voir : la transition, si chère aux maniaques de la dissertation à vide, se fait d’elle-même avec ce qui précède.

Si l’adjectif normal écorche la bouche des bienpensants c’est qu’ils tiennent à bien faire savoir au monde, dont ils s’érigent en élite morale, qu’ils ne pratiquent aucune ségrégation et que dans leur lumineux esprit, tous les hommes étant égaux, on ne saurait considérer telle ou telle catégorie inférieure du fait de ce qu’ils nomment la différence, vocable derrière lequel ils veulent simplement dire « pas comme moi ». Tu remarqueras au passage que cette différence est tout de même très sélective. Le bienpensant qui mesure 1m75 et pèse 75 kg, ne considère pas comme appartenant à la différence celui qui mesure 1m80 et pèse 70 kg. Différents ils le sont pourtant. C’est dire que dans sa tête et malgré ses tortillements sémantiques le bienpensant adopte les catégories mêmes de la discrimination qu’il prétend exorciser. Mais passons, ce n’était qu’une couche supplémentaire pour le même prix.

Le bienpensant éprouve l’impérieuse nécessité de la compassion envers ceux qu’il classe parmi les appartenants à la différence. Par une curieuse opération intellectuelle, il résout le problème de l’acceptation de la différence par la négation de la différence. Comment ? En ne prononçant plus le mot qui la marque. Ainsi, et c’est le second type de marqueur de la bienpensance qui me hérisse, il ne dit pas « un aveugle », il ne dit pas « un sourd », mais il dit « un non-voyant », il dit « un mal-entendant ». Alors, je sais, cela permet de faire la différence entre ceux qui ne voient pas et ceux qui voient mal et que je ne suis pas gêné de nommer mal-voyants. Mais pourquoi ne pas dire « aveugle » ? Est-ce donc une insulte ? Que penseraient ces mêmes bienpensants si au lieu de dire « une femme » je disais « un non-homme » ?  Si au lieu de dire « un noir » je disais « un non-blanc » ? Toute la tartuferie de la bienpensance est là : on prétend lutter, par l’action sur le vocabulaire, contre la discrimination, et on catégorise celui qu’on prétend épargner comme le négatif, le non-quelque chose, de ce qui apparaît ainsi comme la norme. Chassez le refoulé…

Tu sais ma haine de la pensée dichotomique. Elle est là tout entière avec son indigente logique binaire. Il faut que toute chose, dans cette indigente pensée, soit la non-chose d’une chose. Qu’on le veuille ou non derrière cette vision digitale, numérique, du monde, ne se cache pas un relativisme mais une hiérarchisation. Quand je dis « un aveugle » ou « un sourd » cela qualifie une personne, cela explicite un caractère qui lui est particulier, exactement comme lorsque je dis « blond » ou « brun ». Voilà où est l’acceptation vrai des particularités de chacun qui sont infinies. Imagine une civilisation où in ne dirait pas « Monsieur Untel est brun » mais « monsieur Untel est non-blond ». Tu en déduirais tout de suite que dans cette civilisation celui qui n’est pas blond est considéré comme à part. Logique puisque la pensée numérique est fondée sur les traits discriminants. Tu n’en déduirais certainement pas que les bruns y  sont considérés avec la même bienveillance que les blonds. Tu aurais raison. On ne m’a jamais qualifié de non-aveugle ou de non-sourd. Ce ne serait pourtant pas faux. Pourquoi ?

Je n’ai pas besoin d’en rajouter à ma démonstration. Tu n’es pas non-comprenant.

 

Je disais plus haut qu’il serait intéressant de remplacer le mot « femme » par « non-homme » pour voir l’effet produit sur le bienpensant. C’est que parmi les êtres que le bienpensant se croit de devoir spectaculairement et généreusement épauler au su et au vu du beau monde afin de montrer et ouvrir la voie à la plèbe ignare, la femme est en bonne place. Et puisqu’on s’amuse à imaginer des façons de dire je te dirai que je connais une instituteure qui est aussi à ses heures perdue une danseure amateure ce qui ne l’empêche pas d’être une sacrée emmerdeure.

Tu vois où je veux en venir. C’est mon troisième exemple.

Mais ne grillons pas les étapes.

Faisons un peu de linguistique.

Ma première leçon sera celle qui est toujours la première en linguistique : la langue (comme son nom l’indique ) est parlée. L’écriture n’est qu’une façon pratique mais assez archaïque et incomplète de l'enregistrer. On parle avant d’écrire. Il y a des gens qui ne savent pas écrire et qui parlent. Le savais-tu ? Non, je dis cela parce qu’il est de magnifiques intellectuels qui ne le savent pas. Ce n’est pas la langue parlée qui est le reflet de la langue écrite, mais le contraire. Quand je parle je ne transcode pas en phonèmes des suites de lettres. C’est le B.A.BA de la linguistique. On apprend une langue avec les oreilles, pas avec les yeux. C’est exactement comme la musique.

Ceci rappelé, passons au concret. Il y a en français deux genres : le genre masculin et le genre féminin. Il faut se garder de confondre genre et sexe. Quand on parle d’une coccinelle on ne s’imagine pas que cette espèce animale est composée seulement de femelles. Si, si, il faut rappeler ces choses élémentaires.

Le français, comme toutes les langues qui possèdent plusieurs genres grammaticaux, possède des façons de marquer ces genres. Prenons un exemple : masculin : le chat/féminin la chatte. Nous avons deux marqueurs du genre. D’abord l’article le pour le masculin, la pour le féminin. Jusque là tu n’es pas bouleversé dans tes convictions. Mais quel est l’autre marqueur ? Si tu me dis « le e muet» à la fin du mot c’est que tu es mal-comprenant car la personne qui ne sait pas écrire ne sait pas ce que c’est qu’un e muet puisqu’elle ne le prononce pas (par définition). On ne dit pas « la chatteu ». La réalité linguistique c’est qu’il y a une racine « cha » qui porte un phonème dormant « t » qui peut être activé ou non. Il s’active quand on ditchatte quand on dit chatière, quand on dit chaton. Le locuteur francophone (je ne jargonne pas, je suis simplement précis) même totalement analphabète (ce qui ne veut dire ni « idiot » ni « inculte ») sait ces choses aussi bien que toi et moi. Il ne lui viendrait pas à l’idée de dire « une cha » ou « un chaon » ou un « chayère ». L’écriture rend compte de cela. Elle garde le « t » même lorsqu’il ne se prononce pas. On écrit donc le chat. Le « t » final est muet.

Notre système de transcription de la langue a inventé une belle chose c’est un voyant qui s’allume pour indiquer que cette consonne dormante est en activée. Ce voyant c’est le e muet. Si j’écris « morte », si j’écris « vivante », si j’écris «sourde », si j’écris « patiente », à chaque fois le e muet signifie que la consonne qui précède se prononce. Ce e n’a pas d’autre fonction. Répète après moi : il n’a pas d’autre fonction ! La marque du féminin dans la langue parlée n’est pas le e puisqu’il ne se prononce pas mais la consonne qui se prononce. Si tu devais enseigner à des étrangers à parler français il te faudrait leur apprendre qu’on forme le féminin de nombreux mots en activant la consonne dormante de la racine.

Tu le sais aussi bien que moi cette activation d’une consonne dormante n’est pas la seule façon de marquer les genres. En particulier  il est des cas où la racine se termine par une consonne qui se prononce. Si je dis « un danseur » le « r » final se prononce. Il est inutile de lui ajouter un voyant à l’écrit pour en rendre compte, il se prononce quoi qu’il en soit. Le fait que ce mot se termine, quand on le prononce, par une consonne n’indique donc pas qu’il est féminin. C’est que ce qui est vrai pour des mots comme chat ou rat, ne l’est pas pour tous les mots. La loi linguistique française n’est pas que les masculins sont marqués, à l’oral,  par une voyelle et les féminins par une consonne. C’est vrai dans beaucoup de cas mais pas dans tous. C’est si vrai que lorsqu’on a un masculin terminé par une consonne (je parle toujours de la langue, pas de sa transcription dans l’écriture) la langue possède d’autres mécanismes pour marquer le féminin. Prends « cheval ». Comme veux-tu marquer le féminin (à l’oral ! non d’un chien !). Tu n’as que trois ou quatre solutions : soit tu le gardes tel quel et tu te contentes de l’article, tu dis « une cheval », soit tu lui ajoutes quelque chose, un suffixe et tu dis une chevalette (pas plus idiot qu’une gendarmette »), soit tu as un mot totalement différent, tu dis par exemple « une jument ». Dans le cas du cheval la langue a choisi la troisième solution. Et puis tu as certains cas où c’est la dernière syllabe tout entière qui change suivant qu’on est au masculin ou au féminin. C’est ce qui se passe pour les mots dont la terminaison est en « eur » au masculin et en  « euse » au féminin et ceux dont la terminaison est en « eur » au masculin et en  « rice » au féminin. Je ne te surprendrai pas en te disant que dans un couple qui danse il y a une danseuse et un danseur, et qu’il est des instituteurs qui épousent des institutrices.

Tu me diras qu’on dit bien mineure et que cela s’écrit avec un e muet. Exact. Compte sur tes doigts les mots qui obéissent à cette règle, tu en trouveras dix, comme meilleure, supérieure, inférieure… ce sont, note-le des adjectifs comparatifs, parfois substantivés comme lorsqu’on dit « une mineure » pour « une personne mineure ». Ce n’est pas un hasard si l’orthographe a restreint à cette catégorie très limitée d’adjectifs l’emploie d’un e final. C’est un reste de très ancienne prononciation. Cela confirme ce que je rappelais tout à l’heure : ce n’est pas l’orthographe qui fait la prononciation mais l’inverse et il est stupide et même totalement arbitraire de prétendre régir l’orthographe par autre chose. Dans le cas présent ajouter un e à auteur c’est lui ajouter une terminaison fossile empruntée à une autre catégorie. On peut difficilement faire plus archaïque. De la sorte on interdit à la langue de créer des mots nouveaux –je répète : la langue, ce qui se parle- puisqu’en décrétant ce auteure on ferme la porte à autrice ou auteuse qui seraient venus spontanément. Mais cela serait venu du peuple, horreur ! Une forme « populaire », pouah !

Je te ferai remarquer, chose importante pour mon propos, que dans des cas comme instituteur/institutrice, danseur/danseuse, il est impossible de dire qu’un genre se forme sur l’autre. Dans le cas du chat la chose est discutable quoi que plus complexe  qu’il n’y paraît, mais de « danseur » ou « danseuse » lequel dérive de l’autre ? Aucun, puisque dans la langue (c’est-à-dire à l’oral ! nom de nom !) on a l’alternance entre un son r et un son z. On ne peut pas dire qu’on transforme un r en z ou un z en r. Pas de hiérarchie possible puisqu’on n’ajoute rien et on ne retranche rien à la racine. On ne peut pas dire qu’une forme soit l’autre avec un plus ou un moins. Il y a deux formes. Idem pour instituteur et institutrice.

Et voilà où triomphe la sottise et l’ignardise des bienpensants. Les voici qui tombent sur un mot qui, reflétant une réalité sociale archaïque et réellement injuste, n’a pas de féminin : auteur. Dans un passé où l’on considérait qu’une femme qui se montrait capable de faire aussi bien qu’un homme méritait d’être considérée comme un mec, c’était lui faire honneur que de la mettre au masculin (si j’ose dire). On disait : « madame le préfet » (la préfette c’était pour le lit du préfet), on disait « madame le directeur » pour ne pas confondre cet être supérieur avec la première directrice d’école venue, petite chose méprisable. J’ai ainsi connu une dame qui présidait aux destinées d’une faculté et qui refusait avec indignation qu’on l’appelât madame la Doyenne. Elle exigeait qu’on l’appelât « madame le Doyen ». Je ne savais jamais si je devais dire « le doyen est beau » ou « le doyen est belle ». Si cette dame eût été bête, cela m’aurait évité des angoisses.

Donc pas de hiérarchie grammaticale entre danseur et danseuse, instituteur et institutrice. Il n’y a pas de mise au féminin d’un masculin mais deux formes : l’une pour le masculin, l’autre pour le féminin. Mais quand le bienpensant de service ajoute un e muet à auteur, convaincu sans doute d’œuvrer pour l’équité et l’égalité, que fait- il, sinon mettre au féminin une forme masculine. Et voilà notre redresseur de torts assujettissant le féminin au masculin. Pourquoi, - je me poserai la question jusqu’à la fin de mes jours-, se prive-t-il d’une alternance comme auteuse ou autrice qui ne se forment pas sur le masculin auteur mais sur les féminins danseuse ou institutrice. Ça lui fait drôle ? Mais en italien on dit autrice, en espagnol et portugais autora, en italien on dit la professoressa. Je connais une petite ville dont les fonctions de maire étaient, chose alors peu fréquente, exercées par une dame. Les gens disaient la mairesse. Que fait dans ce cas-là notre bienpensant ? Je l’ai vu de mes yeux : il écrit la maire, autrement dit il aligne le féminin sur le masculin. Pourquoi refuse-t-il (cela aussi je le vois régulièrement) de dire et d’écrire la metteuse en scène et préfère-t-il écrire la metteure en scène et du même coup dire la metteur en scène ? Je sais, il n’est sans doute pas judicieux de dire l’entraîneuse de l’équipe de foot, mais metteuse ? Est-ce péjoratif ? Le suffixe euse est-il dégradant ? Un emmerdeur est-il moins pénible qu’une emmerdeuse ou faut-il écrire une emmerdeure (et prononcer une emmerdeur) par sens de la justice ?

Que change-t-il aux choses le bienpensant qui ajoute ce e muet comme un appendice qui manquerait aux femmes pour être les égales des hommes ? (Mais ne devrait-on pas écrire les égauxe ?) ? Rien ! Strictement rien ! Sauf une complication supplémentaire à une orthographe déjà complexe (et du même coup il enfonce un peu plus tous les défavorisés culturels qui ont déjà du mal avec ça). Faut-il que je le répète : le e muet on ne l’entend pas. Le résultat c’est qu’il n’y a plus de féminin pour ces mots en eur. Alors, si on veut être logique, on peut dire : « pourquoi pas ? Après tout nous avons l’article pour marquer le genre ». En effet pourquoi pas ? Il suffit de virer tous les noms et adjectifs féminins et dire « j’ai dormi avec ma chat », « je me suis fait mordre par une chien » etc. Et tant qu’on y est, et pour être logique jusqu’au bout, dire « une homme », ou « un femme ». De même on dirait « la chat est petit » « Oh ! la joli petit chat ! » On gagnerait en simplicité et donc en rendement. Que de temps épargné pour les petits enfants qui n’auraient plus à se casser la tête à apprendre à mettre au féminin !

L’inconvénient c’est que s’il venait à quelqu’un l’idée saugrenue de dire « je possède deux jolis petit chats, maintenant je voudrais deux joli petits chats », on aurait du mal à comprendre qu’il possède deux mâles et voudrait deux femelles. Et oui !

Tourne-le comme tu voudras : une langue met des siècles pour trouver un système de fonctionnement efficace, elle est parfaitement pratique. Le vocabulaire évolue vite mais la grammaire est très stable pour cette raison : la grammaire c’est un jeu de mikado. Si on touche quoi que ce soit tout l’ensemble est ébranlé et si on le fait sans s’occuper des autres éléments tout se casse la gueule.

Le e muet en question n’est donc qu’une affectation graphique, ce n’est que l’affichage, linguistiquement stupide, d’une attitude qui se veut militante. Cela évite de militer vraiment, ou, en tous cas, cela permet de le faire à moindres frais.

C’est un des plus beaux exemples des effets boomerang de la bienpensance qui, prétendant rétablir l’égalité de traitement entre homme et femme, établit et verrouille une hiérarchie en faveur du masculin.

 

J’ai quelque mépris pour la bienpensance. On pourrait s’amuser des cas que je viens de décrire si ce n’était que de tels mécanismes sont avant tout de parfaits alibis pour ne rien changer aux faits. Ce n’est que fumée. Ce n’est que lubrifiant pour faire mieux glisser les injustices, les ségrégations. C’est la forme la plus perfide du conservatisme le plus ancré. Ce n’est ni maladresse ni bêtise. Quand on est sincèrement décidé à faire bouger les choses on fait attention à ce que l’on fait car on redoute par-dessus tout de faire le jeu de ce contre quoi on lutte. Le bienpensant est l’allié le plus efficace du malpensant, un allié honteux, ne s’avouant même pas à lui-même le fond de sa pensée.

 

J’ai vu un jour une ancienne candidate à la présidence de la république – pas une habituée – qui fondait son discours sur d’impressionnants bouleversements sociaux. A l’en croire ils eussent changé le sort des humains. Cette dame se trouvait dans une foire aux livres où elle faisait la promotion de son dernier ouvrage.

Un jeune maghrébin s’approcha du stand où elle se trouvait. Je la vis empoigner lestement son sac à main et le glisser sous sa chaise.

 

Quel rapport avec ce qui précède ?

 

Par L'ermite du mont Ventoux
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Samedi 8 janvier 2011 6 08 /01 /Jan /2011 13:01

 

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Il est des mots que l'on emploie sans leur prêter plus d'attention que cela. C'est le cas de la plupart des mots, de tous les mots peut-être. Il suffit de s'y arrêter un instant, de les faire tourner dans sa bouche, de les regarder écrits sur le papier comme on le ferait pour un mot d'une langue inconnue et voilà qu'il prennent soudain une autre gueule. N'as-tu jamais remarqué cela ? A force d'être employés machinalement les mots que nous utilisons tous les jours perdent en saveur ou plutôt notre sensibilité à leur égard s'émousse comme s'émousse le goût chez un poivrot trop accoutumé aux boissons fortes. Les poètes peut-être conservent-ils la disposition à savourer les mots. Je ne sais pour quelle raison certains mots à les regarder de plus près réussissent mieux que d'autres à reprendre quelque chose de leur ancienne saveur. Ils sont comme ces parfums que l'on retrouve en plongeant le nez dans quelque vieux livre, parfums portés jadis par quelque lectrice qu'on imagine douce et belle et désormais évanouie.

Le mot chagrin est un de ces mots pour moi.

 

Je crois à la sagesse des mots. Je crois qu'en les grattant un peu il s'en dégage de solides vérités. Il est toujours fascinant de rechercher l'étymologie d'un mot. Là se trouvent bien des choses que nous ne percevons plus directement, que nous pouvons totalement ignorer, que nous ignorons la plupart du temps et qui pourtant reposent, endormies pour toujours dans la chair du mot. Je dis « endormies » car je les crois toujours en vie, une vie sans fracas, sans agitation, mais pleine de rêves.

Il est facile, trop peut-être d'aller voir l'étymologie d'un mot dès qu'on s'interroge sur son sens. Je dis « trop » parce qu'il ne faudrait pas tomber dans une sorte de tic intellectuel qui consisterait à déballer à tout propos l'étymologie de tout ce qu'on entend définir. Je me méfie de la cuistrerie. Il faut que le mot lui-même semble vous dire de façon impérieuse « sais-tu d'où je suis sorti ? » C'est exactement ce qui se produit pour moi avec le mot « chagrin ». Il n'a pas la gueule d'un mot à l'étymologie facile. Comment puis-je dire cela ? C'est tout simple : on a du mal à trouver des mots de la même famille. Essaie. Si on a cette difficulté c'est qu'il sort d'une source toute particulière. Il ne sent ni le latin, ni le grec. On pourrait lui soupçonner des origines nordiques ou arabes, les emprunts à ces langues prennent parfois de drôles d'allures, mais cela sent plutôt quelque mic-mac linguistique de basse extraction. J'entends par là qu'il n'a pas transité par une culture littéraire mais est issu d'un parler paysan plus ou moins clairement identifiable. Ça sent un peu le vieux vieux patois. En somme ça sent le parler de vilain.

Rien de plus aisé à vérifier, je vérifie donc et je suis assez fier de moi. Je ne m'étais pas trompé. Les spécialistes sont bien embêtés. Ils ne peuvent qu'émettre des hypothèses. Ils s'interrogent. Il paraît qu'il y aurait eu un grigner qui serait de la famille de grincheux pour dire en gros tordre le nez, faire la grimace. Je ne pensais pas tomber là-dessus lorsque je m'amusais, ailleurs, à butiner autour du verbe se gorger et que je me laissais aller à imaginer des causes toutes premières et tout à fait onomatopéiques à certains mots comportant des kr et des gr. Ai-je alors négligé grincher et grincheux et ce chagrin qui m'intéresse aujourd'hui? Les spécialistes, dont je ne me moque pas, sont trop peu convaincants pour que j'en aie du regret. Je dois même avouer que je suis amusé et un peu dubitatif lorsqu'il expliquent le cha de chagrin par le chat, un chat qui ferait la grimace. Mais après tout...

Ainsi, si je voulais faire, par cet exemple, la démonstration de la sagesse étymologique j'aurais un peu de mal à ce qu'elle soit limpide. La seule chose que je peux en tirer c'est que les mots savants se sont montrés insuffisants à exprimer le sentiment que nous appelons chagrin puisqu'un mot sans lettres de noblesse s'est imposé, roulé comme un galet, de bouche en bouche jusqu'à nous.

Si je m'intéresse au mot c'est que je m'intéresse à la chose. Qui n'a eu des chagrins dans sa vie ? Qui s'en est totalement guéri ?

Pourquoi parle-t-on de chagrin d'amour sans hésitation et ne parle-t-on jamais de chagrin d'argent alors qu'on parle de mariage d'amour et de mariage d'argent ?

Que veux-tu, il me vient ce genre de questionnement.

Je peux te faire une confidence : j'ai eu des chagrins et c'est parce que je voudrais bien que ces chagrins ne viennent pas entraver la sérénité à laquelle j'aspire que je m'intéresse à la chose.

Je sais aussi que ce mot est un de ceux sur lesquels on butte quand on traduit. Pour savoir ce que vaut une traduction il est un moyen simple et impitoyable : il suffit de retraduire en français comme si on ne connaissait pas l'original. Le résultat est souvent effarant. On se retrouve devant un autre texte et des mots comme chagrin deviennent peine ou déplaisir ou tristesse ou souffrance. Toute la saveur de chagrin toutes ses résonances ont disparu. C'est à cela qu'on perçoit la subtilité d'une langue. Toutes les langues ont des subtilités mais elles ne se situent pas aux mêmes endroits. Le français nous offre cette subtilité, il serait dommage de la négliger. Ah ! Que je m'amuse lorsque j'entends parler de traduction automatique ! Comment une machine pourrait-elle traduire ce que je suis en train d'écrire ? Quel charabia cela donnerait-il ? Mais ceci est une parenthèse.

Si subtilité il y a c'est qu'il y a distinction. On est subtil quand on fait des distinctions. Ce sont les lourdauds qui mélangent tout. Quelle distinction peut-on établir entre peine et chagrin, car après tout on dit aussi bien « j'ai de la peine » que « j'ai du chagrin » ? C'est moins simple qu'il y paraît. On pourrait penser que la peine est plus vague que le chagrin qui est lié à une perte, à un manque affectif. Mais est-ce bien vrai ? Je vais tourner la question autrement : quand j'ai du chagrin j'ai forcément de la peine, mais quand j'ai de la peine ai-je forcément du chagrin ? J'avoue ne pas être sûr de la réponse. Et si c'était la même chose ? Qu'est-ce qui ferait alors la différence, où se situerait la distinction? Et si chagrin n'était que le forme poétique pour peine ?Après tout il y a des mots poétiques, chagrin en serait-il un ?

Tu me diras que je pinaille et pose des questions qui frisent la biptéro-sodomie. Peut-être mais s'il est vrai qu'il existe des mots dont la seule vertu est d'être poétiques cela signifie qu'il ajoutent à la chose que recouvre le mot une charge lyrique, c'est à dire qu'ils invitent à les écouter comme une mélodie, comme un chant. Fais attention, j'essaie de dire des choses pas faciles à cerner mais que ma truffe me fait subodorer importantes. Un mot comme chagrin semble se distinguer de la peine moins par une distinction de sens que par une distinction tout court. Je m'explique : si je dis « j'ai une peine d'amour » on comprend que je me suis fait repousser par la créature qui a su s'emparer de mon coeur ou que je l'ai perdue. On comprend que j'en souffre. Tout cela est exact, mais si je dis que j'ai un chagrin d'amour, on comprend en plus de tout cela qu'il faut comprendre plus que cela. Non content d'exprimer la chose, le mot invite à l'auréoler. A l'auréoler de quoi ? Il me vient un doute affreux : et si ce n'était que de romantisme ?

Plus j'avance dans la voie de la sagesse plus le romantisme me paraît malsain. Dieu sait pourtant si je le fus en mon jeune temps, du temps où j'étais un beau ténébreux. Je croyais alors que le romantisme était l'exaltation du sentiment, ce qui, après tout n'a rien de condamnable à mes yeux. Aujourd'hui je pense que c'est une hypertrophie du nombrilisme. Je le vois comme une pathétique aspiration à se poser comme victime d'un grandiose complot de la médiocrité contre le génie créateur. Je dis bien « se poser » car je crois que c'est une posture bien bourgeoise, bien bourgeois désireux non pas de distinction, mais de singularisation.

Tu comprendras combien l'idée que le chagrin puisse n'être rien d'autre qu'une peine munie d'une auréole romantique est susceptible de me perturber. Moi qui porte encore au fond de mon coeur quelques beaux exemplaires de chagrins dois-je me remettre en question et faire le ménage en ramenant ces chagrins à ce qu'ils sont : des peines comme d'autres et qui ne s'en distinguent que parce qu'on trouve quelque satisfaction à y voir la marque d'une destinée hors du commun. Chacun est amené, d'une façon ou d'une autre, à écrire son petit roman dont il est le héros. Un ou deux chapitres consacrés au chagrin suffiraient-ils à conférer au héros du roman personnel une patente d'être d'exception ?

 

Tu vois je suis en train de tourner autour du mot et de la chose qu'il recouvre comme un chat autour d'une boîte dont il est intrigué. Je le hume, je le renifle et je me dis qu'il est une autre façon d'éclairer le sens d'un mot et surtout de saisir la différence qu'il peut exister entre ce mot et ses éventuels ou prétendus synonymes. Je dis « prétendus » car il n'existe pas de synonymes vrais. Cette autre façon c'est d'en chercher le contraire. Les contraires de deux synonymes devraient, en toute logique et si la synonymie vraie existait, être à leur tour synonymes, or il n'en est rien. Essaie et tu verras. Le contraire de la peine c'est la joie. Je crois pouvoir l'affirmer sans pouvoir le prouver. Comment pourrait-on prouver une telle chose ? Mais le contraire du chagrin, qu'est-ce que c'est ? J'ai beau me creuser la cervelle, j'ai du mal à le trouver. Je ne peux admettre la joie comme contraire du chagrin, je ne peux non plus admettre le bonheur ou le bien-être. Tu me diras que c'est mon point de vue, ma façon de sentir les choses. Il faut sacrément être culotté pour agir intellectuellement comme je le fais, c'est à dire en me fiant à mon seul sens de la langue pour décréter comme je suis en train de le faire que chagrin n'a pas son contraire. Nous nous trouvons, mon cher, au creux de tout ce qui fait le mystère et la limite de la communication verbale. Les mots n'obéissent pas à des définitions, surtout pas à celles du dictionnaire. Je ne nie pas l'utilité du dictionnaire, je dis simplement que pour ce qui est du sensoriel et du sentimental on ne peut s'entendre sur les mots que si l'on a partagé la même expérience de vie affective baignant dans le même potage linguistique. Si je te confie que j'ai un chagrin, tu ne vas comprendre de quoi je parle simplement parce que tu as eu du chagrin et que quelqu'un t'as dit à ce moment-là que ce que tu éprouvais et que tu manifestais d'une façon ou d'une autre s'appelait « chagrin ». Il y a là-dessous de l'empathie.

Je crois beaucoup au rôle de l'empathie dans la communication. Vois le nouveaux-nés dans une maternité : que l'un d'eux se mette à pleurer et aussitôt un second se met à en faire autant, puis un autre et encore un autre. C'est comme le fou-rire ou le bâillement, ça vient du fond des tripes et ça passe de l'un à l'autre. C'est très archaïque comme phénomène. C'est au fond assez mystérieux et ça ne transite pas par les cases du cerveau qui s'occupent du sens des mots. Je crois que l'empathie, - car c'est de cela qu'il s'agit -, entre en jeu dans l'apprentissage de certains pans de la langue, précisément pour tout ce qui concerne le sentiment et la sensibilité. On a trop tendance à croire, sans doute pour des raisons technologiques, voire technocratiques, que les mots sont une affaire d'abstraction. On a tendance à penser que parler c'est conceptualiser le monde, se faire une idée des choses pour associer cette idée à une chaîne de sons numérisés (je veux dire distribués de façon fonctionnelle). Si cela était vrai alors oui, il pourrait y avoir, à plus ou moins longue échéance, des machines à traduire. Moi, je crois que les choses les plus importantes ne peuvent se définir. Elles ne peuvent que se sentir. Cependant nous sommes ainsi faits que nous avons besoin de dire les choses que nous sentons. Nous n'apprenons les mots pour les dire que parce que d'autres, un jour, d'une façon ou d'une autre nous ont dit « je sais ce que tu ressens, je l'ai ressenti moi aussi, et cela s'appelle, par exemple la honte ou l'espoir ou le chagrin ». Ce n'est pas comme montrer du doigt un arbre et dire « arbre » ou de l'eau et dire « de l'eau ». Nous ne sommes pas devant des objets qu'il est aisé d'étiqueter. Mais pour que je puisse dire à un petit enfant, « je sais ce que tu ressens » il faut être en empathie car lui ne peut dire avec les mots qu'il ne possède pas ce qu'il éprouve. Il ne suffit pas qu'un gamin pleure pour qu'on lui dise « tu as du chagrin ». Les seules manifestations objectives telles que les larmes ne suffisent pas, il faut vraiment que le chagrin d'un gamin qui a du chagrin se communique à moi par empathie pour que je puisse percevoir ce chagrin comme tel et lui mettre un nom que d'autres m'ont appris de la même façon : parce que mes chagrins d'enfants avaient ébranlé leurs propres chagrins.

 

Je viens de faire un de ces détours que j'affectionne pour justifier ma conviction que le mot chagrin ne possédait pas de contraire, en tout cas en français. Je suis convaincu que cela n'est pas vrai dans toutes les langues. Tu me diras, car tu ne manques pas de logique que je ne suis pas très cohérent si d'une part j'affirme que le mot chagrin n'a guère d'équivalent dans les langues environnantes et si d'autre part j'envisage qu'il puisse trouver son contraire dans quelqu'une de ces autres langues. Je te dirai qu'il n'y a pas contradiction mais l'invitation à une observation très intéressante : si d'autres langues n'ont pas éprouvé la nécessité de créer un mot particulier pour exprimer une forme particulière de souffrance morale que le français nomme chagrin rien ne leur interdit d'éprouver la nécessité de créer un mot particulier pour exprimer une forme particulière de plaisir moral contraire à ce que nous nommons chagrin.

Vois-tu quel est le fond de la question ?

Le fond de la question est le suivant : le français ne possède-t-il pas de mot qui soit l'antonyme de chagrin parce que la culture française n'a pas envisagé d'en chercher un, ou bien la langue française ne possède-t-elle pas d'antonyme à chagrin parce que le sentiment contraire au chagrin n'existe pas ?

Prouver que le premier cas de figure est la bonne réponse est impossible. Même si l'on peut imaginer qu'il y ait un esprit des langues qui ne soit rien qu'autre que la cristallisation d'une façon de voir le monde, il est très risqué, et même dangereux, de trop s'appuyer sur une telle idée pour en tirer des conclusions ethnologiques. Tu remarqueras que j'ai dit « esprit » des langues et non « génie » : je suis toujours très circonspect en la matière. Je redoute le simplisme ethnologique. Donc, même si l'on peut imaginer l'existence d'un esprit de la langue française il faudrait je ne sais quelle étude pour en dégager un modèle de sémiologie-générative aboutissant à l'évidence d'un refus francophone de prendre en considération le contraire du chagrin. La seule façon de proposer un semblant de preuve que l'isolement dans lequel se trouve le mot chagrin en français est lié à un refus culturel d'envisager la chose est de prouver que la seconde de mes hypothèses, celle de l'absence de sentiment opposé au sentiment de chagrin, est nulle.

Autrement dit, il me faut me poser d'abord et essentiellement la question suivante : existe-il un sentiment contraire au chagrin ? Si la réponse est positive alors nous sommes en présence d'un refus de la langue française de prendre en compte une réalité, ce qui serait bien troublant.

 

Et me voici bien embêté. Dans quel labyrinthe de questions me suis-je fourré ? Dans quelle impénétrable jungle ? Dans quel désert de dunes toutes semblables ? Sur quelle banquise glissante et truffée de crevasses perfides ?

Comment s'assurer de l'existence d'un sentiment ? Car le contraire du chagrin est forcément un sentiment puisque le chagrin est lui-même un sentiment, si ce n'était le cas on pourrait l'objectiver d'une manière ou d'une autre. Comme je l'ai dit plus haut on ne peut l'objectiver par ses seules manifestations objectives qui peuvent varier et même ne pas s'extérioriser. Cependant s'il peut y avoir des chagrins sans manifestation, il n'en est pas sans cause. J'ose le penser. Il le faut, sinon nous sommes définitivement enlisés. Pas de chagrin sans cause, je peux donc imaginer que si je parviens à dégager ce que la cause d'un chagrin a de particulier, je trouverai, en cherchant une cause inverse, avec un caractère aux particularités inverses, ce qu'est le sentiment contraire au chagrin.

Le chagrin est causé par un manque, la perte bien définie d'un objet (qui peut être une personne) qui jouait un rôle essentiel dans l'idée que nous nous faisions du bonheur complet. Fais attention ! Je ne dis pas « du bonheur » mais « du bonheur complet ». Quand on est affecté par un chagrin, petit ou grand, on a conscience que des moments heureux pourront peut-être venir, mais que s'il s'en présente, aussi parfaits soient-ils, il ne seront jamais complets. Même un bonheur fou, comme la vie en offre quelquefois, ne pourra nous effacer le chagrin parce qu'il y a quelque chose d'irréversible dans le chagrin. On peut faire son deuil d'un malheur, c'est à dire, accepter l'inacceptable, la psyché humaine possède cette capacité de deuil mais, observe bien, ce qu'il reste quand on a fait son deuil de quelque malheur, s'il doit en rester quelque chose, c'est justement le chagrin. Tant qu'on n'a pas fait le deuil d'un malheur, petit ou grand, on ne peut plus être heureux, il y a une sorte de latence. On peut par contre trimballer un chagrin et être heureux, imparfaitement, partiellement, sporadiquement heureux mais heureux. Je crois qu'on ne fait pas son deuil d'un chagrin : on s'en console. Voilà un bien joli mot qui recouvre une bien belle réalité. Tu me diras que je louvoie de façon audacieuse entre les concepts. Peut-être mais puis-je faire autrement ? Regarde en toi-même et dis-moi si tu t'imagines pouvoir être consolé d'un malheur ? Je crois que nous nous approchons de quelque chose d'un peu plus solide et qu'elle existe bien cette différence entre faire son deuil et se consoler. Si je veux pousser plus loin je noterai que le deuil est une chose qui ne peut se faire que seul. Comment pourrais-je faire ton deuil ? On fait son deuil, pas celui des autres, par contre on se console mais on peut aussi consoler. C'est toute la différence entre l'intransitif et le transitif. On se console, mais note que souvent on se console comme on peut et faute de quelqu'un pour consoler. C'est que la consolation est d'abord sociale. Quand j'essaie de consoler quelqu'un qui doit affronter un deuil je ne fais que m'attaquer à sa part de chagrin, pas à sa part de malheur contre laquelle je ne peux rien. La consolation est une affaire collective, le suffixe l'indique bien. Quand on se console tout seul on joue à être deux.

Tu me diras qu'il y a des deuils collectifs. Je ne le nie pas, mais encore faut-il se mettre d'accord sur ce qu'on entend par « collectif ». Si cela veut dire qu'un groupe social voit chacun de ses membres affectés d'un même fait inacceptable qu'il faut pourtant finir par accepter, ce deuil collectif se ramène à autant de deuils individuels vécus en même temps. S'il faut entendre par deuil collectif les manifestations collectives diverses qui accompagnent un malheur, on parle de tout autre chose que de deuil au sens où l'on fait son deuil. Ne mélangeons pas tout. Donc le fait qu'il y ait des deuils collectifs ne change rien à la distinction à laquelle j'aboutis entre un processus psychologique profondément solitaire qu'est le deuil et un processus psychologique profondément social qu'est la consolation.

 

Il me semble cependant que je n'ai pas épuisé la question. Si je mets face à face malheur/bonheur, peine/joie, chagrin/consolation, il me semble que ce dernier binôme a quelque chose de différent des deux autres. C'est que si le bonheur et la joie sont des sentiments-états, la consolation me semble être un sentiment-acte. Suis-je clair ? Il y a derrière la consolation un agent, on est consolé par alors qu'on est heureux ou joyeux tout court ou à cause de. C'est ce que j'appelais plus haut l'intransitif et le transitif.

Si mon raisonnement tient la route -mais je n'oserais jamais l'affirmer totalement- il explique peut-être la difficulté que rencontre la langue française à produire un antonyme d'évidence à chagrin. Tu me diras « et consolation ? N'est-ce pas là l'antonyme que tu cherches et prétends qu'il n'existe pas ? » Je te répondrai en te demandant si tu utilises aussi fréquemment consolation que bonheur ou joie et surtout que chagrin. Là les dictionnaires de fréquence des mots peuvent nous fournir une réponse objective, mais je n'ai pas besoin de les consulter pour savoir leur réponse : consolation n'est pas, et de loin un vocable aussi usité que chagrin. De plus il n'appartient pas au vocabulaire de tout le monde. Les petits enfants connaissent le mot chagrin et l'emploient, les petites gens aussi, ce n'est pas le cas de consolation qui est compris mais pas utilisé, qui est un mot savant avec un préfixe et une terminaison tout ce qu'il y a de plus clairement savants. Regarde bonheur et joie : eux aussi viennent du latin, mais avec quelles déformations dues à l'usure de l'usage ! (on ne peut mieux dire !). Un docte romain n'aurait aucun mal à reconnaître son consolatio dans notre consolation, il ne reconnaîtrait strictement rien à bonheur et encore moins à joie. N'est-ce pas la preuve irréfutable que face au chagrin dans l'étymologie duquel les spécialistes pataugent en l'avouant sincèrement (amuse-toi à faire quelques recherches, tu verras) seuls les lettrés ont véhiculé le concept de consolation. C'est comme si, d'une part on avait une solide réalité universelle dont l'expression linguistique, issue d'on ne sait quel humus populaire, s'est usée et polie au fil des siècles et d'autre part une réalité qui ne trouve d'expression linguistique que littéraire, c'est à dire tout sauf spontanée et plus intellectuelle que viscérale. Je vois dans cette dissymétrie la confirmation de ce que je remarquais plus haut. Si consolation demeure un terme intellectuel ce n'est pas le cas de consoler qui est un bien joli mot comme je le disais plus haut. Tout le monde emploie ce mot. On a donc dans le langage courant le verbe mais pas le substantif. N'est-ce pas simplement parce que la chose à opposer au sentiment de chagrin n'est pas un sentiment comme on aurait pu le croire mais un acte ?

Tu me diras que consoler vient directement du latin consolare.

Ceci permettrait de répondre à la question que je posais : la langue française a-t-elle fait l'impasse sur l'antonyme de chagrin par censure ou par fidélité à la réalité ? La réponse pourrait être qu'elle a ramené l'antonymie à la mesure de la réalité avec un antonyme substantif peu usité parce que renvoyant à une réalité virtuelle (si j'ose dire, c'est à dire à une vision de l'esprit), et en privilégiant l'antonymie verbale correspondant à une réalité non virtuelle. Tu remarqueras d'ailleurs au passage que l'inverse est vrai : on aurait du mal à trouver un antonyme verbal à consoler : chagriner existe mais à son tour est peu usité et pas vraiment dans le sens de « provoquer un chagrin ». On a un fait : le chagrin, et un acte : consoler. Voilà, me semble-t-il, comment s'agencent les choses.

 

Et nous voici parvenus à l'inévitable « et alors ? »

 

Je te confiais plus haut que si mon attention avait été attirée par le mot chagrin c'est parce que, dans ma laborieuse quête de la sagesse et de la sérénité, j'en étais arrivé à me dire qu'il serait bon de ne pas laisser mes chagrins me ronger insidieusement. Surtout, je crois nécessaire de ne pas les couver. Ceci est bien aisé à dire. Il y a là-dedans du Y'a qu'à et je n'aime pas me vautrer dans les Y'a qu'à. Ils ne débouchent jamais sur rien. Je pense qu'il y a quelque probabilité qu'une des façon d'affronter une situation ardue, épineuse, c'est tout d'abord de bien la mettre à plat et de la lisser comme on lisse une feuille de papier roulée en boule serrée. Déplier, déployer, expliquer c'est le même geste mental, issu de la même métaphore.

Que puis-je déduire, en toute logique, de ce que je viens de mettre à plat tant bien que mal ?

D'abord que je ne dois pas espérer faire mon deuil de mes chagrins. Le travail de deuil requiert du temps. Il a besoin du temps qui en est un de ses ingrédients. Le temps en éloignant l'impact des malheurs permet de les regarder avec de plus en plus de recul. On n'oublie pas, mais le souvenir se fait de moins en moins impérieux, de moins en moins lancinant parce que la vie est là qui nous entraîne dans les petites occupations du quotidien, qui nous apporte des joies nouvelles. Le temps qui détruit tout ce qu'il a apporté ronge aussi le souvenir du malheur par lequel le malheur passé tente d'agir sur le présent. Reste le chagrin qui lui n'est pas forcément lié à l'intensité du souvenir. Le temps ne peut rien contre lui. C'est comme un dépôt tenace, une tache indélébile qu'il est inutile de vouloir effacer. Conclusion : il faut accepter cette permanence du chagrin, mais il ne faut pas non plus l'alimenter en grattant dans le souvenir comme on peut gratter une plaie pour la maintenir à vif. C'est une grande tentation pourtant. Je crois que, consciente de ce qu'est le phénomène du deuil, une part de nous-mêmes y perçoit une dose d'oubli et en est effrayée, comme d'une faute, d'une ingratitude, d'une impardonnable frivolité. D'où la tentation de raviver le souvenir par toutes sortes de stratégies et par là de raviver le sentiment du malheur qui ne peut, en effet, que conforter le chagrin. Le risque c'est la complaisance. Je n'aime pas la complaisance.

Donc, si on laisse les choses suivre leur cours, le deuil se fait, le chagrin reste par lequel on ne sera jamais plus comme avant. Le monde n'aura jamais plus la même fraîcheur. C'est ainsi. Et la consolation, me diras-tu ? La consolation est là pour justement ne pas qu'on demeure effaré, paralysé par le chagrin, elle est là pour l'apprivoiser comme on apprivoise les élancements d'une brûlure en soufflant dessus. Comme je l'ai dit plus haut cela passe par l'empathie. Mais pour cela encore faut-il qu'il y ait du vis-à-vis. Il faut avoir quelqu'un, face à soi, qui soit ébranlé par votre chagrin, même légèrement et qui le manifeste d'une manière ou d'une autre, même maladroite. La maladresse même peut-être de signe de l'émotion. Le seul constat de l'émotion de l'autre est le début de la consolation. Il est important quand on est seul face au malheur de ne pas être seul face au chagrin. Vite dit ? Pas tant que cela. Le point important c'est que l'on ne peut espérer des autres ce qu'on ne s'est pas donné la peine de leur offrir. On ne trouve de la consolation que dans la mesure où l'on porte en soi de la générosité. Je suis peut-être naïf, mais je crois qu'on est d'autant plus réceptif à la consolation qu'on est attentif au chagrin des autres. Ceci je ne saurais le prouver. C'est une conviction. Le chagrin est une chose si universelle, si répandue, que l'égoïste en fermant les yeux sur les chagrins des autres, n'a plus de regard que pour le sien propre. Il s'imagine souvent que cela lui confère des droits, des droits sur les autres. Cela devient facilement un levier de manipulation. On fuit de telles attitudes. Elles irritent. Et ceux qui ont la faiblesse d'essayer de consoler un égoïste n'y parviennent jamais car l'égoïste ne tient pas à se dépouiller de ce levier de manipulation. Il tient à son chagrin qu'il pare de l'auréole romantique dont je causais au début. L'égoïste est un inconsolable irréductible, la langue, dans sa grande sagesse le qualifie de chagrin. Il n'a pas du chagrin il est chagrin. Il faut savoir abandonner les égoïstes à leur égoïsme. C'est une grande leçon à retenir. Elle est facile à énoncer, difficile à mettre en oeuvre parce que paradoxalement elle requiert une certaine dose d'égoïsme. Il est dur, quand on est compatissant de ne pas compatir. Il le faut pourtant. C'est, selon mon opinion, qui n'est qu'une opinion, une question de dignité. Je refuse de me comporter comme ces chiens qui reviennent lécher la main qui les frappe. L'égoïste, celui qui couve son chagrin et ignore celui des autres les repousse, les renvoie à leur solitude. C'est son choix. Il faut le respecter. Il faut le laisser couver seul dans son coin et réserver notre énergie à ceux qui méritent qu'on se penche sur eux, même petitement, même maladroitement.

Certes les chagrins des autres ne nous consolent pas des nôtres et surtout pas par je ne sais quel raisonnement de comparaison, mais y être sensible, y prêter attention, souffler dessus pour les apaiser, même petitement, même maladroitement, appelle la réciproque justement par empathie. Si je souffre par empathie, comme on peut le faire par exemple en voyant quelqu'un se coincer le doigt dans une porte, en soufflant sur les chagrins d'autrui l'apaisement, même léger qu'il en reçoit m'affecte positivement. Il n'y a nulle raison pour que l'empathie ne joue que sur les sentiments ou le sensations négatives.

Conclusion : plus on a de chagrin, plus il faut s'inquiéter de celui des autres. Il ne faut surtout pas le faire mû par quelque volupté compassionnelle que je suspecte toujours d'orgueil. Il ne s'agit pas de se précipiter avec gourmandise en quête de gros chagrins bien gras à consoler à coups de discours lénifiants ou d'un mélodramatique partage de larmes. On n'est pas dans le registre héroïque, mais dans celui de l'humilité. Il faut avoir de l'empathie pour l'humain et même, j'oserai dire, pour tout ce qui vit, sans tomber toutefois dans un dolorisme universel qui s'annihile de lui-même. C'est ce qu'on pourrait appeler une disposition du coeur. Il faut disposer son coeur à consoler avec les réserves que j'ai formulées plus haut sur la nécessité de ne pas consoler à vide. Il est malheureux de devoir faire ces réserves, mais il faut faire son deuil de ce malheur, c'est à dire finir par accepter l'inacceptable, en garder du chagrin peut-être en renonçant à s'en consoler. Tout est de trouver, autant que faire se peut, un juste équilibre, un compromis même entre notre nécessaire statut d'individu toujours seul face au malheur et à sa propre mort et notre appartenance à une chose plus vaste qui est l'humanité faite d'une infinité d'individus auxquels nous sommes indissolublement liés en dépit de notre soif d'indépendance et de liberté.

Mon embarras, vois-tu, est que tout ceci oscille de façon que je perçois périlleuse entre la psychologie et la morale. La psychologie devrait être une chose indiscutable. Elle est ou elle n'est pas. La psyché humaine est telle qu'en elle-même, et si mes observations sont justes elles n'invitent pas à les discuter mais à les affiner. Peut-on de là en tirer une morale ? C'est ce que je semble faire. Note-le bien, je le fais d'abord pour moi. La ligne de conduite que j'essaie de me tracer et que je voudrais psychologiquement efficace finit par prendre des allures morales. Ne suis-je pas en train de réinventer laborieusement un certain « aimez-vous les uns les autres » ? Possible, mais je ne crois pas que la conviction à laquelle je suis parvenu de la nécessité de ne pas perdre son temps à s'inquiéter des égoïstes n'a rien d'évangélique. Dans tout ce que j'ai écrit ici, tu as vu apparaître le mot « compassion » mais avec des réserves, tu n'as pas vu le mot « charité ». Si je dois me plier à des injonctions morales venues d'en haut, c'est à dire sans autre fondement qu'une conviction intime aveuglante de vérité, ce ne sera qu'en dernier ressort. Je veux d'abord être laïque. Je répugne à une ligne de conduite dictée par une idée de l'au-delà parce que je crois à l'anéantissement de l'individu. Cela ne veut pas dire que je récuse la spiritualité, elle fait partie de nos spécificités humaines. Voilà pourquoi je pense, qu'en dépit des apparence ce n'est pas sur une morale que je débouche mais beaucoup plus modestement sur une hygiène de vie qui me semble utile à mon bien être.

Par L'ermite du mont Ventoux
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