Dimanche 14 novembre 2010 7 14 /11 /Nov /2010 16:29

 

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Aujourd'hui le vent souffle fort, un vent du sud, pas très froid mais qui charrie de l'eau ravie aux vapeurs de la Méditerranée laquelle eau se condense sur la masse fraîche du Ventoux pour nous retomber sur l'occiput.

Quel rapport avec le titre du présent essai ?

Patience ! Que diable, patiente !

 

Les professeurs de littérature, de philosophie (lesquels, soit dit en passant, se parent volontiers sans vergogne ou se laissent parer du titre de « philosophes »), les professeurs d'histoire et d'autres encore ont grand tort d'importuner leurs malheureux élèves avec des exigences d'introductions sensées répondre à un tel faisceau de composition formelle, logique et rhétorique que seul un miracle pourrait permettre à ces mêmes malheureux élèves, effarés, de parvenir à les satisfaire. Ce qui compte pour entrer en matière c'est d'y entrer par un biais ou par un autre. C'est exactement ce que je suis en train de faire.

Devant mes yeux, par la porte ouverte de ma cabane, je vois la végétation s'agiter en tous sens, avec des sifflements modulés selon l'épaisseur, la disposition, la consistance des feuillages. Or (il convient de noter l'utilisation de cette conjonction de coordination annonçant un pas de biais dans l'entrée en matière dont il était plus haut question), or parmi ces végétaux que je vois sur le devant de ma cabane s'agiter comme des êtres en panique se trouve mon laurier-rose. Il y a longtemps maintenant que sur un marché je l'ai acheté dans un pot de plastique et que, de mes pauvres mains maladroites, je l'ai replanté là où il se trouve encore et où il a su trouver, au milieu de la rocaille, quelque veine d'eau profonde qui lui a permis de devenir un beau laurier-rose lequel me gratifie, à la belle saison, de fleurs plaisantes à regarder.

Je ne sais pas d'où il vient ce laurier-rose que je considère désormais, sans lui avoir demandé son avis, comme mien, mais je connais deux ou trois autres lauriers-roses, qui font tout exactement les mêmes fleurs et qui se trouvent ici ou là de par le monde en des lieux et dans des paysages bien différents de celui-ci. Je le sais parce que c'est moi qui les ai faits ces lauriers-roses-là en bouturant ce laurier-ci.

Rien de plus facile que de bouturer un laurier-rose.

J'ai toujours fait cela l'été, après la floraison. Je coupe une extrémité de rameau toute neuve, toute fraîche, de belle apparence et n'ayant pas fleuri. Je fais cela sans savoir si en agissant différemment je déboucherais sur un échec. Cette tige d'une quinzaine de centimètres je lui laisse tout au bout quelques feuilles et je plonge l'autre extrémité dans une bouteille d'eau. Je possède une petite carafe dodue qui fait parfaitement l'affaire. J'attends. Au bout de quelques temps je vois apparaître des petites racines dans l'eau, au pied de ma bouture. Je les laisse un peu se développer puis je plante cette même bouture dans un pot avec du terreau. Je fais attention de ne pas briser ces faibles racines et je garde le terre très humide quelques temps avant de diminuer les arrosages. Et voilà : J'ai un nouveau laurier-rose que je peux offrir à qui a envie d'un laurier-rose.

Je suppose qu'on ne m'a pas attendu pour dévoiler le secret du bouturage du laurier-rose et ce n'est pas précisément pour cette raison que je me donne la peine de prendre ma laborieuse plume par ce jour pluvieux de début d'automne.

 

Voici la question qui me turlupine et sur laquelle je voudrais me pencher : ces nouveaux lauriers- roses que j'ai fabriqués sont-ils une partie de mon laurier-rose ?

 

Quand la bouture n'était pas encore bouture mais extrémité de branche elle était à coup sûr une partie du laurier. Quand je l'ai coupée c'était bien une partie du laurier que je coupais. Si on me coupait une main, même coupée ce serait toujours ma main. Quand j'ai mis cette partie dans l'eau c'est bien cette partie qui a lancé des racines et qui, une fois replantée, s'est mise à pousser pour devenir à son tour un laurier-rose. Il est plus que probable que le laurier que je vois continuer à s'agiter et que j'appelle, sans son autorisation « mon laurier » est né de cette façon. Autrement dit, avec un peu d'imagination, on peut se représenter une forêt de lauriers-roses ne formant qu'un seul et même laurier-rose dont une infinité de parties se trouve dispersée sur une plus ou moins vaste étendue. S'il y avait là, à mon côté ou en face de moi, un spécialiste de l'histoire de la diffusion des végétaux il me dirait où se trouvent probablement les rameaux les plus éloignés de mon laurier-rose. Et puis lorsque mon laurier mourra, après moi je le souhaite, si les boutures que j'en ai faites sont quelque part prospères et vives pourra-t-on dire que ce laurier est mort ? Assurément non s'il n'est qu'une partie d'un tout plus vaste. Ce même laurier, du coup je vais le regarder avec un certain respect en me disant qu'il est peut-être très très très vieux, bouture de bouture, de bouture, bouture à qui sait quelle puissance ? Sous quels cieux lointains et que j'imagine exotiques, en quels temps lointains que je rêve fabuleux s'est-il agité et sous quels vents, quels yeux éteints depuis des siècles en ont-ils admiré les fleurs ?

La première tentation qui vient à l'esprit est de se dire que c'est comme pour nous. Si on s'amuse à faire le compte de ses ancêtres on découvre assez vite et non sans perplexité qu'ils se chiffrent par millions, avec ce paradoxe que plus on remonte loin dans le temps, c'est à dire moins il y avait d'homme sur terre et plus on a d'ancêtres, ce qui veut dire du reste qu'il a bien fallu que nos aïeux se mélangent entre cousins et se remélangent. Mais ceci est une digression accessoire.

De même que l'esprit s'égare à tenter de concevoir la forêt de lauriers-roses, forêt foisonnant dans l'espace et le temps, il se perd à concevoir la foultitude immense -des millions !- d'hommes et de femmes qui ont fait des galipettes pour que chacun d'entre nous vienne au monde.

 

Pourtant la différence est grande. C'est celle qui existe entre la multiplication et la reproduction. Un bien plus savant que moi le disait un jour où mon oreille traînait de son côté : dans la multiplication -c'est le cas du bouturage- un fait deux, dans celui de la reproduction deux font un. Autrement dit dans le cas du bouturage l'individu nouveau est porteur de tout le bagage génétique de l'individu dont il est issu alors que dans la reproduction dont nous sommes issus et à laquelle nous contribuons avec plus ou moins de lucidité, chaque individu est porteur d'une moitié du bagage de ses parents, il diffère donc génétiquement d'eux. La différence n'est pas mince.

Je ne sais pas chez les animaux, mais chez nous autres êtres humains la conscience de la mort – entre autres choses – nous induit à voir dans notre progéniture (bonjour l'étymologie!) une sorte de prolongement de nous-mêmes. La chose est un peu complexe et dépend en grande partie du sexe du parent et de celui de l'enfant. Une femme a plus de facilité à considérer l'enfant comme une partie d'elle-même : la chair de sa chair. Je suis homme mais je vois bien le vertige pour une femme à considérer qu'elle est sortie du ventre d'une femme sortie du ventre... poupées russes. Il est plus dur pour un homme d'adopter le même raisonnement, ne serait-ce que parce qu'il a eu sous les yeux sa propre semence qui, à la contempler, même avec obstination, n'évoque pas particulièrement l'humain qui en pourrait être issu. Dieu qu'ils sont bêtes les religieux qui condamnent la masturbation au prétexte du respect de ce qui pourrait faire naître une vie ! Nous autres hommes semons à tout vent et il faut bien des hasards pour qu'une petite cellule frétillante finisse autrement que dans le marasme. C'est ainsi que la paternité est d'abord une reconnaissance intellectuelle et que l'homme bien plus que la femme a besoin de chercher dans ce qu'il considère comme sa descendance un peu de lui-même. Est-ce pour cela que dans tant de civilisations les hommes tiennent tant a avoir au moins un fils ?

 

Mais je m'éloigne un tantinet de mon propos.

 

Multiplication et reproduction ne sont donc pas du tout la même chose.

Si j'ai bien compris ce que disent les savants, le système de la reproduction sexuée est un mécanisme qui assure le mélange des gènes, ce mélange étant une façon de mettre la vie des espèces à l'abri du danger de disparition et une façon de permettre l'évolution du vivant. Le métissage est donc la planche de salut et bien bêtes sont ceux qui courent après une illusoire pureté raciale qui n'est qu'une vue malsaine de l'esprit. Il paraît même que la nature pourrait fort bien se passer des mâles et que leur raison d'être est justifiée par la fragilité induite à la longue par la parthénogenèse. Nous ne sommes là en somme, nous autres mâles, que pour assurer le brassage des gènes.

Qu'un virus naisse qui s'attaque à mon laurier, que celui-ci ne sache pas se défendre et ce sont tous les lauriers dont il est issu et qui en sont issus qui sont menacés et périront car ils ne sauront pas plus se défendre que lui. S'il doit en survivre ce seront les lauriers qui, obéissant aux lois de la reproduction sexuée, seront nés du fruit du laurier-rose produit du mélange d'autres lignées.

Voilà ce que j'ai cru comprendre.

C'est intéressant mais ce n'est pas immédiatement cela qui me turlupine.

Je viens d'employer à plusieurs reprises le mot « individu ». C'est que j'ai beau faire le malin et prouver par A + B que mon laurier n'est jamais qu'une partie d'un immense laurier qui s'étend peut-être sur toute la terre, et à travers les siècles des siècles, je ne peux m'empêcher de le considérer comme une entité à part des autres. Les mots veulent dire ce qu'il veulent dire. Je n'hésite pas à balancer cet aphorisme péremptoire car j'aime à contester la vision anti-étymologique d'une certaine catégorie de théoriciens des langues à la vision purement utilitariste. Un individu c'est un être qui n'est pas découpé parce qu'incoupable, le couper, le diviser c'est le détruire ou le mutiler. L'intégrité est sa composante première. Un individu est un et indivisible.

On voit tout de suite toutes les objections qui peuvent se soulever : quand je coupe une branche de mon laurier pour en faire une bouture, je le mutile, c'est une part vivante de lui qui lui est retranchée, si vivante qu'elle continue à vivre sa vie. Comment alors parler d'individu à son propos ?

Voilà ce qui me semble être la bonne question.

Voici comment je suis tenté d'y répondre :

Quand je coupe une partie de mon laurier pour en faire une bouture il se produit deux phénomènes : d'une part mon laurier se régénère : une autre branche repousse et contribue à compenser la perte, d'autre part la branche coupée lance des racines c'est à dire prend ses dispositions pour pouvoir vivre coupée de sa plante d'origine. Cela a pour conséquence que désormais leurs destins ne sont plus liés. Avant cela si mon laurier crevait il entraînait dans sa mort le rameau en question, désormais ce rameau peut lui survivre ou non, leurs destins sont distincts. Ainsi, et si je raisonne bien, ce qui fait l'individu c'est que sa naissance se fait par une coupure et qu'il meurt seul. C'est la coupure originelle qui lui procure une vie solitaire suivie d'une mort solitaire. Il a sans doute les mêmes gènes, il ne plonge pas ses racines dans le même terreau.

Pourquoi est-ce que ces constats m'intéressent au plus haut point ?

C'est parce que les conclusions auxquelles j'arrive en matière d'individus ne viennent pas démentir celles auxquelles je parvenais précédemment. Tous les lauriers dont il est question ne forment qu'un seul immense laurier et pourtant ce sont tous des individus détachés les uns des autres et voués à des destinées individuelles liées aux aléas de la vie. Cela veut dire que « un et indivisible » n'est pas une tautologie. On retombe sur les questions sur lesquelles ma pauvre cervelle bute comme une mouche sur une vitre. L'esprit humain ne peut s'empêcher de chercher des unités premières indivisibles, nous cherchons sans cesse à les individualiser ces unités premières. Des théories entières se sont bâties là-dessus depuis très très longtemps. Ne serait-ce pas parce que nous nous percevons comme des unités premières nous-mêmes ? Cette perception n'est-elle pas liée à celle d'une première coupure, celle du cordon ombilical -pour faire bref- et d'une disparition solitaire ? Mais en revanche, et sans nécessairement filer la métaphore trop avant, est-il bien vrai que la multiplication est fondamentalement différente de la reproduction ? S'il est vrai que nous sommes ce que nous sommes parce que nous portons en tant qu'humanité un certain nombre de gènes qui se croisent et s'entrecroisent dans des combinaisons obéissant à quelques lois dont certaines nous échappent, si j'ai bien compris cela, nous sommes certes des individus génétiquement différents de chacun de nos deux parents, mais nous demeurons génétiquement irrémédiablement humains. Nous ne possédons pas la faculté de bouturage qui permettrait de nous multiplier à l'identique tels mes lauriers, mais à part les interrogations de nature psychologique entre géniteurs et progéniture quelle est la différence? Peut-on concevoir un être humain qui ne serait pas relié dans tout ce qui fait de lui un être humain au reste de l'humanité, présente, passé et future ? Qu'ils sont donc sots ces Diaphoirus qui prêchent le dogme de l'auto-construction et vouent aux gémonies ce qu'ils nomment « le transmissif » ! En ont-ils fait des dégâts, ceci au nom de la liberté individuelle ! L'individu auto-construit qui ne devrait rien qu'à lui-même qui serait in-dé-pen-dant, en voilà une belle ambition ! Ce que je crois de plus en plus c'est que ces tenants de l'auto-construction représentent la pointe la plus acérée et la plus perverse de la société libérale. C'est cette société qui ayant dévoyé la pensée de Darwin, au lieu de considérer que celui qui survit est celui qui est le mieux adaptés aux conditions de son environnement ont décrété – à leur profit – que c'est le plus fort qui survivait avec comme corolaire que ceci est une loi naturelle, et donc sacrée, tout en considérant qu'être le plus fort voulait dire, comme dans Machiavel, être le plus violent ou le plus retors. Il faut, sur un plan éthique, pour ces libéraux masqués, que l'individu ne doive rien à personne, qu'il puisse sans remords voir crever le reste de l'humanité pour s'engraisser. L'esprit d'indépendance qui est la condition nécessaire à l'apparition des individus est devenu individualisme forcené. Le concept de liberté a été détaché de celui de solidarité. La notion d'épanouissement est devenue exclusivement individuelle. Faut-il s'étonner si plus on se gargarise de ces notions d'auto-construction et d'épanouissement individuel plus les individus semblent souffrir de solitude et de désarroi ?

Je sais quels sont les piètres et répugnants arguments de ces Diaphoirus qui sont aussi de beaux Tartufes : qui ose s'en prendre à leur dogme est soupçonné de pactiser avec le diable, exactement comme pour tous les inquisiteurs.

 

Mais je m'emporte et ce n'est pas bien.

 

Je me dis parfois que l'humanité, en tout cas la partie de l'humanité à laquelle j'appartiens, parce qu'elle vit beaucoup dans le déni de la réalité de l'unité des individus en une seule humanité dont nul ne peut prétendre s'affranchir et surtout pas au nom de la liberté, est condamnée à en prendre plein la gueule comme chaque fois qu'on vit dans le déni. Je me dis cela et je me sens bien impuissant. Je me dis aussi que si Darwin a vu juste et si nous disparaissons faute d'avoir su nous adapter parce que nous étions constitutivement trop bêtes pour voir la réalité comme elle est, il n'y a plus qu'à dire « amen » et, à titre individuel : « après moi le Déluge ! »

 

Oh ! Je sais bien, mes belles démonstrations ne reposent pas sur un socle en granit. Un être plus subtil que moi ferait remarquer que je tends à mélanger quelques considérations modérément scientifiques avec de la morale. Je sais bien que je flirte avec la métaphore, et sans me piquer d'épistémologie, je sais bien que rien n'est plus étranger à la démarche scientifique que le raisonnement métaphorique. Mais je sais aussi que l'esprit humain s'alimente, dans ce qu'il a de plus inventif, à des rapprochements tels que celui que j'opère entre ma propre destinée et celle de mon laurier-rose. La science, j'en conviens volontiers, n'a rien à voir avec la morale. Elle peut tout au plus aider à démonter certaines idéologies perverses prétendant s'appuyer sur elle. Que la science n'ait rien à voir avec la morale ne nous dispense cependant pas de morale. Qui sait si le sens de la métaphore n'a pas un rôle à jouer dans l'établissement d'une morale ? Jouer consciemment de la métaphore c'est opérer des rapprochements mais aussi des distinctions, c'est à dire extraire de l'important. Je m'explique : tout ce qui a été dit plus haut sur les similitudes entre ma destinée d'individu et celle de mon laurier-rose, ne me conduit pas à conclure que je suis une belle plante, ni que je suis vénéneux comme l'est le laurier-rose. Je distingue ce qui, dans ce rapprochement, est essentiel de ce qui est anecdotique. L'essentiel c'est l'obscure intuition que l'individu n'est individu que dans la solitude de sa destinée, celle du rôle que jouent dans cette destinée la coupure et l'enracinement. Dans le même temps, à laisser fermenter l'imagination de l'immense unité du laurier-rose dont mon laurier-rose n'est qu'un avatar, la conscience naît de l'illusion qu'il y a à considérer la coupure et l'enracinement comme je ne sais quel grandiose, et pour tout dire romantique prix à payer à sa propre indépendance. Que ces intuitions, ces considérations, me conduisent à rejeter violemment le dogme de l'homme auto-construit, alors que j'en pourrais tirer de bien plus vastes leçons, voilà qui peut décevoir et sembler réducteur. A partir de là en arriver à des visions quasiment apocalyptique de disparition du genre humain passe à coup sûr par d'abrupts raccourcis. Cela aurait de l'importance si j'en avais moi-même. Je ne fais que laisser aller ma plume face au spectacle de l'eau qui ruisselle sur mon laurier-rose. Elle peut bien divaguer un peu.

Par L'ermite du mont Ventoux
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