Jeudi 19 mai 2011 4 19 /05 /Mai /2011 09:45


 Une amie Italienne me demanda un jour, à la vue d'une enseigne, ce que signifiait « Bric-à-Brac ». Je lui répondis que cela voulait dire « cochonneries ». Tu connais mon souci de la précision linguistique, je nuançai aussitôt le propos en essayant, par des explications doublées d'exemples, de lui faire saisir toutes les facettes de cette expression qui n'a pas son équivalent dans la langue de Dante, de Pétrarque, de Boccace, etc, etc. Et comme cette même amie, elle aussi soucieuse de précision, me demandait quelle différence entre « Bric-à-Brac » et « Brocante », je lui expliquai que c'était essentiellement une question de temps.

Tiens, je regarde les affaires autour de moi, le bel ordinateur portable sur lequel je mets en forme mes malheureuses spéculations. C'est un objet de ma vie quotidienne comme ma chaise, le téléphone qui est à ma gauche, mes guides du Brésil qui traînent dans les coins, bref presque tout ce qui m'entoure. Derrière cet ordinateur portable se trouve mon précédent ordinateur. Il fonctionne encore mais est un tantinet dépassé en matière technique et esthétique. Il a une quinzaine d'années et a beaucoup servi. Il peut encore servir et c'est pour cela qu'il est encore ici. Par contre, au fond de mon garage, il y a un carton dans lequel gît mon premier ordinateur, un TO 8 Thomson. Il y a belle lurette que Thomson ne fabrique plus d'ordinateurs. Celui-là fonctionne peut-être encore, mais je ne suis pas sûr de savoir encore m'en servir. Je ne sais pas trop qu'en faire. J'ai une réticence un peu stupide à le jeter. C'est une vieillerie qui amuserait sans doute un informaticien. J'ai comme cela quelques vieilleries qui traînent dans la maison : une caméra super 8, un appareil photo argentique, un aspirateur qui a bien 25 ans, pour lequel je ne trouve plus de sacs à poussière (ah ! La poussière ! ) et qui est totalement essoufflé. J'attends d'avoir un peu de temps pour l'emporter à la décharge. Plus qu'une vieillerie, c'est une saloperie. La preuve c'est qu'il va finir aux ordures.

Ailleurs j'ai un ventilateur des années 60, tout en plastique rose et blanc. Il marche encore, mais je ne m'en sers jamais. Je l'ai acheté à une vide-grenier pour une somme dérisoire. Celui qui me l'a vendu était bien content de s'en débarrasser. Je crois que le prix n'était là que par jeu. Pour lui c'était une saloperie (mais je n'en suis pas sûr, tu verras pourquoi plus loin) et voilà que pour moi cela devenait autre chose.

Par chance, je dispose de très peu de place chez moi. Je dis par chance car cela m'évite de remplir la maison de saloperies. Curieuse transaction que celle qui consiste à adopter un objet qu'un autre cherche à abandonner. Note bien : abandonner, pas jeter !

Pour un peu, et fidèle à mon penchant pour les raisonnements en baïonnette, je me lancerais dans quelques considérations sur les différences qui existent entre jeter et abandonner. Ne dit-on pas parfois de quelqu'un qui vient de se faire abandonner qu'il s'est fait jeter ? Bien qu'au moment où le quelqu'un en question vit l'abandon il puisse avoir le sentiment cuisant d'être mis à la poubelle, la nuance demeure entre le fait de jeter et celui d'abandonner. Tout est dans l'intention de celui qui agit. (Ou de celle). Vois-tu, l'abandon appelle l'adoption. Celui (ou celle) qui prend une décision d'abandon -sentimental ou autre- se console de sa cruauté en espérant pour l'objet de son abandon une seconde vie, un nouveau départ qui passe par la récupération par un (ou une) autre. Voilà des remarques qui ne diminueront certes pas ton pessimisme quant aux relations humaines.

Jeter c'est tout autre chose, on se fout de ce que va advenir de l'objet jeté. On n'a pour lui que mépris et parfois même de la répugnance ou de la haine. Tu soucies-tu, affectivement parlant, de la destinée de tes épluchures? Que l'objet abandonné se sente jeté est une autre histoire. Il ne décide de rien, ou plutôt, et vois dans quelles complications psychologiques nous voici embarqués, ou plutôt l'objet abandonné conserve une certaine liberté de se considérer soit jeté soit abandonné. Dans le premier cas il perd tout espoir, dans le second, rien n'est garanti, mais du moins un redépart est de l'ordre du possible. Ceci dit, et crois-en mon expérience de la vie, les choses peuvent aller autrement que prévu et tel objet se considérant jeté peut se voir, à son corps défendant, récupéré au plus profond du désespoir tandis que tel autre peut attendre, sa vie durant, et bien qu'en position d'abandonné, celle ou celui qui acceptera de le prendre avec soi.

Je parle bien sûr dans ce qui précède des objets ayant un coeur. Mais ils ne diffèrent guère des autres dans le processus. Va-t-on s'amuser à prendre en compte la souffrance ?

 

Après ce petit détour, revenons, si tu le veux bien, à la brocante puisque c'est d'elle qu'il s'agit.

 Curieuse transaction, disais-je, que celle qui consiste à adopter un objet dont l'autre cherche à se débarrasser par un abandon en pleine et due forme!

L'abandon se justifie, dans un cas comme celui de mon petit ventilateur, par diverses raisons : encombrement, inutilité, lassitude, arrivée d'un ventilateur plus performant. C'est aussi, remarque-le ce qui s'est passé pour mes ordinateurs, sauf que, pour des raisons que j'ai défini un peu stupides, je ne m'en suis pas débarrassé. Pourtant ils m'encombrent, me sont inutiles et j'en ai un plus performant. La seule chose c'est que je ne puis dire que je m'en suis lassé. Il est peut-être là le secret de leur conservation par moi. C'est bête, mais il faut croire que je m'y suis attaché. Si je fais le tour de mes maisons, je constate que c'est plein d'objets qui m'encombrent, ne me sont d'aucune utilité pratique mais auxquels je tiens pour des motifs que je suis souvent le seul à connaître et dont je n'ai envie de faire part à personne. Ce sont des vieilleries. Elles deviendront saloperies pour mes héritiers qui les jetteront, à moins qu'ils ne les gardent pour les avoir toujours vues chez moi et qu'ils auront envie de garder quelque chose qui leur parle de moi. C'est la génération suivante qui jettera, à moins que... Avec le temps, les hasards, l'oubli, je doute qu'il en reste quelque chose d'ici un siècle.

Maintenant je me dis, pour avoir réfléchi à ces choses, qu'il ne me déplairait pas que mes héritiers étalent tous mes biens sur le trottoir et les vendent pour un prix symbolique à qui en aurait envie. Que de livres jaunis n'ai-je pas sur mes étagères que j'ai achetés avec ravissement alors qu'ils avaient sans doute appartenu à des gens qui y tenaient et qui auraient été chagrinés de les voir réduits à la condition de saloperies dont il convient de se débarrasser. Ces livres je m'y suis attaché à mon tour et je ne voudrais pas les voir partir à la poubelle avec les épluchures. Mon petit ventilateur je l'ai sauvé de la poubelle. Il a su me plaire. Pourquoi ? Ah ! C'est là le grand mystère.

Tout est lié au temps. On achète très rarement un objet pour lui seul. Je crois qu'il est quasiment impossible d'échapper à ce que l'objet porte de rapport au temps. Cette dernière phrase, à la relire, est plutôt sibylline. Je veux dire que tout objet est imprégné des circonstances de sa venue au monde et celui qui l'observe le fait avec un rapport personnel intime à ces circonstances. Si j'ai acheté ce petit ventilateur  c'est parce que je lui ai trouvé du charme. C'est très personnel. Il est très marqué par l'esthétique des années 60. C'est une esthétique qui a beaucoup produit, qui a été très innovante, qui a su intégrer les matériaux et les techniques nouvelles pour les arracher à la pure fonctionnalité.

Voilà ce que je dirai si tu me demandes ce que fait un tel objet chez moi.

Cependant, et pour être tout à fait honnête, je dois avouer que je en suis pas sûr du tout d'avoir été attiré par cet objet uniquement pour des raisons esthétiques. D'autres diront que c'est une horreur et ce n'est pas qu'une simple question de divergence de goût. Cet objet me plaît parce que l'esthétique à laquelle il se rattache me plaît, mais cette esthétique me plaît aussi parce qu'elle a le parfum de mes jeunes années. Quoi que je puisse faire, je ne pourrai jamais l'en dépouiller. Il faut croire que ce parfum ne me déplaît pas trop. Pour un autre de mon âge il sera insupportable, comme m'est insupportable le parfum des années 70 et 80 que, dans mon souvenir, j'ai fait passer au vide-ordure. Excuse-moi de cette incursion autobiographique.

C'est un peu ce qui se passe avec les prénoms. Tu m'as souvent parlé de ta chère grand-mère Mélanie, si honteuse de son prénom, redevenu depuis à la mode, comme les Antoine, les Baptiste, les Isabelle, que sais-je ? Aujourd'hui personne n'oserait prénommer sa fille Yolande qui sonnait certainement très aristocratiquement il y a 60 ans mais qui a été porté par trop de coiffeuses et de charcutières. Peut-être nos arrières-petits-enfants se prénommeront-ils Marcel ou Raymonde. Les prénoms vieillissent et se fanent avec ceux qui les portent. Ils finissent par devenir repoussants. Le temps passe là-dessus. Ceux qui se sont appelés Julien ou Agathe sont retournés poussière depuis si longtemps que ne demeure plus rien d'eux sinon le vague souvenir du temps où ils ont vécu et dont il ne reste plus un témoin vivant. Ils appartiennent aux temps jadis qui n'est pas loin du ce temps-là des contes de fées. Leurs prénoms ont perdu l'odeur de moisi pour se parer de senteurs délicieusement surannées. Et voilà pourquoi nous connaissons des Julien et des Agathe dans toute la fraîcheur de leur jeunesse. Leurs prénoms n'ont pas été choisis pour de simples raisons étymologiques, familiales ou euphoniques, mais bien pour leur parfum.

Le parcours des objets n'est guère différent, c'est dire que la mémoire et le souvenir entrent puissamment en jeu dans la brocante. Cela est assez évident et j'enfonce une porte ouverte en le disant. Ce qui m'intéresse c'est, encore une fois le seuil. On conserve les vieilleries, on jette les saloperies, mais quand la vieillerie devient-elle brocante et quand cette dernière se fait-elle antiquité ? Un antiquaire prétendrait sans doute que la différence entre lui et un vulgaire brocanteur est la qualité des objets qu'il vend.  Peut-être que l'art de la commode a atteint son sommet sous Louis XV, je n'en sais rien, mais alors, si on tient à avoir une commode ce qu'il y a de plus parfait, une bonne copie vaut bien un original. Qu'est-ce qui fait la différence ? L'authenticité ? La rareté ? Est-ce parce qu'un objet est une reproduction, fut-elle parfaite, qu'il est moins beau ? Est-il plus beau parce qu'il est rare ? Leur abondance ôte-t-elle quoi que ce soit à la beauté des pissenlits ? Ah ! Je t'en conjure penche-toi sur les pissenlits et tu verras. Certes, ils ne valent rien en termes commerciaux. Est-ce à dire que ce qui fait la valeur des antiquités ne relève que de la loi de l'offre et de la demande ? Celui qui se meuble de copies d'ancien et qui accroche à son mur des copies du Louvre est-il à mépriser ? Vois-tu, la grande différence entre l'antiquaire et le brocanteur c'est que l'antiquaire barbotte dans l'ambiguïté. Chez lui l'acheteur oscille toujours entre le goût sincère et sans doute rarissime de l'homme si cultivé que les objets anciens ont pour lui une odeur encore puissante, et le pur spéculateur pour qui l'ancienneté est gage de valeur. Chez le brocanteur, du moins, l'acheteur ne fait jamais une affaire. S'il la fait c'est qu'il ne brocante pas mais se fait antiquaire. La brocante n'a que valeur sentimentale. Finasserie de ma part ? Pas du tout. Ce sont les antiquaires qui chinent à l'ouverture des vide-greniers. Ils ne se lèvent pas avant le  soleil pour des raisons esthétiques ou sentimentales, mais pour dénicher l'objet rare, celui qui est bien coté et que l'ignorance du vendeur prend pour une quelconque saloperie. Leur grand fantasme est de trouver sur un trottoir un Toulouse-Lautrec issu d'une chambre à coucher de vieille fille conserveuse mais ignarde.

Il est là le seuil entre brocante et antiquité : c'est l'argent qui étend son ombre sur les choses. Dès lors les objets ne finiront plus sur le trottoir. On n'étale pas l'argent de la sorte. Il y a un peu de cruauté là-dessous. Celui qui détient un tel objet se le voit convoiter, la pureté des rapports à l'objet en est menacée fatalement. C'est la fin à moins que, peut-être, dans le petit monde des gens très très riches l'antiquité ne puisse apparaître à un certain moment comme saloperie encombrante et inutile et que telle commode ancienne ne fasse tomber sous son charme quelqu'âme sensible bien que fortunée pour les raisons qui m'ont fait acheter mon petit ventilateur rose et vert. Après tout cela n'est pas impossible, ce monde est si loin et si étranger au nôtre !

Mais alors nous en revenons à notre point de départ. Il y a bien trois étapes dont la seconde, celle où l'objet abandonné trouve moyen de titiller la glande affective et dégager un parfum suranné juste ce qu'il faut pour qu'il rattache encore les vivants à la vie dans ce qu'elle a de plus fugace.

Je comprends les gens atteints de la pathologie qui consiste à ne jamais rien jeter. Il y en a qui finissent par vivre au milieu de centaines de boîtes de conserve vides et de journaux d'il y a quinze ou vingt ans. C'est maladif et terrifiant, mais jeter c'est toujours balancer une partie de sa vie. Pourquoi est-ce que je dis cela ? Parce que, suis-moi bien, la brocante ne fonctionne que parce que d'un côté quelqu'un hésite à faire ce geste et que d'autre part quelqu'un d'autre arrache l'objet au néant pour la seule raison qu'il lui parle d'une époque et d'un monde au bord du néant. C'est une opération de survie. Ce qu'on adopte en adoptant un objet à l'abandon c'est sa capacité à nous assurer que nous avons bien les souvenirs que nous avons. Observe les gens lors d'une foire à la brocante. Que de fois ne les entend-on pas dire « il y avait ceci chez... ».

Avant cela il y a l'époque de la saloperie qui nous dit que nous sommes des tubes par lesquels passent les choses et que vivre c'est chaque soir voir une journée passer à la trappe. C'est pour cela que nous n'aimons pas les saloperies. Après cela il y a le temps des antiquités où on est en dévotion devant ce qui a traversé le temps en dépit de tout. 

L'objet le plus trivial, pour peu qu'il ait franchi des millénaires inspire le respect. Ce ne sont plus les destins individuels qu'il met en jeu, la brièveté de leur durée et de leur mémoire, mais la destinée de l'humanité et la crainte de son anéantissement général. La brocante se situe entre les deux. Elle n'est pas le fait des objets, mais celui de la mémoire. Je suis tenté de dire que cette mémoire-là, la mémoire de la brocante, c'est celle de la chrysalide.

De la chrysalide ? Me diras-tu, surpris, peut-être de cette formule inattendue.

Parfaitement, mon cher, de la chrysalide. Ne t'es-tu jamais posé cette question fondamentale : les papillons se souviennent-ils d'avoir été des chenilles ? Montherlant dit, dans La Reine Morte, je crois, que chez l'homme c'est le papillon qui devient chenille. C'est tout lui. C'est très injuste pour les chenilles qui sont souvent d'une grande beauté. L'humanité, dès qu'elle a observé, il y a sans doute très très longtemps, que la chenille se faisait chrysalide et la chrysalide papillon, en a, tu peux en être sûr, tiré de profondes réflexions, quant à elle-même. Je suis sûr, pour ma part que le papillon se souvient d’avoir été chenille. Il s'en souvient à sa façon qui n'est pas la nôtre, mais il s'en souvient. Sais-tu pourquoi j'ai cette conviction ? Parce qu'un être ne peut pas ne pas être ce qu'il a été. Nous avons été, toi et moi, de charmants petits bébés, on ne le dirait pas à nous voir. Eh! Bien nous sommes pourtant toujours la même personne, le regard est le même et je crois que c'est le regard qui fait la personne. (Syllogisme foireux ?)

Sans s'égarer dans ces considérations vertigineuses, disons que nous subissons au cours de notre existence de vraies métamorphoses, au sens premier du terme. Je ne vais pas développer cette idée. Il suffit d'ouvrir un album de photographies pour constater la chose. La métamorphose est lente, et je serais tenté de dire « insidieuse ». Cependant il est des moments où elle tend à s'emballer. Ces moments-là, pour autant que je puisse en juger, sont généralement inconfortables. On n'est déjà plus ce qu'on était sans être encore ce qu'on sera. C'est par exemple le moment où on est trop petit pour jurer (devant ses parents) et trop grand pour pleurer (devant ses copains). Je te laisse repérer d'autres métamorphoses entre celle qui nous a vus embryons lovés dans l'amnios maternel et celle qui nous verra saisis par la rigidité cadavérique. Dans ces  épisodes d'accélération de la métamorphose vient un moment où on éprouve le besoin de secouer son ancienne dépouille, de la rejeter et de continuer à avancer en essayant de se faire à sa nouvelle enveloppe généralement encore fragile et chatouilleuse. Il va sans dire que la métamorphose physique entraîne des rudes efforts d'adaptation de la personne à sa nouvelle demeure charnelle. Et puis il est des métamorphoses qui engagent autre chose que l'enveloppe charnelle et d'autres demeures. Il faut habiter ces nouvelles demeures, en découvrir les recoins, s'y installer jusqu'à s'y sentir chez soi. Il vaut mieux alors ne pas s'encombrer des anciens meubles. Il vaut mieux tout laisser derrière soi et surtout ne pas se retourner. Comprends-tu cela ? Et pourtant... et pourtant car il y a un et pourtant... et pourtant il est des meubles dont on a beaucoup de mal à se débarrasser : ceux-ci s'appellent les souvenirs.  Or, les souvenirs tendent à s'attacher aux objets. Les objets rappellent. Ils ont été témoins et tiennent à témoigner. En période chrysalidaire leur témoignage est encombrant car ils sont comme des adhérences qui rendent douloureuse la métamorphose. Ce ne sont pas des saloperies, c'est autre chose. On s'en débarrasse parfois douloureusement, parfois rageusement. On arrache, on jette, mais souvent cela fait saigner et la cicatrice reste. De quoi est faite cette cicatrice ? J'aurais bien du mal à le dire. Tout ce que je te raconte n'a rien de scientifique. Dieu m'en préserve ! C'est une cicatrice à l'âme.

Quelle chose curieuse qu'une cicatrice ! Plus qu'une marque c'est un signe. Elle dit que c'est fini, que le chapitre douloureux est bien clos, mais elle interdit aussi l'oubli de la meurtrissure. Elle témoigne elle aussi et de ce témoignage-là on ne peut se débarrasser. Impossible de jeter. Que faire ? Eh bien, peut-être, c'est là l'hypothèse qu'audacieusement j'avance, la brocante est-elle une façon d'apaisement. Plutôt que de s'efforcer -vain et pathétique effort- de repousser dans les limbes de l'oubli les encombrants et poisseux témoignages des épisodes chrysalidaires, peut-être vaut-il mieux pratiquer l'abandon. Abandonner une part de son passé, diras-tu, cela est-il possible ? Peut-être les objets nous servent-ils à le faire, ces mêmes objets qui s'obstinent à devenir des souvenirs. Etaler sur un trottoir des vieilleries avec l'espoir de les voir être adoptées par un inconnu est peut-être une façon d'exorciser le passé qui s'y attache. Ne me demande pas par quels détours de notre malheureuse psyché, je n'en sais rien du tout. C'est une façon de ménager le souvenir importun, de l'édulcorer, d'éviter que jeté il ne revienne nous hanter. Lui-même subit une métamorphose, il part pour une nouvelle vie et nous laisse en paix. Symétriquement celui qui adopte un objet exorcise son propre passé puisque l'objet adopté, tout en évoquant quelque chose du moment chrysalidaire, est en quelque sorte dévitalisé. C'est un pseudo-témoin. Il a perdu de sa virulence. Il exerce une action lénifiante sur les cicatrices.

 

Par L'ermite du mont Ventoux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Créer un Blog

Présentation

Recherche

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus