Partager l'article ! De l'étreinte: Voilà un titre prometteur. Il faudra qu’un jour je me penche sur ...
Voilà un titre prometteur.
Il faudra qu’un jour je me penche sur la fascination des titres.
Prometteur pourquoi? Parce que du mot étreinte émane un parfum d’érotisme auquel tout humain équilibré ne saurait être indifférent. Parmi le très large éventail de termes et d’expressions que possède notre langue pour désigner le coït, celui-ci est un des plus délicats, et comme il me plaît parfois de céder à la délicatesse, il ne me déplaît point d’y recourir à l’occasion.
Eh bien, putatif lecteur, ce n’est pas dans le sens limité dont je viens de faire état que je m’attaque aujourd’hui à l’étreinte. La promesse sera sans doute frustrée pour qui tiendrait absolument à me voir barboter dans le stupre et la fornication.
Prenons du recul et commençons par nous intéresser au contact. Comme toujours l’étymologie, même à son niveau le plus élémentaire, ouvre des échappées. Le contact c’est, étymologiquement parlant, le fait de toucher ensemble ou plutôt réciproquement. Quand j’entre en contact avec un objet cet objet entre en contact avec moi. CQFD. Comment ? diras-tu, lorsque je touche – cela m’arrive- un mur, un galet, le tronc d’un platane, peut-on raisonnablement considérer que ce mur, ce galet, ce tronc de platane entrent en contact avec moi, c’est-à-dire me touchent à leur tour ? Pour cela il faudrait qu’ils aient des organes tactiles. Dire qu’ils entrent en contact avec moi ne serait-il pas une simple métaphore anthropocentrique ? Tu as raison de soulever cette objection. De l’objection seule peut naître la lumière, si tant est qu’elle puisse naître. Objectons donc !
Je te répondrai qu’en ce qui concerne le platane nous n’en savons rien. Qu’il ne possède pas un système nerveux c’est un fait mais cela suffit-il à affirmer qu’une plante n’a pas d’organes tactiles est une autre histoire. Pour ce qui est du galet, j’avoue avoir du mal à objecter à ton objection. J’admettrai donc que je ne peux entrer en contact qu’avec le vivant, si je m’obstine à vouloir que le contact soit réciproque. Je m’obstine.
Le contact entre deux êtres est une des choses qui me fascinent. J’ai tendu mes lèvres l’autre jour à une petite chatte noire que je rencontre de temps en temps depuis quelques années et qui est très réservée, voire un peu hautaine et pas du tout familière avec moi, étant très exclusivement attachée à sa maîtresse. Je le faisais tout d’abord parce qu’elle se trouvait à ma hauteur et ensuite en matière de plaisanterie pour la voir se détourner telle une archiduchesse à qui à on ferait un clin d’œil salace. A ma grande surprise elle s’approcha de mes lèvres et offrit sa tête un peu inclinée sur le côté, très clairement pour m’indiquer l’endroit où je devais déposer mon baiser. Je m’exécutai sous l’œil stupéfait d’un témoin de cette scène qui connaissait très bien la minette en question. Elle repartit très dignement. Je fus très flatté et heureux que la constance de mes amabilités à son égard ait ainsi reçu enfin une gratification appréciable. Là, pas de doute, nous étions entrés en contact, un contact agréé de part et d’autre, car, note-le bien il est des contacts involontaires et peu agréables. Je te laisse trouver des exemples.
Cet épisode autobiographique illustre ce que j’ai souvent remarqué : l’étrangeté des contacts entre l’homme et l’animal. Cela nous apparaît beaucoup plus clairement quand nous entrons en contact avec un animal peu familier. Déjà le seul fait de prendre au creux de sa main un petit oiseau éveille, chez la plupart d’entre nous, des réactions affectives. Je ne parle pas d’attendrissement, mais de perplexité, voire de désarroi. A y penser un instant on se rend compte que notre instinct face à un animal non familier est de ne pas toucher, et de ne pas non plus nous laisser toucher, sauf peut-être lorsque nous sommes petits et peu au fait des dangers. Quand je dis familier c’est dans un double sens : le chien est un animal familier à l’homme, mais un chien que nous ne connaissons pas ne nous est nullement familier et, si nous avons un peu de jugeote, nous ne le touchons pas sans quelque précaution (« on peut le caresser ? »).
Nous avons donc déjà opéré un tri : nous avons laissé de côté les objets non vivants, dans le vivant nous avons des doutes sur la pertinence du végétal, et dans l’animal nous nous méfions de ce qui ne nous est pas familier. Il apparaît donc que le contact ne peut se faire (pris dans le sens que j’ai postulé) qu’avec des animaux familiers. Mais peut-on dire, par exemple, que le type qui est habitué à manipuler des escargots ou des vers de terre entre en contact avec eux ? Oui, si on ne postule pas la réciproque. Si on la postule, comme j’y tiens, on peut douter. Pourquoi donc ? L’escargot ne rentre-t-il pas ses cornes, le lombric ne se contracte-t-il pas ? Ils réagissent et ont donc une forme de conscience du contact. Même une fourmi ne réagit pas pareillement au contact accidentel avec un bout de bois agité par le vent et avec un doigt qui s’amuse à lui taquiner les antennes. Essaye. De là à dire qu’il y ait réciprocité… Mais ne cherchons pas la petite bête et disons que pour qu’il y ait contact dans le sens que je viens de dire il faut qu’il y ait, de part et d’autre une certaine similarité physiologique sans laquelle la notion de réciprocité a peu de sens. Tant pis pour les platanes, ou tant pis pour moi qui ne sais pas reconnaître la réciprocité chez le platane
Et l’homme dans tout cela ?
Pourquoi s’obstiner à ne pas considérer l’homme comme un animal ? Je veux bien qu’on le fasse si on se place sur un plan religieux qui n’est pas le mien, je le veux bien si l’on se place sur le plan philosophique, mais dès lors qu’on distingue, comme je viens de le faire, un règne animal d’un règne végétal et d’un règne minéral dans la plus banale des traditions scientifiques (et sans doute la plus simplificatrice), il n’y a absolument aucune raison de ne pas considérer l’homme comme un animal. La question est donc réglée : il n’y a pas de raison de traiter le contact avec l’humain à part, si on s’intéresse au contact.
Et l’étreinte dans tout cela ?
Attends, j’y arrive.
J’en suis pour l’instant au contact.
Je disais la fascination qu’exerce sur moi le contact. Elle est bien sûr le fruit de l’expérience. Si je n’étais jamais entré en contact avec un autre être je serais loin de tout cela. Tu remarqueras ce paradoxe : nous entrons peu en contact alors que notre peau, qui est tout entière l’organe du toucher est par force en contact avec tout ce qui n’est pas nous. As-tu jamais pensé à cela ? Que nous le voulions ou non nous touchons sans cesse le monde. Notre peau, qui est aussi notre limite physique, nous sépare et nous distingue de tout ce qui n’est pas nous, mais dans le même temps nous met en contact avec tout ce dont elle nous sépare. Tu vois je dis « nous met en contact ». Je ne devrais pas au vu de tout ce que je me suis donné la peine de dire plus haut du contact. Je reviendrai là-dessus. Le toucher, du fait de notre épiderme, est le sens auquel il est le moins possible d’échapper. Je peux fermer les yeux pour ne pas voir, je peux fermer la bouche pour ne pas goûter, je peux me boucher les oreilles et le nez, je ne peux pas mettre ma peau hors circuit. Certes il existe des cas pathologiques de perte du toucher, mais infiniment moins souvent que celle de la vue ou de l’ouïe.
Pourtant, nous entrons peu volontairement en contact. Observe une foule, une foule où il est possible d’éviter le contact, tu constateras que les personnes se meuvent toutes de façon à ne jamais entrer en contact les unes avec les autres. Si par hasard cela se produit on s’en excuse ou on râle. Le contact non codifié entre humains semble tabou. Je vois là la preuve que le contact requiert non seulement une ressemblance physiologique, mais aussi un consentement mutuel et qu’il ne peut être le fruit du hasard ou de l’arbitraire. Je ne veux pas être touché n’importe comment, par n’importe qui. C’est la règle générale, et, en observant les animaux, même éloignés de nous, je constate qu’ils agissent de même et que, comme nous, lorsqu’ils entrent en contact c’est selon des modalités qui ne doivent rien au hasard.
Je ne vais pas m’amuser à établir une typologie des contacts. Je me méfie des classements. Cependant il est certain, le vocabulaire en rend bien compte, que parmi les contacts il y a des gradations. La poignée de main, la tape amicale, la caresse, nous le savons bien pour les pratiquer, n’ont pas le même impact. On sait le mauvais effet produit par la manie qu’affiche certain haut personnage de passer la main dans le dos de ses interlocuteurs et interlocutrices. Tout ceci est grandement codifié. Tel contact qui chez nous semble anodin peut passer pour audacieux, voire déplacé ou agressif dans une autre civilisation, même voisine. Je revois le regard presque affolé de ce brave Anglais de fraîche connaissance à qui je tendis la main dans la rue en Angleterre et qui eut l’air aussi étonné que si je lui avais tendu les lèvres. Il la serra parce qu’il n’était pas sot. J’ai dû faire la même tête le jour où en Italie un camarade Italien me passa le bras autour de l’épaule et l’y laissa alors que nous marchions dans la rue en bavardant. C’est le B.A. BA du voyageur que d’observer ces codes de pratique du contact et de les appliquer.
Ce n’est pas à cet aspect des choses que je veux m’intéresser. Ce que je retiens c’est que si le contact est ainsi codifié dans toutes les sociétés humaines c’est qu’il est nécessaire de le maîtriser, de le canaliser. Cela veut dire que le contact n’est pas anodin, qu’il est à la fois inévitable, nécessaire même, mais qu’il peut être dangereux. Ce qui m’intéresse n’est pas qu’il puisse être dangereux. Cela semble d’une grande évidence. Le mystère pour moi c’est qu’il semble nécessaire.
Cette nécessité, me diras-tu, est sans doute liée aux impératifs de sauvegarde de l’espèce, à commencer par la reproduction sexuée qui, dans la plupart des cas, ou du moins très souvent (prudence dans les affirmations !), exige le contact. Sans doute il en est ainsi. Je ne crois pas toutefois qu’il soit intéressant de tout ramener au sexuel en ce domaine. A ce compte-là tout devient rapidement sexuel et la sexualité devient synonyme d’instinct de vie. Cela ne mène pas à grand-chose. Ce qui m’intéresse, m’intrigue et me fascine c’est justement lorsque le contact est le fruit d’une nécessité sans relever de la sexualité. C’est en cela que l’étreinte me paraît un summum, l’étreinte dépourvue de visée coïtale, si j’ose m’exprimer de cette façon un peu ridicule.
On n’a guère, du moins dans notre civilisation, l’habitude d’étreindre les gens et
encore moins de prolonger cette étreinte. Je ne parle bien sûr pas des fugaces et frigides accolades protocolaires « au nom de la République… ».
En réalité on n’étreint que dans trois cas : on étreint les petits enfants, la personne qu’on aime et ses proches dans les moments de très grande émotion, ou le premier venu dans des moments de grande euphorie. En écrivant cela je me rends compte que je n’ai jamais étreint mes meilleurs amis. Et, encore en l’écrivant, je le regrette, mais je sais qu’à moins d’un drame, je ne le ferai pas. Je ne les embrasserai pas sur la bouche non plus mais je n’en ai pas le moindre regret. En disant ces choses, en faisant ces confidences, je ne pense pas dire autre chose que ce que dirait la majorité de mes semblables partageant le même univers social que moi.
L’étreinte est, à mes yeux, le contact le plus radical en dehors justement de l’accouplement.
Le français est une langue qui affectionne les métonymies. Elle aime les glissements sémantiques. Plus haut j’ai employé le verbe embrasser dans le sens de donner un baiser. C’est une impropriété à y regarder d’un peu près. Embrasser veut dire prendre dans ses bras, mais la langue française aime bien l’esquive, la glissade, on dit embrasser pour baiser et baiser pour niquer. On parle de films de cul et d’histoires de fesses pour des histoires et des films de sexe. On parle encore de soutien-gorge sans rapport aucun avec la gorge, sinon dans le sens qu’on lui donnait aux siècles passés, cette fois-là par une glissade vers le haut. C’est ainsi qu’il est abusif et décalé de parler d’étreinte pour désigner l’accouplement. Voilà pourquoi j’ai commencé par te détromper, putatif lecteur, et pourquoi je tiens à conférer à ce vocable étreinte son sens plein qui est de serrer fort dans ses bras.
Il est beau et bien vu le proverbe qui dit « qui trop embrasse mal étreint ». A l'origine il voulait dire, paraît-il que celui qui voulait trop entreprendre à la fois n'aboutissait à rien. J'ose croire qu'avec le temps son sens a évolué et que, désormais il établit bien la distinction entre le fait de prendre dans ses bras et l’étreinte dont je cause. Il dénonce le tic des hypocrites et des faux culs consistant à en faire généralement trop.
Le fait de serrer, que porte le mot étreinte, est essentiel. C’est le degré d’étreinte justement qui fait la différence.
Quand je dis degré d’étreinte je n’entends pas la chose en termes de pure intensité mécanique. Nous connaissons tous des brutes qui s’amusent à vous broyer les phalanges (comme on dit dans les mauvais polars) pour montrer leur force musculaire. L’intensité est certes liée à la force mécanique mais aussi à des impondérables qui sont je crois dépendant de la réciprocité. Si on m’écrabouille la main, je ne réponds pas parce que je n’en ai pas la force, mais si je l’avais je répondrais en serrant plus fort. Ce serait de la compétition pas de l’échange. Le proverbe que je citais plus haut convient parfaitement ici aussi L’intensité de l’étreinte est dans cette réciprocité de l’intensité physique qui est au fond un accord comme il peut y en avoir en musique ou en peinture. Rien de pire en ce sens que la poignée de main molle, grise.
Ce qui est vrai à petite échelle pour la poignée de main l’est de façon absolue pour l’étreinte. Dans l’étreinte c’est tout le corps qui entre en contact ou en tout cas toute la partie du corps qui a peu à voir avec l’accouplement dans son essence génitale.
L’étreinte est la forme la plus radicale du contact, mais, note-le : avec l’écran du vêtement. Je suis bien obligé de prendre cela en compte parce que cela me semble essentiel. Le contact peau contre peau, chez nous du moins, ailleurs je ne sais pas, est trop sensuel pour ne pas se teinter d’érotisme.
Oh ! Je sais, la minceur, et même l’épaisseur d’une étoffe, n’empêchent pas la sensualité d’éclore, au contraire peut-être, mais pas forcément, alors que le corps à corps direct est, chez nous en tous cas, inévitablement perçu dans sa dimension sensuelle.
Ces dernières remarques confortent celles qui précèdent : l’essentiel est dans l’étreinte, dans le fait de serrer. L’écran du vêtement sublime en quelque sorte le contact. Il n’empêche ni de sentir les formes, ni la chaleur, ni la palpitation du corps de l’autre, mais il dit « ceci n’est pas un accouplement ».
Qu’est-ce alors ?
Pour le comprendre il faut revenir à ce que je disais plus haut sur notre peau. Elle est notre enveloppe matérielle. C’est elle qui fait de nous un tout indivis que la langue nomme sagement un individu. Pas moyen de lui échapper : bien ou mal dedans nous sommes condamnés à passer notre vie dans notre peau. Personne ne peut s’y mettre et nous ne pouvons pas nous mettre dans la peau d’un autre. La langue, toujours dans sa sagesse séculaire, n’a-t-elle pas forgé l’expression « avoir la peau de quelqu’un » pour dire lui pendre la vie ? Cette peau nous ne la choisissons pas, elle nous est imposée comme tout le reste de notre corps, mais c’est par elle que nous nous connaissons. C’est elle que nous voyons dans le miroir, c’est par elle que nous sentons le monde autour de nous et qui nous dit qu’il fait chaud ou froid. Elle nous protège du monde et c’est pour cela que nous la protégeons. Tout ce qui la pénètre est douloureux parce que dangereux. Son inexorable flétrissement, qui fait la fortune des fabricants et des marchands de cosmétiques, affiche aux yeux des autres et aux nôtres le délabrement de notre être. En somme la peau est à la fois cuirasse et prison. Elle est la sensibilité même, pas un endroit qui ne soit sensible. Les fous pervers de l’inquisition avaient compris tout ce qu’il y avait de définitivement humain dans cette sensibilité totale de la peau, eux qui cherchaient les endroits insensibles à coup d’aiguilles comme preuve de sorcellerie.
Voilà ce qu’est la peau.
Qu’advient-il dans l’étreinte ?
Il advient le contact le plus large possible, un contact qui tend à la totalité. On sait bien que c’est impossible, mais on fait comme si la barrière de la peau pouvait se dissoudre et l’individu s’abolir, comme lorsqu’on pétrit ensemble deux boules de pâte. L’étreinte est portée par le fusionnel. Ce fusionnel-là a ceci de particulier qu’il est physique. Il passe par tous les récepteurs sensoriels de la peau. Illusion sans doute, mais c’est le seul moment où il nous est physiquement possible de sortir de notre peau un instant, de nous évader de nous-même et c’est pour cela que c’est à la fois troublant et bon.
Objection ! Ne suis-je pas en train de décrire les effets de l’accouplement ? Tout bêtement ?
Non. Il peut y avoir des accouplements sans étreinte, c’est toute la différence entre baiser et faire l’amour. Quand on fait l’amour il y a justement l’étreinte en plus de la mécanique génitale qui d’ailleurs n’a pas besoin de l’autre pour fonctionner. Je crains, car il m’arrive d’être un peu désabusé, que cette étreinte-là entre pour beaucoup dans une de nos plus ensorcelantes et rafraîchissantes illusions. Ceci est une autre histoire.
Si j’étais psychanalyste je remarquerai probablement que cette fusion physique avec l’autre rappelle assez l’état embryonnaire, alors que nous étions un individu sans l’être, avec une sorte de perméabilité dont nous avons peut-être gardé une nostalgie enfouie dans nos tréfonds (pourquoi parle-t-on toujours des tréfonds de l’âme ?). Régressive l’étreinte ?
Je ne suis pas psychanalyste. Ce qui m’intéresse ce n’est pas l’inconscient mais le conscient. Il me plaît d’être conscient des choses parce que je crois nécessaire de savourer les bonnes choses et l’étreinte en est une. C’est pour cela que les étreintes passées laissent tant de nostalgies.
Il y a des degrés dans l’étreinte. Il faut qu’il y ait un phénomène physique sensible, il faut qu’on serre assez fort. Plus l’étreinte est appuyée, plus le fusionnel est intense, mais il y a bien entendu des limites et ce n’est pas tant l’intensité réelle qui est déterminante que l’intention qui y est mise. En ce sens il peut y avoir de l’absolu. Ce sont sans doute des moments rares et bienheureux celui qui les connaît. Bienheureux et définitivement nostalgique. Dans ces étreintes absolues l’évasion l’est aussi. Ce n’est pas seulement le fusionnel avec l’autre mais avec un certain tout. Quand la peau se dissout l’être s’éparpille voluptueusement. J’ignore comment fonctionne physiologiquement ce phénomène car je ne doute pas qu’il y ait là-dessous quelque agencement de notre organisme. Ce n’est peut-être, après tout, que le fruit de la biochimie. Qu’importe au fond. Cela ne m’aide pas à savourer mieux. Je ne sais pas de quoi est faite vraiment cette dissolution, sans doute n’est-elle qu’un sentiment, mais après tout que pouvons-nous désirer de plus, la seule vrai dissolution c’est la mort et la décomposition. L’illusion fugace apportée par l’étreinte est aussi réconfortante que celle de l’immortalité apportée par le sommeil, sauf qu’elle se fait en toute conscience. Je trouve une force toute particulière aux prises de consciences qui transitent par un sentiment lui-même induit par une sensation. Dans ma grande méfiance vis-à-vis des dichotomies, je suis très sensible à l’abolition des frontières entre le physique et l’intellect. C’est peut-être pour cette raison que j’apprécie tant une chose telle que l’étreinte. C’est aussi la raison pour laquelle je tiens à la distinguer de ce qu’on nomme l’union charnelle et qui répond à des impératifs de reproduction, qu’on le veuille ou non.
Reste à savoir, pour revenir à quelques distinctions que je faisais au début de cette petite réflexion, s’il est vraiment nécessaire qu’il y ait réciprocité pour que l’étreinte fonctionne ainsi que je viens de le décrire. J’ai croisé sur mon chemin une illuminée qui étreignait le tronc des platanes en prétendant y puiser je ne sais quelle énergie. C’est pour cela que j’ai pris l’exemple des platanes.
J’avoue qu’elle ne m’a pas convaincu : j’éprouve une réticence aiguë à l’égard des discours vaguement mystiques enrubannés d’énergies et de vibrations. J’y vois une régression dangereuse par rapport à tout ce que nous avons appris des diverses sciences. Je redoute tout ce qu’il peut y avoir d’obscurantisme dangereux dans ce genre d’attitude et l’absence de réflexion qui l’accompagne. Je suis donc réticent à considérer que ce qui compte est ce qu’on apporte dans l’étreinte indépendamment de l’objet étreint. Cela voudrait dire qu’à la limite tout peut être étreint mais surtout qu’on pourrait se dispenser du geste d’étreindre puisque tout viendrait de la subjectivité. A quoi bon, en effet, s’obliger à la sensation si tout part du sentiment ?
J’imagine que la démarche mystique fonctionne de la sorte. Bien heureux les mystiques si cela leur fait du bien ! Moi, si je m’intéresse à l’étreinte, ce n’est pas pour la désincarner, ça n’est pas pour estomper tout ce qu’elle a de physique, ce n’est pas pour supprimer le contact de corps à corps. Ce n’est pas pour oublier ma condition d’animal humain, bien au contraire. Je le dis tout net : ce qui me fascine dans l’étreinte c’est l’affirmation d’une solidarité entre êtres embarqués dans une même destinée incompréhensible. Dans l’étreinte je ne suis plus seul dans ma peau, ma destinée est un instant confondue avec celle d’un autre être, fusse un chien ou un chat, et au-delà avec mes semblables et cela réconforte, ma destinée a moins d’importance. C’est cela le « certain tout » dont je parlais plus haut.
Suis-je allé trop loin ? Me suis-je un peu trop abandonné à des réflexions qui me glissent des mains comme une savonnette ? Sans doute.
Putatif lecteur, n’hésite pas à prendre dans tes bras ton prochain et à le serrer, en toute conscience, sur ton cœur, lorsque l’envie t’en vient.
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