Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 11:13


 

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ne des façons les plus efficaces pour lutter contre sa propre morosité est de s’amuser à chercher dans le vaste réservoir à souvenirs qu’est notre humaine cervelle ceux de moments particulièrement plaisants. Je ne parle pas de grandes joies, de l’exultation des victoires méritées, de l’éblouissement des aveux partagés, des triomphes, des heureuses surprises, des coups de chance inespérés. Je parle de moments où l’on s’est trouvé assez bien pour se dire qu’on était bien. Cela dépend peut-être d’un état d’esprit qu’il convient de cultiver. Il convient de le cultiver car tout nous pousse à nous braquer plutôt sur les petites misères que sur les petits bonheurs. Erreur ! Fatale erreur ! Scandaleuse erreur ! Ne négligeons pas les moments de doux contentement.

Il y a quelques temps de cela, me sentant saisi par la morosité, je me suis appliqué à chercher dans ma cervelle le souvenir de quelques-uns de ces moments où je me suis senti bien sur terre, où la vie m’a paru appétissante. En réalité je n’ai pas eu à tamiser laborieusement les sédiments de mon existence. Il m’a suffi d’être en  disposition pour que remontent d’eux-mêmes à la surface quelques-uns de ces moments de bien-être (c’est le mot juste), pour que certains d’entre eux, telles des bulles échappées aux fermentations intimes (fermentations cérébrales s’entend) viennent éclater à mon mélancolique présent. Toutes les fermentations ne dégagent pas des miasmes. Il en est qui fleurent bon le bonheur. Eh ! bien, putatif lecteur, il se trouve que d’une de ces bulles s’échappa l’image d’une belle nuit de fin de printemps où je pissais sous un ciel étoilé quelque part dans la Montagnette. Je dis « l’image » faute de mieux car ce qui s’échappa de cette bulle n’était pas seulement visuel, encore que je revisse et revoies encore très précisément les lieux, mais contenait aussi tout ce que peuvent percevoir nos sens, et même l’effet de ces choses sur mon état d’âme d’alors.

Cet effet il m’est difficile de le décrire autrement qu’en parlant de bien-être, un bien-être sans doute fugace mais si profond qu’il continue à fermenter quelque part en moi et à libérer des bulles qu’un rien peut pousser hors de leur gangue mystérieuse et qui ont le pouvoir magique de m’apaiser quand je me tourmente.

Pisser aux étoiles, t’exclameras-tu, avec quelque ironie, voilà qui mérite qu’on en fasse un poème ! Rassure-toi, je n’en ferai pas un poème. Je ne le ferai pas simplement parce que je ne suis pas poète. Si j’étais poète, sans aucun doute j’écrirais une ode au pipi sous la voûte étoilée. Il est possible, car je n’ai pas tout lu, qu’un poète ait déjà eu cette idée-là. Oh ! Que je voudrais avoir le talent de trouver les mots qui diraient la volupté qu’on a à vider sa vessie sous les constellations ! Mais foin des regrets inutiles !

Il m’est difficile de ne pas me poser de questions. Je fus, comme toi, un peu surpris devant ce constat. Je me suis donc demandé et je me demande encore ce que signifie cela, cette curieuse volupté.

 

Faisons un détour. Un long détour.

 

Nous ne sommes que des tubes.

Voilà une de mes rares certitudes. Elle est un tantinet humiliante.  Je ne sais pas d’où nous venons ni où nous allons mais je sais qui nous sommes : nous sommes des tubes. Et comme j’ai la manie de la précision linguistique je ferai remarquer que cette réponse agit en retour sur la question : si nous sommes des tubes il convient non pas de demander  « qui sommes-nous ? » mais « que sommes-nous ? » Voilà pourquoi je dis que nous considérer comme des tubes est quelque peu humiliant dès lors que nous nous considérons comme des personnes et non comme de simples objets.

Une bouche, un trou du cul, une tubulure plus ou moins sophistiquée reliant l’une à l’autre, telle est notre structure profonde. Quelle est la fonction de cette tubulure ? Elle est bien simple : elle fait le tri, dans ce qui pénètre par la bouche, entre ce qui doit ressortir à l’autre bout et ce qui doit être conservé. Et quelle est l’utilité de ce qui doit être conservé ? C’est tout simple : cela permet au tube de fonctionner.

Et nos yeux ? nos oreilles ? nos bras et nos jambes ? nos poumons et nos reins ? Qu’ont-ils à voir dans tout cela ? Quel rapport avec le tube ?

C’est pourtant simple : certains de ces organes, tels les poumons ou les reins, ont la même fonction de tri : il faut faire entrer dans la machine du liquide et du gaz. Il faut la purger de ses déchets gazeux et chimiques : tout entre par la bouche : solide, liquide, gaz : le solide sort par le trou du cul, le liquide par le zizi, le gazeux par où il est entré.

Notre cœur, nos vaisseaux, notre système sanguin ? Ils n’ont d’autre fonction que d’apporter à nos membres, et à notre cerveau l’énergie qui lui est fournie par la tubulure centrale. Pourquoi notre tête et nos membres ont-ils donc besoin de cette énergie ? C’est bien simple là aussi : notre cerveau a besoin d’énergie pour pouvoir commander à nos muscles. Pour quoi faire ? Mais pour aller chercher de quoi introduire dans notre bouche.

Certes, je simplifie, mais avec la conviction qu’on peut aller au plus menu détail de notre organisme sans que rien ne change au constat : nous sommes des tubes dont la fonction est de permettre à eux-mêmes d’entretenir cette même fonction.

Nos sens, notre intelligence, sont d’abord au service du tube qui les entretient.

Avoue, putatif lecteur, qu’il y a dans tout cela quelque chose d’un peu absurde. Imagine un ingénieur qui se donnerait un mal de chien à construire un robot dont la fonction serait d’aller puiser dans la nature de l’énergie pour la transformer de manière à lui permette d’aller puiser cette énergie pour la transformer de manière à... Etc, etc. Je suis sûr que certains y ont déjà pensé. Qui sait même si certains n’y sont pas parvenus ? On serait bien tenté de leur demander à quoi peut bien servir un tel robot.

Ce robot pourrait, sur le papier, fonctionner éternellement, ou du moins aussi longtemps que son univers pourrait lui fournir de l’énergie, mais voilà : dans la réalité il y a la matière dont sont fait les robots, mais aussi nos chères petites personnes. Le hic, c’est qu’il y a aussi le temps, qui aime décomposer la matière. A plus ou moins long terme une pièce du robot lâche, victime de l’usure du temps, notre jolie petite personne se déglingue, part en brioche petit à petit ou se bloque d’un seul coup. Le tube cesse d’être alimenté en énergie. Le robot et nous redevenons poussière : molécules replongées dans la grande soupe universelle.

 

Un des rêves des fabricants de robots est d’en construire un qui serait capable de fabriquer ses semblables.

 

D’où penses-tu que leur vienne cette idée ?

 

Mais bien sûr : de la reproduction, de la nôtre en particulier. J’imagine que le premier humain en capacité de réfléchir et de s’interroger sur le sens des choses a eu vite fait de postuler que la reproduction était une façon de conjurer la mort. Je ne vais pas m’amuser à développer. Eros contre Thanatos.        

Je suis sans doute cynique et désabusé, mais je ne peux m’empêcher de penser que ce que nous appelons l’Amour et son cortège de palpitations, de déclarations enflammées ou timides, de sourires et de larmes, de sérénades au clair de lune, de romans, de poésies, de séries télévisées, de fleurs et de bagues, de grandes orgues, cet Amour qui occupe tant de place dans nos vies, sans lequel on se sent mal, n’a d’autre fonction que, d’une façon ou d’une autre, de nous contraindre à faire se rencontrer notre ADN avec un autre ADN pour qu’il en naisse de jolis bébés qui ne sont que des tubes miniatures usant l’énergie dont ils sont pourvus à leur naissance à réclamer qu’on leur donne de quoi réclamer qu’on leur donne…

Je suis un homme. Je veux dire un mâle. C’est dire que je sais, dans ma chair, quel tyran est l’instinct sexuel. Nous autres mâles, nous sommes programmés pour semer à tout vent. Notre sexe ne nous demande pas notre permission pour brailler comme un nouveau-né affamé. La comparaison peut sembler saugrenue,  elle ne l’est pas. Peut-on empêcher un nouveau-né qui a faim de brailler ? On est sidéré quand on considère le nombre de spermatozoïdes qu’un homme produit et disperse dans sa vie. Nous ne savons pas compter jusqu’à là.

Il faudrait faire comme les mathématiciens : utiliser des exposants. Je leur laisse ce soin. Combien de glands un chêne produit-il dans son existence séculaire ? Il faut bien cela pour que de lui naissent quelques rares autres chêne. C’est comme si la nature faisait en sorte qu’il soit presque impossible de ne pas se reproduire.

La contraception ?

Mais la contraception n’empêche pas la reproduction. Elle s’est répandue à partir du moment où la survie des nourrissons et des enfants a été assurée. La contraception est une variante d’ajustement. Jamais on n’a autant eu recours à la procréation assistée que depuis qu’on contrôle les naissances, et là où on les contrôle.

Oh ! Je vois naître bien des objections. Je ne peux y répondre maintenant, cela nous porterait trop loin.

Pour ne pas trop m’éloigner de mon propos je dirai, de façon abrupte, que tout ce qui gravite autour de l’Amour, y compris dans ses dimensions les plus éthérées, n’a d’autre but que de faire transiter par notre personne ce que nous nommons la vie. Tube là encore.

J’y songe tout à coup, il aurait peut-être fallu que je définisse ce qu’est un tube. Cela semble évident et l’est sans doute. Ce qui fait le tube, ce n’est pas sa forme, c’est sa fonction : c’est une chose relativement stable qui permet  à une autre chose de transiter d’un point à un autre sans possibilité de se disperser. C’est du moins ainsi que je le définis ici et pour mon propos. En ce sens on peut classer les rails parmi les tubes. Cela peut paraître abusif, mais je préfère l’image du tube qui est parlante à l’utilisation ou même la création d’un mot nouveau forcément ésotérique et presque à coup sûr un peu prétentieux. Nos nerfs sont des tubes, nos  neurones sont des tubes et quand la vie passe par nous, nous sommes encore une fois des tubes. La petite graine que le papa va planter dans la maman n’est qu’une graine de tube.

Qu’on ne m’imagine pas plus ignare que je ne le suis. J’ai quelque idée de la façon dont se transmet, au degré le plus microscopique, la vie. J’ai cru comprendre que cela prenait forme de message. Pas de message sans transmission, pas de transmission sans tube.

Nous sommes des tubes qui s’autoalimentent dans le seul but de pouvoir s’autoalimenter le plus longtemps possible et qui produisent d’autres tubes pour que l’auto-alimentation puisse se poursuivre et que les tubes puissent à l’infini produire d’autres tubes etc, etc…

Comme je l’ai dit plus haut, il y a de l’absurde dans tout cela.

Or l’homme n’aime pas l’absurde. Rien de plus absurde que le cycle. Rien de plus angoissant que la cyclicité. Que les choses tournent en rond à l’infini sans jamais en sortir se heurte à un de nos instincts qui est d’aller voir ailleurs, s’évader. La cyclicité enferme. Elle est une prison désespérante. Ces tubes s’autoalimentant, s’auto-reproduisant dans une ronde sans fin sont durs à contempler. Dès qu’on a le loisir de prendre cela en considération on est contraint soit de s’abîmer dans une perplexité sans fond qui vire facilement au victimisme, soit de faire le constat de notre incapacité à comprendre le pourquoi des choses, soit à adopter quelque dogme, généralement inscrit dans un livre plus ou moins clair, plus ou moins accessible au premier venu,  mais parfaitement péremptoire dans l’assurance qu’il donne quant à la possibilité d’échapper à la ronde infernale des tubes par des moyens qu’il énumère et qui lui ont été dictés par des instances indiscutables, par une autorité détenant les clés de tout et qu’on appelle Dieu généralement.

J’avoue que je penche plutôt vers la seconde attitude. Elle me conduit à penser que notre cerveau est fait pour que le tube fonctionne et rien d’autre.

Rien d’autre ? Vraiment ?

Et les questions que je me pose, sont-elles au service du tube ?

Je crains que oui.

 

La faiblesse de notre constitution physique ne nous permettrait pas de survivre en tant qu’espèce sans notre intelligence. J’énonce là des banalités. L’homme doit sa survie à son cerveau qui contrebalance ses failles physiques. Mais de quelle façon ? Justement par l’intelligence, or cette intelligence a pour moteur la curiosité,  c’est-à-dire la capacité à se poser la question « pourquoi ? ». De même que nous produisons beaucoup, mais alors beaucoup plus de spermatozoïdes que n’en requiert la reproduction, nous nous posons beaucoup plus de questions que n’en requiert notre survie, c’est-à-dire notre adaptation à nos conditions de vie. Je crois cela. De même que nous fabriquons des spermatozoïdes, j’allais dire « aveuglément » et sans discrimination, et en quantités hors de toute mesure, de même qu’à nous autres mâles, viennent obstinément et régulièrement des érections parfaitement inutiles en termes d’efficacité reproductrice, il vient à l’humain des questions de façon indiscriminée, dans tous les sens, à tout propos et à tous bouts de champ. C’est comme si la nature avait pour règle de tirer dans tous les sens à feu continu pour s’assurer d’atteindre à un moment ou un autre une cible profitable. C’est peut-être pour cela que m’est venu l’adverbe « aveuglément ».  Cela nous semble un peu grossier comme méthode (Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens) mais elle a le double avantage d’être efficace et très simple.

Il faut croire que le système est assez efficace puisque l’humanité a survécu. Mais de même qu’il y a des graines qui tombent sur le rocher et ne fructifient pas, de même qu’un massacre fabuleux de spermatozoïdes et de glands résulte, en façon d’effet collatéral, de cette technique des frappes  indiscriminées et massives, il est des questions qui ne sont d’aucune utilité et même carrément nocives. J’aurais tendance à croire que poser une question à laquelle il ne nous est pas de réponse possible est nocif. Pourquoi ? Parce que s’interroger c’est user de l’énergie et user de l’énergie en vain, en sachant que c’est en vain me semble pervers. Je suis toujours frappé par la stupidité des mouches qui sont capables de butter pendant des heures contre la même vitre alors que l’autre battant de la fenêtre est grand-ouvert. La vitre est inaccessible à leur cervelle de mouche. Je suppose qu’à leur façon elles s’interrogent sur le mystère de la transparence du verre. Leur façon de s’interroger c’est cette obstination à foncer sur la vitre. Je crois que nous nous comportons comme la plus stupide des mouches lorsque nous nous obstinons à poser des questions sans réponses. Or les questions sans réponses se ramènent toutes à une seule : « pourquoi ? ».

La sagesse consisterait-elle donc à cesser de se poser la question « pourquoi ? » ? Mais une mouche peut-elle cesser de butter contre sa vitre ? Rien à faire : c’est sa nature de mouche. Notre nature d’hommes nous pousse à butter contre la vitre des pourquoi. On n’échappe pas à sa nature.

 

Quel rapport avec le fait de pisser aux étoiles ?

J’avoue avoir un peu de mal à répondre à cette question. Si tout était clair je n’aurais pas besoin de m’efforcer de canaliser mes maigres réflexions en les couchant sur le papier. Ce que je constate c’est que lorsque je fais pipi je me sens plus que jamais tube. Tiens : un petit crochet autobiographique. Dans mon jeune temps j’avais un camarade un peu vétilleux (oh ! le bel adjectif suranné !) qui vous reprenait systématiquement quand vous aviez le malheur de dire devant lui que vous aviez envie de pisser : « On ne doit pas dire j’ai envie de pisser, mais j’ai besoin de pisser » rectifiait-il. Il n’avait pas tort et l’on se demande par quelle bizarrerie on en est arrivé à considérer l’urgence mictionnelle comme une envie. Une envie ça passe… C’est dire que lorsque nous pissons nous ne faisons rien d’autre que nous soumettre à notre nature de tubes. Résister n’est d’aucune utilité. Nous apprenons à ne pas pisser n’importe où ou n’importe comment mais nous n’apprendrons jamais à ne pas pisser. Par un paradoxe qui n’en est peut-être pas un nous nous délivrons de la tyrannie de notre nature tubulaire en nous y soumettant. Je me libère en laissant le tube jouer son rôle. Je ne m’attarderai pas sur la volupté qu’il y a à se soulager lorsqu’on a dû différer un peu trop longtemps. Je crois que nous percevons obscurément mais intensément dans de tels moments que cela fait du bien au tube et que par quelque mécanisme qui m’échappe, un petit bout de notre cerveau nous récompense par une petite sucrerie qu’on appelle volupté. Nous sommes prisonniers et même esclaves de notre nature mais c’est un tyran qui sait être aimable lorsqu’on ne le contrarie pas. On ne se libère pas de ses chaines, dans cette dictature, en tirant dessus mais en ne les regardant pas. Autrement dit c’est en perdant la conscience de

notre esclavage qu’on s’en libère. Je dis esclavage faute de mieux. Je pourrais dire asservissement, il n’y aurait pas grande différence. Un chien, un chat, un crocodile ou une gerboise ne se posent pas de questions : quand ils ont besoin de pisser ils pissent. C’est précisément en nous plaçant sur le même plan que nous nous soumettons le plus parfaitement à la nature. Quand le besoin de pisser nous vient et que nous n’avons qu’à lui obéir comme le premier canard venu, cette partie de notre programme biologique chargée des gratifications et sanctions nous délivre une dose de bien-être.

Tu me diras que je cause pour moi, que je dispose d’une sensibilité particulière et peut-être saugrenue à l’action de faire pipi. Tu convoqueras peut-être le fantôme du père Freud. Je dis le pipi parce que c’est du souvenir d’un petit moment de bien-être particulier que je suis parti, mais je pourrais aussi bien dire manger, boire, copuler… tout ce qui est la base de notre activité de survie, tout ce dont nous ne pouvons pas nous affranchir sans souffrir et parfois sans mourir. Mon camarade avait raison de distinguer entre l’envie et le besoin. Manger quand on n’en a pas besoin devient une envie. La volupté de nature –appelons-la ainsi- ne vient que lorsque nous soulageons un besoin, pas lorsque nous satisfaisons une envie. C’est même le contraire. Les voluptés qui outrepassent les besoins sont, à plus ou moins longue échéance, sanctionnées pas la nature. Je te laisse en tirer des conclusions sur les civilisations où l’envie a pris le dessus sur besoin.

Au fond tout ce que je viens de dire est assez banal. Il faut tout de même le dire car tout un pan des religions et des philosophies se sont échinées et s’échinent encore à cultiver le mépris du besoin naturel. Je sais bien ce qu’il y a là derrière : il y a l’idée que ces besoins sont tous matériels, ils relèvent du corps, c’est-à-dire du tube, et ce seul fait suffit à leurs yeux à en faire quelque chose de répugnant. S’ils pouvaient s’en dispenser ils le feraient, d’où leur goût pour le jeûne et la chasteté. Ne mettre dans sa bouche que le strict nécessaire pour ne pas mourir, ne pratiquer la copulation qu’en dernier ressort (si j’ose dire), voire ne pas la pratiquer du tout car, à titre individuel, on n’en meurt pas (mais on laisse le vulgum pécus se reproduire pour le salut de l’espèce). Je me suis même laissé dire que certain théologien s’était donné la peine de prouver, je ne sais trop comment, que Jésus n’avait pas d’anus. Il suffit de supprimer un des deux débouchés pour qu’un tube cesse d’en être un et devienne quelque-chose qui échappe à la vilaine matérialité. CQFD.

Je ne vais pas me lancer dans des discussions théologiques. J’aurais peur de me mettre à dos les cathares. Simplement je me dis qu’il est peut-être grandiose et héroïque de se dresser de toutes ses forces contre notre nature de tubes mais alors la seule façon qui me semble logique pour affronter le problème c’est de détruire le tube. Sinon tout le reste n’est que déni et finasseries.

Je ne dis pas qu’il faille s’abandonner candidement à ses besoins, notre cerveau lui-même est programmé pour ne rien accepter sans s’interroger. Je dis qu’il faut accepter que satisfaire ses besoins, comme nous l’ordonne notre nature, et en retirer du bien-être n’a rien de moralement condamnable. Peut-être qu’au lieu de miser sur une félicité hypothétique ou inaccessible en récusant les besoins de nature, peut-être est-il plus sage d’accueillir sereinement les gratifications qui nous viennent à les soulager.

Encore une fois, il n’est pas question dans mon propos de quête de la volupté, d’un hédonisme péremptoire. Il ne s’agit pas de boire à longueur de journée pour le plaisir de pisser, ni de se retenir pour mieux savourer la délivrance. Ce serait créer des envies. Non, non, simplement accompagner les demandes du tube sans s’empoisonner la vie.

Tu me diras que je préconise de pisser comme la première bestiole venue, là où le besoin me vient. Je te répondrai que tu me prends pour un gros bêta et que tu gauchis mon propos ce qui est un des marqueurs de la malhonnêteté intellectuelle. Je n’ai jamais dit qu’il ne fallait pas agir de façon rationnelle. La raison est dans notre nature et il y a des raisons de ne pas soulager ses besoins, quels qu’ils soient, n’importe où et n’importe comment. Nous sommes aussi, par notre nature des animaux culturels, cela veut dire que la satisfaction des besoins est ritualisée. Une fois qu’on a pris en compte ces deux éléments on comprend que répondre aux besoins de nature  doit se faire raisonnablement et dans le respect des rituels si ces derniers n’entrent pas en contradiction avec la raison.

Je te donne quelques exemples : pour diverses raisons nous portons des vêtements, eh ! bien, il est plus raisonnable d’en libérer son zizi pour faire pipi. Le pipi ça fermente et ça devient vite un foyer de saloperies néfastes pour la santé, ça n’est pas gênant quand la terre ou l’eau peuvent absorber et recycler l’urine, mais quand on vit dans du béton, du goudron, dans des lieux où la pisse stagne, il faut pisser là où l’urine peut s’évacuer pour être recyclée. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Ce que je dis pour le pipi est vrai pour tous les besoins, je ne vais pas m’amuser à faire le tour de la question. Disons que je ne bouffe pas des tartines de confitures quand je suis devant le clavier de mon ordinateur, que je ne me couche pas pour dormir en haut d’un escalator, que je ne fais pas l’amour sur les rails du tram. Tu m’agaces à soulever des objections foireuses.

Pour ce qui est des rituels, c’est plus compliqué car ils varient d’une civilisation à une autre alors que la raison est universelle. On ne pisse pas rituellement de la même façon suivant qu’on porte un pantalon ou un kilt suivant, qu’on vit habillé ou nu. C’est vrai pour la bouffe, c’est vrai pour le sexe, pour tous les besoins du tube. A moins de décider de se couper du reste de ses proches il vaut mieux s’y plier. Cependant je suis méfiant, car si les rituels découlent parfois de raisons codifiées d’autre fois ils sont fruits de superstitions ou de croyances délirantes d’où la raison est exclue et même combattue. Ceci est un vaste sujet, je ne peux m’y étendre. Un exemple tout de même ? En voilà un tout simple : pour faire pipi, dans notre civilisation, il faut sortir son zizi, rien de plus raisonnable, or le zizi c’est aussi le sexe, or le sexe pour les religions monothéiste c’est dégoûtant. Et voilà pourquoi, si j’ai besoin de faire pipi et que, sans contrevenir à l’hygiène et sans exhibition sexuelle, je sors mon zizi pour soulager un besoin impérieux contre un arbre, le dos tourné à toute vue, au bord de la route, je m’expose à une sanction pénale. Chez nous cela passe encore mais il est des pays où c’est inimaginable. Est-ce raisonnable ? Où est le mal ? sinon dans la tête de celui qui n’admet pas cela par ce que cela lui faire surgir des images de turpitude.  Je sais que mon exemple peut prêter à sourire, il est des frustrations bien pires, il suffit de chercher un peu.

 

Et les étoiles dans tout cela ?

Ah, oui, les étoiles !

Je suis parti d’une expérience personnelle que je ne suis sans doute pas le seul à avoir vécu. C’est celle d’un bien-être, oh ! pas extraordinaire, mais réel, et bien réel. Ce sont les raisons de l’épanouissement de ce bien-être que je suis en train de chercher.

Il y a bien sûr ce dont je viens de parler et la gratification par la nature de l’assouvissement d’un besoin. Mais il y avait autre chose.

Petit détour (comme je les affectionne).

Si nos instincts de tubes n’ont pas varié depuis la nuit des temps, il n’en va pas de même de notre perception des choses qui nous entourent. Nous en savons beaucoup plus à leur propos que nos lointains ancêtres. On n’a pas de mal à imaginer les interrogations des premiers humains devant le spectacle de la voûte étoilée. Je fais exprès d’employer ce cliché qui trahit une vision très archaïque du ciel nocturne. Songe qu’ils ne pouvaient avoir la moindre idée de la distance de ce qu’ils voyaient. Cela veut dire, entre autre, qu’ils étaient dans l’impossibilité de se faire une idée de la taille de la lune et des étoiles. Ils en donnaient les explications qu’ils pouvaient et qui sans doute étaient suffisantes mais cela aiguillonnait leur désir se savoir et d’explorer. Nous autres hommes modernes, nous avons hérité de millénaires d’exploration des choses. Nous savons ce que sont les étoiles, nous avons plus ou moins entendu causer de naines rouges, de géantes, de super novas, de trous noirs, de pulsars, d’expansion de l’univers, de phénomènes que le commun des mortels ne comprend pas toujours très bien. Qu’est-ce que cela change ? Je dirai que nous autres sommes placés face à un vertige conceptuel, là où l’homme primitif était placé face à un mystère. Je m’explique : l’homme primitif devait se dire « qu’est-ce que ça peut bien être ? » alors que l’homme moderne se dit « je sais ce que sais mais je n’arrive pas à vraiment le concevoir. » Je ne parle pas des génies à la Einstein, qui, à leur façon, ont quelque chose de monstrueux.

 

Il y a un rapport assez étroit entre l’astrologie puis l’astronomie et les mathématiques. Il a fallu aux hommes des outils mathématiques pour saisir le fonctionnement du ciel. Il leur a fallu mesurer le temps et l’espace et pour cela inventer des concepts mathématiques de plus en plus sophistiqués. Les hommes primitifs n’avaient pour expliquer les étoiles que leur imagination, leurs rêveries, l’homme moderne s’appuie sur les chiffres. Dès qu’on veut nous expliquer ce que sont les étoiles ce sont des chiffres qu’on nous déballe. Le soleil est tant de fois plus gros que la terre, sa distance à la terre est de tant de kilomètres, notre système solaire appartient à une galaxie qui contient tant de systèmes solaires, nous connaissons tant de galaxies… Plus on prend du recul, plus les chiffre deviennent énormes : astronomiques. Je pourrais m’amuser à aller chercher les chiffres que j’ai remplacés par « tant ». Ce serait frimer car je n’y connais rien. Ce que je sais c’est qu’ils nous sont parfaitement inconcevables. Je ne parle pas en disant cela des authentiques matheux qui n’ont pas le même rapport aux chiffres et aux nombres que le commun des mortels. Le commun des mortels a une perception concrète des chiffres et des nombres. Pour le commun des mortels 100 cigarettes c’est concevable, il en mesure très empiriquement et intuitivement le volume, 1010 cigarettes pour le commun des mortels ça n’a aucun sens. Je crois que le commun des mortels continue à compter sur ses doigts même pour des nombres élevés. Il lui faut rattacher le nombre à du concret. C’est ainsi (petite parenthèse) que le terrain de football est devenu une unité de mesure et l’on apprend que chaque jour disparaît l’équivalent de tant de terrains de football de forêt amazonienne. Un chiffre brut ne nous aurait rien dit.

Plus les nombres deviennent importants moins ils nous sont perceptibles. Il ne suffit pas pour nous faire saisir l’importance d’une mesure de dire qu’il s’agit de 5 suivit de 630 zéro. A partir d’un certain moment on décroche, la capacité à saisir la mesure est comme noyée, submergée. Il se produit une sorte d’indifférence. Cela ne nous concerne plus. Ce qui nous reste c’est que la chose est sans fin et qu’il est toujours possible d’ajouter des zéros.

Or si le commun des mortels ne conçoit les chiffres et les nombres qu’en relation avec du concret, c’est que nous avons besoin de nous situer concrètement et dans du palpable. J’ai besoin de compter le nombre de mes années, j’ai besoin de savoir à quelle distance je me trouve de tel lieu qui m’intéresse. Pour le commun des mortels les mathématiques n’ont d’autre fonction que de faciliter nos repérages, en n’ayant d’autre base que notre expérience concrète du monde, à commencer par nos dix doigts. Je ne suis pas sûr que les responsables de la pédagogie des maths tiennent compte de cela (autre parenthèse). Cela veut dire que passé un certain seuil nous perdons tout repère. C’est pourqui je parle de vertige.

 

Aujourd’hui, dans les pays occidentaux, la grande majorité de la population vit dans les villes. Cela signifie que nous avons majoritairement perdu l’habitude de lever le nez sur l’immensité du ciel étoilé. Cela ne nous arrive plus que dans des circonstances particulières plutôt rares. Nos lointains ancêtres qui ne savaient rien de la nature des étoiles pouvaient les contempler toute leur existence et nous qui en savons immensément plus nous ne les voyons plus. Curieux ! Quoi qu’il en soit la rareté des occasions que nous avons de lever le museau vers un ciel constellé a l’avantage de nous rendre le spectacle beaucoup plus impressionnant. Si l’homme primitif pouvait imaginer les étoiles à quelque humaine distance de lui-même, nous savons qu’il n’en est rien, que le moindre point brillant est fabuleusement éloigné. Si nous avons le moindre vernis de culture scientifique nous pouvons nous dire que l’image qui nous arrive de cette étoile est peut-être contemporaine des dinosaures. L’infini, qui est un concept très difficile à intégrer pour nos misérables cervelles, à cause de la confrontation du spectacle d’une réalité concrète et de ce que nous en savons notamment en matière de chiffres et de nombres, l’infini alors devient palpable. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer nous ne nous sentons pas forcément perdus dans cet infini. Nous nous y sentons au centre. Je ne sais pas s’il est mathématiquement possible de parler du centre d’un espace infini, mais en terme de perception, de vécu, de conscience si. Bien plus que l’homme primitif l’homme moderne est saisi par la contemplation du cosmos. Beaucoup plus que lui il éprouve ses propres limites et se sent interpellé personnellement par cet infini qui met à rude épreuve la confrontation entre ce qu’il sait et ce qu’il voit.

 

Et le pipi ?

 

J’ai dit que nous étions des tubes. J’ai précisé qu’un tube n’existait que par sa fonction. J’ai commencé par le niveau le plus matériel de transit, celui des aliments. Déjà avec la vie je suis passé à un niveau bien moins palpable. Eh bien, et c’est là l’intuition que j’ai et que je ne saurais démontrer : lorsque je pisse en levant le nez aux étoiles, tout l’infini qui est devant moi entreprend de transiter par le tube que je suis.

Tu me diras que je n’ai nul besoin d’être le zizi à la main en train de vider ma vessie pour qu’un transit de l’infini passe par le tube que je suis et qui n’est pas que la tubulure grossière dont sont faits mes boyaux.

Je sais bien qu’il est des tubes, je ne sais comment dire : subtils. Si je n’avais pas la haine des dichotomies je dirais « spirituels », mais je ne veux pas que ce « spirituel » puisse être opposé un « corporel ». Si je tiens à cette conjonction d’une contemplation du ciel étoilé et d’une fonction corporelle basique c’est justement pour éviter le piège du reniement du corps. Il faut pour que la confrontation de l’individu avec l’univers infini débouche sur quelque chose d’essentiel dans l’expérience humaine, que l’individu soit le tube qu’il est de la façon la plus humble qui soit. Je pisse donc je suis. (Tant pis pour la facilité). Je pisse donc je suis tube. Je ne réfléchis pas plus sur ce qu’est notre incapacité à saisir l’infini qu’à l’absurdité de n’être qu’un tube sans autre fonction que se maintenir, je laisse l’infini me saisir, me traverser, parce que telle est ma nature. Mon douloureux penchant au pourquoi est comme déconnecté, neutralisé. Je suis tout à l’instant de l’humble bien-être du besoin satisfait qui m’empêche de m’égarer dans de prétentieuses et vaines spéculations. Je suis, moi, minuscule insignifiance, au centre des choses et j’y suis à ma place. Peu importe le reste. C’est peut-être cela la méditation.

Quelle découverte !

Par L'ermite du mont Ventoux
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