Partager l'article ! De la fatalité de la rime: J’aime bien me poser des questions inutiles ou pour le moins futiles. Ce n’est pas qu ...
J’aime bien me poser des questions inutiles ou pour le moins futiles. Ce n’est pas que j’aie le goût de la futilité mais j’ai remarqué qu’il en est parfois de ces questions de trois fois rien comme de certaines plantes minuscules qui, si on entreprend de les déraciner, révèlent un système radiculaire si vaste et si développé qu’on ne parvient jamais à l’extirper dans sa totalité.
C’est ainsi que je m’interroge sur la rime.
La question est d’autant plus futile que je ne suis pas le moins du monde poète. Je me demande même si j’ai jamais compris ce qu’était la poésie. J’ai un peu honte à l’avouer mais l’honnêteté m’y contraint. Lorsque j’étais tout petit et qu’on me fit apprendre mes premières poésies j’acquis la conviction qu’être poète c’était rimer. J’acceptai cette idée comme tant d’autres. Plus tard je crus comprendre que la poésie c’était bien autre chose, qu’on pouvait rimer sans être poète et vice-versa. J’ai conservé toutefois au fond de moi-même l’idée qu’un poète qui ne rime pas… Oh ! Je suis moins lourdaud que je ne veux le faire croire. J’ai bien compris qu’à une convention pouvait tout aussi légitimement s’en substituer une autre et qu’inventer de nouvelles règles du jeu pouvait être riche en fruits de toutes sortes. J’ai surtout constaté qu’après quelques siècles de poésie régulière et donc rimée il était au malheureux poète du moment présent devenu impossible de ne pas écrire du déjà écrit.
On me dira que c’est faux et que la langue est assez riche et se renouvelle assez pour qu’on ne soit pas obligé de faire rimer « amour » avec « toujours » et « songe » avec « mensonge ». J’ai lu quelque part sous la plume de quelqu’un qui s’y entendait vraiment et exposait clairement les choses qu’une rime riche était justement celle qui mettait face à face des mots qu’on ne rapproche pas de façon mécanique. Le bel art consisterait à dénicher des liens, jusqu’alors enfouis, entre des termes et donc des choses que rien de prime abord ne rapproche. Le poète serait ainsi un dénicheur de correspondances secrètes, un farfouilleur des replis souterrains du monde ou de l’âme humaine.
Pourquoi pas ? Cela ne me semble pas stupide.
Ce que je me demande c’est si finalement il n’est pas possible de toujours, non pas dénicher des liens mystérieux entre les choses par le biais de la rime, mais de les inventer de toutes pièces comme on peut toujours tracer des figures géométriques dans un ciel étoilé.
Si je suis le raisonnement, la rime la plus riche serait la plus inattendue doublée de la mise en lumière d’un lien profond.
Surgit alors une des questions qui me tarabustent le plus en matière d’esthétique : celle de l’originalité. Si je veux exercer la fonction poétique je me dois, dans cette logique, de chercher l’originalité. Je m’en vais donc partir en quête de rimes originales dans l’espoir que de la confrontation surgira quelque féconde découverte. Il me suffit de regarder autour de moi, de saisir au vol un objet quelconque « chaise », « peignoir », « clavier »… et de chercher dans ma boîte à vocabulaire la rime inattendue. Je pense « chaise » et « baise » me vient aussitôt à l’esprit. Je le repousse convaincu que ne manquent pas les chansons grivoises qui ont usé et abusé de ces rimes (mais par le processus inverse). « Braise » ne me semble pas très original non plus. J’imagine quelque poète du terroir chantant petitement les vertus du foyer domestique où la douce aïeule tricote sur une chaise devant l’âtre où rougeoient les braises. Il me faut chercher plus loin, « balèze» me paraît déjà plus original, mais j’imagine assez aisément le moyen d’établir un lien entre la fragilité de la chaise et l’individu trop lourd pour elle. Je peux tenter la rupture en jouant sur l’opposition concret/abstrait et confronter «chaise» et « catachrèse». La liaison je la vois tout de même : parler des pieds de la chaise n’est jamais qu’une catachrèse…
Je ne vais pas faire l’intéressant en multipliant les exemples. On pourrait d’ailleurs à juste titre me faire remarquer qu’il me manque une chose essentielle : l’inspiration. Je ne fais pas de la poésie inspirée, je joue avec les mots. J’ai cru comprendre que la poésie c’était autre chose, qu’il y fallait le je-ne-sais-quoi qui ne s’apprend pas.
J’accepte volontiers cette remarque mais alors je me demande quelle est la nécessité de l’originalité. Les choses essentielles auraient-elles changé avec le progrès technique ? Tout est là. L’inspiration prend-elle sa source ailleurs que dans le cœur humain et dans ses palpitations ?
Le monde qui nous entoure n’est pas le même que celui qui entourait les poètes du temps jadis, ni même de naguère. Il suffit d’imaginer la perplexité d’un homme, même d’il y a seulement cent ans, s’il pouvait écouter un bulletin d’infos à la radio. Il n’en comprendrait pas la moitié tant les choses dont nous parlons et qui nous entourent sont éloignées du monde d’alors. Je ne vais pas m’amuser à donner des exemples, il suffit de se baisser pour les ramasser. S’il ne s’agit que de rimer de façon nouvelle la chose n’est donc pas très difficile, mais pour parler de quoi ? Les choses nouvelles qui constituent notre univers sont-elles autre chose que des objets ou des techniques liées à ces objets ? Je me moquais tout à l’heure du poète du terroir et de la poésie de l’âtre et du bonheur qui est dans le pré, c’est que je me méfie beaucoup de la nostalgie et que je trouve les chantres du bon vieux temps particulièrement pénibles. Mais ceux qui se croient absolument obligés de chanter les vices et vertus du temps présent me font exactement le même effet. Vouloir être moderne me paraît toujours la meilleure démarche pour être très vite dépassé. L’essentiel n’est-il pas l’universel et l’éternel ?
Et le charme de l’instant qui fuit ? De l’instant présent si présent et si fugitif ? dira-t-on, celui du minuscule domaine où je savoure la vie ? Mais, sans acrobatie logique, ces charmes-là ne naissent-ils pas de sentiments universels, ne sont-ils pas de tous temps ? Ce qui compte sont-ce les choses ou le sentiment qui nous lie à elles ?
Nous vivons dans une civilisation hautement technologique. Je dis bien « technologique » et non « technique », c’est que nous avons adopté vraiment une logique de la technique. Je ne suis pas de ceux qui jettent l’opprobre sur la technologie. J’en profite largement. Sans y barboter voluptueusement je l’accepte comme un fait sans doute incontournable. Mais le propre de cette civilisation technologique c’est que tout y est très éphémère. Il m’est venu parfois l’idée de faire un catalogue des objets que j’ai vu disparaître : la clé à sardines, la manivelle pour les voitures, la machine à écrire… et maintenant l’ampoule à incandescence, que sais-je ? Il suffit de faire un tour dans une brocante pour contempler les dépouilles des objets tombés en obsolescence. Chanter les objets du moment et le monde qu’ils composent c’est à coup sûr être très vite hors de compréhension de ceux qui ne les ont jamais vus et n’en ont qu’une vague idée. C’est faire une poésie à usage très limité, avec une date de péremption. Pourquoi pas, après tout ? Je n’y crois guère même si je me dis que je n’ai pas le droit d’être catégorique.
Je continue à croire à l’universel et à l’éternel.
Le risque, car je ne peux m’empêcher de voir le risque, c’est de se sentir obligé de s’abandonner à un lyrisme cosmique qui chanterait les étoiles éternelles, l’éternelle fuite des nuages, la mer infinie et toujours renouvelée, l’éveil du printemps et l’oiseau qui vient d’éclore dans un buisson d’aubépine… Non que j’y sois indifférent, j’y suis même assez sensible, question de parcours personnel, mais je me méfie des mystiques de la nature. Je suis méfiant de nature. Si je me pose la question de la nécessité de l’originalité, je me pose aussi celle du conformisme. On est sur la corde raide. Y a-t-il grande différence entre celui qui fait machinalement rimer « cercueil » avec « deuil », « berceau » avec « tombeau », « merveille » avec « sans pareille » et celui qui systématiquement se refuse de parler d’amour, de cœur, de mort, par crainte des rimes qui lui viendraient d’elles-mêmes ? Ne sont-ils pas, l’un et l’autre, victimes du même conditionnement ? Ne sont-ils pas tous deux ligotés par ce qu’ils savent de ceux qui les ont précédés ?
Ah ! Qu’il est bon d’être naïf ! L’ignorance a du bon en certaines matières. Il est doux d’imaginer un jeune enfant à qui on apprendrait à faire des vers tout ce qu’il y a de plus classique sans jamais lui donner à lire ou à entendre d’autres vers que les siens et attendre le moment où il ferait rimer « amour » avec « toujours ». Imaginons sa joie et sa fierté. Imaginons aussi le censeur cultivé qui se raillerait de lui et hausserait les épaules avec condescendance. Au nom de quoi ? Est-il moins intelligent qu’Euclide le jeune Blaise Pascal qui redécouvre tout seul sa géométrie ? Refuser à un poète telle ou telle rime au nom de la priorité de ceux qui sont passés avant lui a-t-il un sens ? La revoilà la question de l’originalité. Original par rapport à quoi ? C’est comme si un type arrivait avec une poésie et dise « preum ! » et qu’à partir de là les autres s’interdisent d’user des mêmes rimes que lui, des mêmes images, des mêmes rythmes. De la rime. C’est comme si les morts interdisaient aux vivants de vivre ce que eux ont vécu. Cela me fait penser aux faussaires de génie qui vous font un Rembrandt ou un Picasso que nul ne peut distinguer d’un vrai jusqu’à ce qu’eux-mêmes révèlent la supercherie et alors ce tableau sorti de leurs mains et qui valait des fortunes ne vaut soudainement plus rien. Où se niche donc la valeur d’une œuvre d’art ? Pourquoi une parfaite copie ne vaudrait-elle pas l’original ? Est-ce la vieillerie qui lui donne sa valeur ? Est-ce le nom qui lui est attaché ? La rose sous un tout autre nom… comme dirait l’autre… Sommes-nous donc englués dans le souvenir du passé au point d’en être paralysés ou condamnés à une sorte de fuite en avant perpétuelle, chaque génération ajoutant aux précédentes ?
Puis-je faire le cuistre ?
Je pense à ce qu’aurait dit Erik Satie, quelque chose comme : « je suis né trop jeune dans un monde trop vieux ».
Puis-je continuer à faire le cuistre ?
Les questions que je me pose ne sont pas nouvelles. Déjà au début du XVIIIème siècle elles se sont posées lors de ce qu’on a appelé la Querelle des Anciens et des Modernes. Les Anciens pensaient que dès l’antiquité tout avait été dit pour le mieux et qu’en conséquence rien ne pouvait être dit de nouveau ni mieux que cela n’avait été fait. On pouvait donc tout juste se contenter d’essayer de faire aussi bien en imitant les Anciens. Le malheur c’est qu’entre imiter et singer la distance est brève et que cela a donné une sorte de sclérose des études classiques basées sur l’idée que tout écart par rapport aux grands modèles était une faute. C’était bien sûr stupide, une des composantes fondamentale de l’humanité étant l’instinct d’exploration. On n’explore pas en parcourant éternellement les mêmes sentiers.
Les Modernes de leur côté pensaient tout le contraire, que chaque époque s’exprime à sa façon et que l’homme moderne n’a pas le vécu de l’homme antique et ne saurait, sans artifice, s’obstiner à faire comme si rien n’avait changé.
Cela nous semble évident.
Cela a tout de même eu des effets pervers. Ici comme partout les plus bêtes l’ont emporté, les plus bêtes c’est-à-dire les intégristes, ceux qui aiment à réduire la plus subtile des pensée à une seule et unique obsession dont ils font un dogme. Ce dogme c’est celui de la nouveauté. Ils furent, de ce point de vue, aussi rigides et bornés que les plus bornés des Anciens. Tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à du déjà vu était considéré comme nul et non avenu. Ils confondaient, dans leur étroitesse d’esprit, moderne et jamais vu.
Puis-je être vulgaire ?
Mon cul dans un panier de fraise c’est du jamais vu. Est-ce pour autant du moderne ? Et, en admettant que ce le soit, est-ce que cela confère à mon cul dans un panier de fraises quelque valeur artistique que ce soit ?
Cramponnez-vous ! Il y en a pour le penser.
Observez le glissement : être un homme de son temps devient être moderne, être moderne devient, être original, être original devient se singulariser. Or rien n’est plus simple que se singulariser.
Si j’observe, par exemple dans le domaine de la musique savante (c’est-à-dire officielle) l’évolution du processus, je vois que la singularisation a commencé par faire des entorses aux lois de l’harmonie telles qu’elles avaient été définies par les classiques. Faire un écart devenait ainsi un moyen d’expression, une belle dissonance provoque des effets de surprise, d’étonnement, de frustration etc, bref cela peut être utile à transmettre une émotion, cela a des effets dramatiques. Ce système s’est usé assez rapidement. Il a cessé d’être singulier, s’est banalisé. Et puis fonder une esthétique sur des entorses à une norme c’est encore dépendre de la norme. Il a fallu trouver autre chose. On est allé farfouiller vers d’autres systèmes, vers d’autres modes musicaux, archaïques ou exotiques. On s’est amusé à composer dans autre chose que le majeur ou le mineur. On a eu cette idée très cartésienne et très simpliste d’exploiter les gammes par tons. Tout cela sonnait étrange à l’oreille et donc singulier. Puis les générations suivantes furent, dans cette fuite en avant, contraintes de chercher de l’inouï. On se mit à excogiter des règles nouvelles de composition, totalement déconnectées de l’oreille et finalement sous-tendues par l’idée que la musique est une chose abstraite, intellectuelle, proche des mathématiques (idée très ancienne elle aussi) et que, de même qu’il pouvait y avoir d’autres géométries que celle d’Euclide, il pouvait y avoir une infinité de musiques toutes fondées sur des équations et des raisonnements géométriques ou algébriques, que sais-je ? D’autres se sont fixés sur le rythme, cherchant comment faire du neuf par tous les moyens, d’autres sur les timbres, pensant faire une révolution copernicienne en supprimant la frontière classique entre musique et bruit. Le résultat est là : la musique savante contemporaine n’est écoutée que de savants. Elle a perdu tout contact avec le commun des mortels. On n’est plus du tout devant un refus instinctif et éternel de la nouveauté destiné à s’estomper avec le temps. Les décennies passent et s’entassent sans que cette musique savante parvienne à se faire entendre. Je ne suis pas sûr qu’elle soit faite pour l’oreille et c’est peut-être là la raison de sa marginalisation.
Il est vrai que j’ai lu sous la plume d’un savant musicologue du XIXème, que la vraie musique est celle qui si lit avec les yeux. Il voulait dire que c’était abstrait et que son plaisir était tout cérébral.
A ce compte-là les meilleurs plats sont ceux qu’on lit dans les livres de cuisine.
Je conçois qu’on puisse raisonner de la sorte. Ce n’est pas mon cas. J’ai cinq sens, la nature m’en a pourvu pour que j’en jouisse, c’est du moins ma conviction. Les plaisirs purement intellectuels me semblent bien suspects. Que peut dire le frigide sinon « je préfère ne rien sentir » ?
Je crains que la course à la nouveauté n’ait perverti bien des choses. En ce qui concerne la musique, j’ai la conviction qu’elle a contribué à exclure une immense majorité du public de la musique savante et à la cantonner à de la musique d’il y a deux siècles conservée dans la naphtaline ou à des sous-produits de consommation aussi dégueulasses que la bouffe industrielle.
Je crains qu’il n’en soit de même pour l’ensemble des arts.
Cela me fait penser qu’il existe peut-être un rapport entre ce dogme de l’innovation par la singularisation (c’est-à-dire tout sauf une innovation) et la bien-pensance. J’y retrouve le même mélange méphitique de grands principes indiscutables (il faut être un homme de son temps, il faut explorer sans cesse…), de recettes à deux balles, et d’impérialisme intellectuel, voire de pratique inquisitoriale : si tu ne suis pas mon dogme, si tu oses même avancer l’idée de l’examiner de près, tu pactises avec le diable, honte à toi ! Hérétique ! Hérétique !
J’y trouve la même hypocrisie du discours, la même contradiction entre les intentions proclamées, les postures adoptées, et le résultat qui est une ségrégation culturelle plus féroce que jamais.
Tout cela pour m’être interrogé sur la rime !
Où suis-je parti !
En dépit de mon fond robuste de rationalité il me semble qu’il est bon de ne pas considérer la langue comme un parfait outil d’expression de la pensée. On me dira « qu’es-tu en train de faire, sinon de tenter, tant bien que mal de cerner ta pensée en cherchant les mots pour lui donner forme ? ». Exact ! Et je tiens à cela, même si je suis de plus en plus convaincu de l’imperfection de la langue et de ce qu’elle peut avoir de rigide. N’est-elle pas aussi un carcan pour la pensée ? Si je récuse une vision purement fonctionnelle de la langue c’est parce que j’éprouve une grosse méfiance pour les prétentieux qui s’imaginent en posséder la science.
J’avouais tout à l’heure ne jamais avoir bien compris ce qu’était la poésie. Au fond je me demande si ce n’est pas précisément l’utilisation dans la langue de tout ce qu’elle peut avoir d’irrationnel, d’insaisissable par l’étude scientifique, de rétif à toute formalisation, à toute numérisation. Je suis de plus en plus convaincu que la langue est un produit de notre organisation neuronale, mais que justement notre pauvre cervelle ne fonctionne pas comme un ordinateur contrairement à ce qu’on a tendance à croire. Je trouve particulièrement pervers, après avoir mis au point ce qu’on nomme intelligence artificielle, de vouloir que l’intelligence naturelle fonctionne comme l’intelligence artificielle qui l’a mise au point. On se mord la queue. Je crois que la langue est porteuse de bien autre-chose que de mécanismes numériques bêtement primaires et parfaitement fonctionnels, je crois qu’elle porte l’empreinte de tout ce qui nous échappe dans le fonctionnement de nos neurones et qui est encore très conséquent. Ce n’est pas pour rien que je suis perplexe devant un musicien qui dit que la musique est faite pour flatter le cerveau en transitant par les yeux. Je le suis tout autant devant le pédago qui pense qu’on lit vraiment quand on pratique la lecture muette. Je me demande toujours avec perplexité pourquoi dans notre système scolaire et universitaire il y a des oraux de rattrapage pour rattraper des écrits et jamais le contraire. Imagine-t-on un bac entièrement à l’oral avec une session d’écrits de rattrapage ? Pourquoi ? Réponde qui peut, moi, ma réponse c’est que l’écriture n’est qu’un moyen très archaïque et très efficace pour enregistrer la parole, mais ce moyen sacrifie tout ce qui relève de la voix, c’est-à-dire du corps, un sourd-muet de naissance peut apprendre à lire, de même qu’il peut harmoniser une mélodie. En rejetant dans la langue tout ce qui tient au corps, c’est-à-dire à la chair, on l’ampute d’un part importante, peut-être déterminante d’elle-même, on ignore les mécanismes cérébraux porteurs de cette part d’irrationnel de la langue. La rime en fait partie, elle a sans doute à voir avec la mémoire et la vieille angoisse si humaine de l’oubli, mais elle a aussi à voir avec la si humaine tentation d’interroger l’incompréhensible. Je l’ai dit et je le répète : je tiens à raisonner de façon rationnelle (belle tautologie !), je n’ai rien d’un illuminé qui s’en va embrasser les platanes, comme je l’ai vu faire, pour entrer en symbiose avec je en sais quel mystère, quelle force primordiale. Je me méfie beaucoup de ces mystiques à quatre sous. Ils m’amusent quand ils ne me font pas peur. Cependant je ne vois aucune raison pour ne pas jouer, y compris avec la langue, et encore moins pour ne pas rêver, et un des jolis rêves n’est-il pas celui d’une langue qui porterait en elle quelque sagesse échappant à la raison ?
Tiens, il me vient à l’esprit un diction : « comparaison n’est pas raison ». Il est rimé et, du fait de cette rime s’autodétruit car si l’on prétend raisonner il faut commencer par prouver ce que l’on avance, il ne suffit pas de dire une chose pour qu’elle soit prouvée, or c’est non seulement ce que fait ce dicton, mais qui plus est, il appuie son autorité sur la rime, comme si l’analogie de son était une preuve suffisante et irrécusable, alors qu’il dénonce l’usage même de l’analogie. Et toc ! Ce dicton qui prétend régler son compte à toute démonstration non discursive, ne trouve rien de mieux que de se fonder lui-même sur un jeu de mots entre «…paraison » et « pas raison », comme si ce rapprochement suffisait à établir une évidence, comme si une coïncidence dans la forme était équivalente à une équivalence de sens, comme si la preuve se trouvait dans cette rime riche. Je m’amuse de cette autodestruction, par effet boomerang, d’une condamnation péremptoire. Voilà un bel exemple de ce que je suis tenté d’appeler la fatalité de la rime. Est fatal ce à quoi on ne peut échapper. J’aime à penser qu’il y a une fatalité de la rime et qu’on ne peut échapper au rapprochement d’ « amour » et de « toujours », qu’il est fatal que « miel », appelle « fiel » ou « ciel », que « songe » s’accouple sans qu’on n’y puisse rien avec « mensonge » et ainsi de suite.
Je disais plus haut qu’il était toujours possible de tracer des figures géométriques sur la voûte étoilée (« étoiles » rime avec « nuit sans voiles », au cas où vous chercheriez la rime). C’est que le firmament nocturne offre une myriade de points dans un chaos apparent. L’esprit humain a cette capacité de mettre de l’ordre dans les choses chaotiques. Jetez sur le sol une poignée de lentilles, vous constaterez qu’il est toujours possible d’y découvrir des figures géométriques, des zodiaques. Qu’importe qu’ils n’aient pas de sens ?
Je ne crois absolument pas à l’astrologie. Je suis plutôt amusé de ceux qui déploient, avec le plus grand sérieux, toute une recherche complexe pour établir des horoscopes. Ils me semblent aussi archaïques que s’ils cherchaient l’avenir dans un foie de mouton. Je suis effrayé lorsque j’apprends que des hommes politiques qui ont le pouvoir de déclencher une guerre atomique y croient. Cependant je trouve à l’astrologie quelque chose de très poétique. Cette vaine quête, cette interrogation insensée des étoiles et des planètes possède, à mes yeux, la vertu de mettre en lumière cette capacité de l’esprit humain d’interroger le fatal. Chercher une rime relève de la même démarche, et, pour en revenir à la question de l’originalité, je dirai que je tends à penser que l’évidence est fondamentale dans cette démarche. Ce qui saute aux yeux semble posséder une force propre. Dans le ciel étoilé c’est entre les points les plus visibles qu’apparaissent des figures géométriques. Ce doit être une conséquence de nos capacités de perception, je laisse les neurologues répondre à cela. Qu’y a-t-il de plus évident que la croix du sud ? Aller chercher des relations entre des étoiles à peine visibles ou de taille apparente très disparates ne relève pas de l’évidence. S’il faut aller chercher c’est que cela ne vient pas de soi-même. N’en va-t-il pas de même de la rime ? On peut faire rimer « amour » avec « tambour » ou « abat-jour », on peut le faire rimer avec « balourd », « vautour » ou « côté cour », on doit pouvoir trouver des rimes encore plus improbables : quelle est leur charge d’évidence ? Je me méfie de plus en plus de la sophistication. Elle n’est d’aucun profit si elle ne conduit à l’épure. Faire rimer « amour » avec « toujours » semble facile quand on est au niveau de sophistication, mais quand on en arrive au stade de l’épure, il doit être bien ardu de se plier à l’évidence sans tomber dans la platitude.
Voilà pourquoi il m’arrive de me demander si certains auteurs oubliés d’humbles chansons populaires ne sont pas de plus profonds poètes que ceux qui finissent dans les manuels scolaires. Je crois que les professeurs aiment ce qui se prête à l’explication de texte. Je crois que les gens parvenus au niveau de sophistication n’aiment pas l’évidence parce qu’elle leur ôte un pouvoir. Ils n’aiment pas ce qui s’impose à tous parce qu’ils se posent en intermédiaires, ils aiment se présenter comme des passeurs, mot dont ils usent avec volupté. Et pour en revenir à ma petite réflexion sur les Anciens et les Moderne je crois qu’une des clés de compréhension d’une bonne part de l’art officiel de notre époque c’est le fait que les Anciens d’aujourd’hui ont pour dogme le moderne qu’ils nomment « contemporain ». C’est le conservatisme paré des vêtements du progrès. On a vu ça dans le politique où quelques brillants réactionnaires appellent les dispositifs les plus rétrogrades des « réformes nécessaires à la modernisation du pays ». Je crois qu’on reconnaît les moins inventifs et innovants à leur tendance à se présenter toujours comme des créateurs. Ce sont ceux qui ne font que reprendre jusqu’à l’écœurement les vieilles recettes de la créativité par la singularisation qui se targuent de bousculer les codes. Pour moi l’adjectif « contemporain » appliqué à l’art est devenu synonyme de « férocement académique », c’est à dire de sophistication sans inspiration. Comment s’y retrouver si ce qu’il y a de plus conservateur est parvenu à faire croire qu’il représente la pointe du progrès ? Comment faire quand on se sent coincé entre ça et une logique commerciale qui réduit l’art à une production de masse de marchandise frelatée, abrutissante et indigente ?
J’aspire à la naïveté.
Pour cela il ne faudrait posséder ni souvenirs, ni culture. Je disais mon espoir qu’après la sophistication on puisse entrer dans l’épure. Epurer c’est d’abord virer tout ce qui n’est pas essentiel, c’est élaguer, décaper, émonder. Mais cela peut-il avoir la vertu de reconduire à la naïveté ? J’en doute, à moins que le cerveau, au fil du temps ne perde, avec la mémoire, toute la crasse accumulée le long d’une vie, crasse de tout ce qu’on a appris et qui a formé comme une buée sur le regard qu’on porte au monde, ou des filtres qui lui donnent des formes et des couleurs parasites.
Vais-je en arriver à penser que retomber en enfance est l’issue souhaitable ?
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