Samedi 8 janvier 2011 6 08 /01 /Jan /2011 13:01

 

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Il est des mots que l'on emploie sans leur prêter plus d'attention que cela. C'est le cas de la plupart des mots, de tous les mots peut-être. Il suffit de s'y arrêter un instant, de les faire tourner dans sa bouche, de les regarder écrits sur le papier comme on le ferait pour un mot d'une langue inconnue et voilà qu'il prennent soudain une autre gueule. N'as-tu jamais remarqué cela ? A force d'être employés machinalement les mots que nous utilisons tous les jours perdent en saveur ou plutôt notre sensibilité à leur égard s'émousse comme s'émousse le goût chez un poivrot trop accoutumé aux boissons fortes. Les poètes peut-être conservent-ils la disposition à savourer les mots. Je ne sais pour quelle raison certains mots à les regarder de plus près réussissent mieux que d'autres à reprendre quelque chose de leur ancienne saveur. Ils sont comme ces parfums que l'on retrouve en plongeant le nez dans quelque vieux livre, parfums portés jadis par quelque lectrice qu'on imagine douce et belle et désormais évanouie.

Le mot chagrin est un de ces mots pour moi.

 

Je crois à la sagesse des mots. Je crois qu'en les grattant un peu il s'en dégage de solides vérités. Il est toujours fascinant de rechercher l'étymologie d'un mot. Là se trouvent bien des choses que nous ne percevons plus directement, que nous pouvons totalement ignorer, que nous ignorons la plupart du temps et qui pourtant reposent, endormies pour toujours dans la chair du mot. Je dis « endormies » car je les crois toujours en vie, une vie sans fracas, sans agitation, mais pleine de rêves.

Il est facile, trop peut-être d'aller voir l'étymologie d'un mot dès qu'on s'interroge sur son sens. Je dis « trop » parce qu'il ne faudrait pas tomber dans une sorte de tic intellectuel qui consisterait à déballer à tout propos l'étymologie de tout ce qu'on entend définir. Je me méfie de la cuistrerie. Il faut que le mot lui-même semble vous dire de façon impérieuse « sais-tu d'où je suis sorti ? » C'est exactement ce qui se produit pour moi avec le mot « chagrin ». Il n'a pas la gueule d'un mot à l'étymologie facile. Comment puis-je dire cela ? C'est tout simple : on a du mal à trouver des mots de la même famille. Essaie. Si on a cette difficulté c'est qu'il sort d'une source toute particulière. Il ne sent ni le latin, ni le grec. On pourrait lui soupçonner des origines nordiques ou arabes, les emprunts à ces langues prennent parfois de drôles d'allures, mais cela sent plutôt quelque mic-mac linguistique de basse extraction. J'entends par là qu'il n'a pas transité par une culture littéraire mais est issu d'un parler paysan plus ou moins clairement identifiable. Ça sent un peu le vieux vieux patois. En somme ça sent le parler de vilain.

Rien de plus aisé à vérifier, je vérifie donc et je suis assez fier de moi. Je ne m'étais pas trompé. Les spécialistes sont bien embêtés. Ils ne peuvent qu'émettre des hypothèses. Ils s'interrogent. Il paraît qu'il y aurait eu un grigner qui serait de la famille de grincheux pour dire en gros tordre le nez, faire la grimace. Je ne pensais pas tomber là-dessus lorsque je m'amusais, ailleurs, à butiner autour du verbe se gorger et que je me laissais aller à imaginer des causes toutes premières et tout à fait onomatopéiques à certains mots comportant des kr et des gr. Ai-je alors négligé grincher et grincheux et ce chagrin qui m'intéresse aujourd'hui? Les spécialistes, dont je ne me moque pas, sont trop peu convaincants pour que j'en aie du regret. Je dois même avouer que je suis amusé et un peu dubitatif lorsqu'il expliquent le cha de chagrin par le chat, un chat qui ferait la grimace. Mais après tout...

Ainsi, si je voulais faire, par cet exemple, la démonstration de la sagesse étymologique j'aurais un peu de mal à ce qu'elle soit limpide. La seule chose que je peux en tirer c'est que les mots savants se sont montrés insuffisants à exprimer le sentiment que nous appelons chagrin puisqu'un mot sans lettres de noblesse s'est imposé, roulé comme un galet, de bouche en bouche jusqu'à nous.

Si je m'intéresse au mot c'est que je m'intéresse à la chose. Qui n'a eu des chagrins dans sa vie ? Qui s'en est totalement guéri ?

Pourquoi parle-t-on de chagrin d'amour sans hésitation et ne parle-t-on jamais de chagrin d'argent alors qu'on parle de mariage d'amour et de mariage d'argent ?

Que veux-tu, il me vient ce genre de questionnement.

Je peux te faire une confidence : j'ai eu des chagrins et c'est parce que je voudrais bien que ces chagrins ne viennent pas entraver la sérénité à laquelle j'aspire que je m'intéresse à la chose.

Je sais aussi que ce mot est un de ceux sur lesquels on butte quand on traduit. Pour savoir ce que vaut une traduction il est un moyen simple et impitoyable : il suffit de retraduire en français comme si on ne connaissait pas l'original. Le résultat est souvent effarant. On se retrouve devant un autre texte et des mots comme chagrin deviennent peine ou déplaisir ou tristesse ou souffrance. Toute la saveur de chagrin toutes ses résonances ont disparu. C'est à cela qu'on perçoit la subtilité d'une langue. Toutes les langues ont des subtilités mais elles ne se situent pas aux mêmes endroits. Le français nous offre cette subtilité, il serait dommage de la négliger. Ah ! Que je m'amuse lorsque j'entends parler de traduction automatique ! Comment une machine pourrait-elle traduire ce que je suis en train d'écrire ? Quel charabia cela donnerait-il ? Mais ceci est une parenthèse.

Si subtilité il y a c'est qu'il y a distinction. On est subtil quand on fait des distinctions. Ce sont les lourdauds qui mélangent tout. Quelle distinction peut-on établir entre peine et chagrin, car après tout on dit aussi bien « j'ai de la peine » que « j'ai du chagrin » ? C'est moins simple qu'il y paraît. On pourrait penser que la peine est plus vague que le chagrin qui est lié à une perte, à un manque affectif. Mais est-ce bien vrai ? Je vais tourner la question autrement : quand j'ai du chagrin j'ai forcément de la peine, mais quand j'ai de la peine ai-je forcément du chagrin ? J'avoue ne pas être sûr de la réponse. Et si c'était la même chose ? Qu'est-ce qui ferait alors la différence, où se situerait la distinction? Et si chagrin n'était que le forme poétique pour peine ?Après tout il y a des mots poétiques, chagrin en serait-il un ?

Tu me diras que je pinaille et pose des questions qui frisent la biptéro-sodomie. Peut-être mais s'il est vrai qu'il existe des mots dont la seule vertu est d'être poétiques cela signifie qu'il ajoutent à la chose que recouvre le mot une charge lyrique, c'est à dire qu'ils invitent à les écouter comme une mélodie, comme un chant. Fais attention, j'essaie de dire des choses pas faciles à cerner mais que ma truffe me fait subodorer importantes. Un mot comme chagrin semble se distinguer de la peine moins par une distinction de sens que par une distinction tout court. Je m'explique : si je dis « j'ai une peine d'amour » on comprend que je me suis fait repousser par la créature qui a su s'emparer de mon coeur ou que je l'ai perdue. On comprend que j'en souffre. Tout cela est exact, mais si je dis que j'ai un chagrin d'amour, on comprend en plus de tout cela qu'il faut comprendre plus que cela. Non content d'exprimer la chose, le mot invite à l'auréoler. A l'auréoler de quoi ? Il me vient un doute affreux : et si ce n'était que de romantisme ?

Plus j'avance dans la voie de la sagesse plus le romantisme me paraît malsain. Dieu sait pourtant si je le fus en mon jeune temps, du temps où j'étais un beau ténébreux. Je croyais alors que le romantisme était l'exaltation du sentiment, ce qui, après tout n'a rien de condamnable à mes yeux. Aujourd'hui je pense que c'est une hypertrophie du nombrilisme. Je le vois comme une pathétique aspiration à se poser comme victime d'un grandiose complot de la médiocrité contre le génie créateur. Je dis bien « se poser » car je crois que c'est une posture bien bourgeoise, bien bourgeois désireux non pas de distinction, mais de singularisation.

Tu comprendras combien l'idée que le chagrin puisse n'être rien d'autre qu'une peine munie d'une auréole romantique est susceptible de me perturber. Moi qui porte encore au fond de mon coeur quelques beaux exemplaires de chagrins dois-je me remettre en question et faire le ménage en ramenant ces chagrins à ce qu'ils sont : des peines comme d'autres et qui ne s'en distinguent que parce qu'on trouve quelque satisfaction à y voir la marque d'une destinée hors du commun. Chacun est amené, d'une façon ou d'une autre, à écrire son petit roman dont il est le héros. Un ou deux chapitres consacrés au chagrin suffiraient-ils à conférer au héros du roman personnel une patente d'être d'exception ?

 

Tu vois je suis en train de tourner autour du mot et de la chose qu'il recouvre comme un chat autour d'une boîte dont il est intrigué. Je le hume, je le renifle et je me dis qu'il est une autre façon d'éclairer le sens d'un mot et surtout de saisir la différence qu'il peut exister entre ce mot et ses éventuels ou prétendus synonymes. Je dis « prétendus » car il n'existe pas de synonymes vrais. Cette autre façon c'est d'en chercher le contraire. Les contraires de deux synonymes devraient, en toute logique et si la synonymie vraie existait, être à leur tour synonymes, or il n'en est rien. Essaie et tu verras. Le contraire de la peine c'est la joie. Je crois pouvoir l'affirmer sans pouvoir le prouver. Comment pourrait-on prouver une telle chose ? Mais le contraire du chagrin, qu'est-ce que c'est ? J'ai beau me creuser la cervelle, j'ai du mal à le trouver. Je ne peux admettre la joie comme contraire du chagrin, je ne peux non plus admettre le bonheur ou le bien-être. Tu me diras que c'est mon point de vue, ma façon de sentir les choses. Il faut sacrément être culotté pour agir intellectuellement comme je le fais, c'est à dire en me fiant à mon seul sens de la langue pour décréter comme je suis en train de le faire que chagrin n'a pas son contraire. Nous nous trouvons, mon cher, au creux de tout ce qui fait le mystère et la limite de la communication verbale. Les mots n'obéissent pas à des définitions, surtout pas à celles du dictionnaire. Je ne nie pas l'utilité du dictionnaire, je dis simplement que pour ce qui est du sensoriel et du sentimental on ne peut s'entendre sur les mots que si l'on a partagé la même expérience de vie affective baignant dans le même potage linguistique. Si je te confie que j'ai un chagrin, tu ne vas comprendre de quoi je parle simplement parce que tu as eu du chagrin et que quelqu'un t'as dit à ce moment-là que ce que tu éprouvais et que tu manifestais d'une façon ou d'une autre s'appelait « chagrin ». Il y a là-dessous de l'empathie.

Je crois beaucoup au rôle de l'empathie dans la communication. Vois le nouveaux-nés dans une maternité : que l'un d'eux se mette à pleurer et aussitôt un second se met à en faire autant, puis un autre et encore un autre. C'est comme le fou-rire ou le bâillement, ça vient du fond des tripes et ça passe de l'un à l'autre. C'est très archaïque comme phénomène. C'est au fond assez mystérieux et ça ne transite pas par les cases du cerveau qui s'occupent du sens des mots. Je crois que l'empathie, - car c'est de cela qu'il s'agit -, entre en jeu dans l'apprentissage de certains pans de la langue, précisément pour tout ce qui concerne le sentiment et la sensibilité. On a trop tendance à croire, sans doute pour des raisons technologiques, voire technocratiques, que les mots sont une affaire d'abstraction. On a tendance à penser que parler c'est conceptualiser le monde, se faire une idée des choses pour associer cette idée à une chaîne de sons numérisés (je veux dire distribués de façon fonctionnelle). Si cela était vrai alors oui, il pourrait y avoir, à plus ou moins longue échéance, des machines à traduire. Moi, je crois que les choses les plus importantes ne peuvent se définir. Elles ne peuvent que se sentir. Cependant nous sommes ainsi faits que nous avons besoin de dire les choses que nous sentons. Nous n'apprenons les mots pour les dire que parce que d'autres, un jour, d'une façon ou d'une autre nous ont dit « je sais ce que tu ressens, je l'ai ressenti moi aussi, et cela s'appelle, par exemple la honte ou l'espoir ou le chagrin ». Ce n'est pas comme montrer du doigt un arbre et dire « arbre » ou de l'eau et dire « de l'eau ». Nous ne sommes pas devant des objets qu'il est aisé d'étiqueter. Mais pour que je puisse dire à un petit enfant, « je sais ce que tu ressens » il faut être en empathie car lui ne peut dire avec les mots qu'il ne possède pas ce qu'il éprouve. Il ne suffit pas qu'un gamin pleure pour qu'on lui dise « tu as du chagrin ». Les seules manifestations objectives telles que les larmes ne suffisent pas, il faut vraiment que le chagrin d'un gamin qui a du chagrin se communique à moi par empathie pour que je puisse percevoir ce chagrin comme tel et lui mettre un nom que d'autres m'ont appris de la même façon : parce que mes chagrins d'enfants avaient ébranlé leurs propres chagrins.

 

Je viens de faire un de ces détours que j'affectionne pour justifier ma conviction que le mot chagrin ne possédait pas de contraire, en tout cas en français. Je suis convaincu que cela n'est pas vrai dans toutes les langues. Tu me diras, car tu ne manques pas de logique que je ne suis pas très cohérent si d'une part j'affirme que le mot chagrin n'a guère d'équivalent dans les langues environnantes et si d'autre part j'envisage qu'il puisse trouver son contraire dans quelqu'une de ces autres langues. Je te dirai qu'il n'y a pas contradiction mais l'invitation à une observation très intéressante : si d'autres langues n'ont pas éprouvé la nécessité de créer un mot particulier pour exprimer une forme particulière de souffrance morale que le français nomme chagrin rien ne leur interdit d'éprouver la nécessité de créer un mot particulier pour exprimer une forme particulière de plaisir moral contraire à ce que nous nommons chagrin.

Vois-tu quel est le fond de la question ?

Le fond de la question est le suivant : le français ne possède-t-il pas de mot qui soit l'antonyme de chagrin parce que la culture française n'a pas envisagé d'en chercher un, ou bien la langue française ne possède-t-elle pas d'antonyme à chagrin parce que le sentiment contraire au chagrin n'existe pas ?

Prouver que le premier cas de figure est la bonne réponse est impossible. Même si l'on peut imaginer qu'il y ait un esprit des langues qui ne soit rien qu'autre que la cristallisation d'une façon de voir le monde, il est très risqué, et même dangereux, de trop s'appuyer sur une telle idée pour en tirer des conclusions ethnologiques. Tu remarqueras que j'ai dit « esprit » des langues et non « génie » : je suis toujours très circonspect en la matière. Je redoute le simplisme ethnologique. Donc, même si l'on peut imaginer l'existence d'un esprit de la langue française il faudrait je ne sais quelle étude pour en dégager un modèle de sémiologie-générative aboutissant à l'évidence d'un refus francophone de prendre en considération le contraire du chagrin. La seule façon de proposer un semblant de preuve que l'isolement dans lequel se trouve le mot chagrin en français est lié à un refus culturel d'envisager la chose est de prouver que la seconde de mes hypothèses, celle de l'absence de sentiment opposé au sentiment de chagrin, est nulle.

Autrement dit, il me faut me poser d'abord et essentiellement la question suivante : existe-il un sentiment contraire au chagrin ? Si la réponse est positive alors nous sommes en présence d'un refus de la langue française de prendre en compte une réalité, ce qui serait bien troublant.

 

Et me voici bien embêté. Dans quel labyrinthe de questions me suis-je fourré ? Dans quelle impénétrable jungle ? Dans quel désert de dunes toutes semblables ? Sur quelle banquise glissante et truffée de crevasses perfides ?

Comment s'assurer de l'existence d'un sentiment ? Car le contraire du chagrin est forcément un sentiment puisque le chagrin est lui-même un sentiment, si ce n'était le cas on pourrait l'objectiver d'une manière ou d'une autre. Comme je l'ai dit plus haut on ne peut l'objectiver par ses seules manifestations objectives qui peuvent varier et même ne pas s'extérioriser. Cependant s'il peut y avoir des chagrins sans manifestation, il n'en est pas sans cause. J'ose le penser. Il le faut, sinon nous sommes définitivement enlisés. Pas de chagrin sans cause, je peux donc imaginer que si je parviens à dégager ce que la cause d'un chagrin a de particulier, je trouverai, en cherchant une cause inverse, avec un caractère aux particularités inverses, ce qu'est le sentiment contraire au chagrin.

Le chagrin est causé par un manque, la perte bien définie d'un objet (qui peut être une personne) qui jouait un rôle essentiel dans l'idée que nous nous faisions du bonheur complet. Fais attention ! Je ne dis pas « du bonheur » mais « du bonheur complet ». Quand on est affecté par un chagrin, petit ou grand, on a conscience que des moments heureux pourront peut-être venir, mais que s'il s'en présente, aussi parfaits soient-ils, il ne seront jamais complets. Même un bonheur fou, comme la vie en offre quelquefois, ne pourra nous effacer le chagrin parce qu'il y a quelque chose d'irréversible dans le chagrin. On peut faire son deuil d'un malheur, c'est à dire, accepter l'inacceptable, la psyché humaine possède cette capacité de deuil mais, observe bien, ce qu'il reste quand on a fait son deuil de quelque malheur, s'il doit en rester quelque chose, c'est justement le chagrin. Tant qu'on n'a pas fait le deuil d'un malheur, petit ou grand, on ne peut plus être heureux, il y a une sorte de latence. On peut par contre trimballer un chagrin et être heureux, imparfaitement, partiellement, sporadiquement heureux mais heureux. Je crois qu'on ne fait pas son deuil d'un chagrin : on s'en console. Voilà un bien joli mot qui recouvre une bien belle réalité. Tu me diras que je louvoie de façon audacieuse entre les concepts. Peut-être mais puis-je faire autrement ? Regarde en toi-même et dis-moi si tu t'imagines pouvoir être consolé d'un malheur ? Je crois que nous nous approchons de quelque chose d'un peu plus solide et qu'elle existe bien cette différence entre faire son deuil et se consoler. Si je veux pousser plus loin je noterai que le deuil est une chose qui ne peut se faire que seul. Comment pourrais-je faire ton deuil ? On fait son deuil, pas celui des autres, par contre on se console mais on peut aussi consoler. C'est toute la différence entre l'intransitif et le transitif. On se console, mais note que souvent on se console comme on peut et faute de quelqu'un pour consoler. C'est que la consolation est d'abord sociale. Quand j'essaie de consoler quelqu'un qui doit affronter un deuil je ne fais que m'attaquer à sa part de chagrin, pas à sa part de malheur contre laquelle je ne peux rien. La consolation est une affaire collective, le suffixe l'indique bien. Quand on se console tout seul on joue à être deux.

Tu me diras qu'il y a des deuils collectifs. Je ne le nie pas, mais encore faut-il se mettre d'accord sur ce qu'on entend par « collectif ». Si cela veut dire qu'un groupe social voit chacun de ses membres affectés d'un même fait inacceptable qu'il faut pourtant finir par accepter, ce deuil collectif se ramène à autant de deuils individuels vécus en même temps. S'il faut entendre par deuil collectif les manifestations collectives diverses qui accompagnent un malheur, on parle de tout autre chose que de deuil au sens où l'on fait son deuil. Ne mélangeons pas tout. Donc le fait qu'il y ait des deuils collectifs ne change rien à la distinction à laquelle j'aboutis entre un processus psychologique profondément solitaire qu'est le deuil et un processus psychologique profondément social qu'est la consolation.

 

Il me semble cependant que je n'ai pas épuisé la question. Si je mets face à face malheur/bonheur, peine/joie, chagrin/consolation, il me semble que ce dernier binôme a quelque chose de différent des deux autres. C'est que si le bonheur et la joie sont des sentiments-états, la consolation me semble être un sentiment-acte. Suis-je clair ? Il y a derrière la consolation un agent, on est consolé par alors qu'on est heureux ou joyeux tout court ou à cause de. C'est ce que j'appelais plus haut l'intransitif et le transitif.

Si mon raisonnement tient la route -mais je n'oserais jamais l'affirmer totalement- il explique peut-être la difficulté que rencontre la langue française à produire un antonyme d'évidence à chagrin. Tu me diras « et consolation ? N'est-ce pas là l'antonyme que tu cherches et prétends qu'il n'existe pas ? » Je te répondrai en te demandant si tu utilises aussi fréquemment consolation que bonheur ou joie et surtout que chagrin. Là les dictionnaires de fréquence des mots peuvent nous fournir une réponse objective, mais je n'ai pas besoin de les consulter pour savoir leur réponse : consolation n'est pas, et de loin un vocable aussi usité que chagrin. De plus il n'appartient pas au vocabulaire de tout le monde. Les petits enfants connaissent le mot chagrin et l'emploient, les petites gens aussi, ce n'est pas le cas de consolation qui est compris mais pas utilisé, qui est un mot savant avec un préfixe et une terminaison tout ce qu'il y a de plus clairement savants. Regarde bonheur et joie : eux aussi viennent du latin, mais avec quelles déformations dues à l'usure de l'usage ! (on ne peut mieux dire !). Un docte romain n'aurait aucun mal à reconnaître son consolatio dans notre consolation, il ne reconnaîtrait strictement rien à bonheur et encore moins à joie. N'est-ce pas la preuve irréfutable que face au chagrin dans l'étymologie duquel les spécialistes pataugent en l'avouant sincèrement (amuse-toi à faire quelques recherches, tu verras) seuls les lettrés ont véhiculé le concept de consolation. C'est comme si, d'une part on avait une solide réalité universelle dont l'expression linguistique, issue d'on ne sait quel humus populaire, s'est usée et polie au fil des siècles et d'autre part une réalité qui ne trouve d'expression linguistique que littéraire, c'est à dire tout sauf spontanée et plus intellectuelle que viscérale. Je vois dans cette dissymétrie la confirmation de ce que je remarquais plus haut. Si consolation demeure un terme intellectuel ce n'est pas le cas de consoler qui est un bien joli mot comme je le disais plus haut. Tout le monde emploie ce mot. On a donc dans le langage courant le verbe mais pas le substantif. N'est-ce pas simplement parce que la chose à opposer au sentiment de chagrin n'est pas un sentiment comme on aurait pu le croire mais un acte ?

Tu me diras que consoler vient directement du latin consolare.

Ceci permettrait de répondre à la question que je posais : la langue française a-t-elle fait l'impasse sur l'antonyme de chagrin par censure ou par fidélité à la réalité ? La réponse pourrait être qu'elle a ramené l'antonymie à la mesure de la réalité avec un antonyme substantif peu usité parce que renvoyant à une réalité virtuelle (si j'ose dire, c'est à dire à une vision de l'esprit), et en privilégiant l'antonymie verbale correspondant à une réalité non virtuelle. Tu remarqueras d'ailleurs au passage que l'inverse est vrai : on aurait du mal à trouver un antonyme verbal à consoler : chagriner existe mais à son tour est peu usité et pas vraiment dans le sens de « provoquer un chagrin ». On a un fait : le chagrin, et un acte : consoler. Voilà, me semble-t-il, comment s'agencent les choses.

 

Et nous voici parvenus à l'inévitable « et alors ? »

 

Je te confiais plus haut que si mon attention avait été attirée par le mot chagrin c'est parce que, dans ma laborieuse quête de la sagesse et de la sérénité, j'en étais arrivé à me dire qu'il serait bon de ne pas laisser mes chagrins me ronger insidieusement. Surtout, je crois nécessaire de ne pas les couver. Ceci est bien aisé à dire. Il y a là-dedans du Y'a qu'à et je n'aime pas me vautrer dans les Y'a qu'à. Ils ne débouchent jamais sur rien. Je pense qu'il y a quelque probabilité qu'une des façon d'affronter une situation ardue, épineuse, c'est tout d'abord de bien la mettre à plat et de la lisser comme on lisse une feuille de papier roulée en boule serrée. Déplier, déployer, expliquer c'est le même geste mental, issu de la même métaphore.

Que puis-je déduire, en toute logique, de ce que je viens de mettre à plat tant bien que mal ?

D'abord que je ne dois pas espérer faire mon deuil de mes chagrins. Le travail de deuil requiert du temps. Il a besoin du temps qui en est un de ses ingrédients. Le temps en éloignant l'impact des malheurs permet de les regarder avec de plus en plus de recul. On n'oublie pas, mais le souvenir se fait de moins en moins impérieux, de moins en moins lancinant parce que la vie est là qui nous entraîne dans les petites occupations du quotidien, qui nous apporte des joies nouvelles. Le temps qui détruit tout ce qu'il a apporté ronge aussi le souvenir du malheur par lequel le malheur passé tente d'agir sur le présent. Reste le chagrin qui lui n'est pas forcément lié à l'intensité du souvenir. Le temps ne peut rien contre lui. C'est comme un dépôt tenace, une tache indélébile qu'il est inutile de vouloir effacer. Conclusion : il faut accepter cette permanence du chagrin, mais il ne faut pas non plus l'alimenter en grattant dans le souvenir comme on peut gratter une plaie pour la maintenir à vif. C'est une grande tentation pourtant. Je crois que, consciente de ce qu'est le phénomène du deuil, une part de nous-mêmes y perçoit une dose d'oubli et en est effrayée, comme d'une faute, d'une ingratitude, d'une impardonnable frivolité. D'où la tentation de raviver le souvenir par toutes sortes de stratégies et par là de raviver le sentiment du malheur qui ne peut, en effet, que conforter le chagrin. Le risque c'est la complaisance. Je n'aime pas la complaisance.

Donc, si on laisse les choses suivre leur cours, le deuil se fait, le chagrin reste par lequel on ne sera jamais plus comme avant. Le monde n'aura jamais plus la même fraîcheur. C'est ainsi. Et la consolation, me diras-tu ? La consolation est là pour justement ne pas qu'on demeure effaré, paralysé par le chagrin, elle est là pour l'apprivoiser comme on apprivoise les élancements d'une brûlure en soufflant dessus. Comme je l'ai dit plus haut cela passe par l'empathie. Mais pour cela encore faut-il qu'il y ait du vis-à-vis. Il faut avoir quelqu'un, face à soi, qui soit ébranlé par votre chagrin, même légèrement et qui le manifeste d'une manière ou d'une autre, même maladroite. La maladresse même peut-être de signe de l'émotion. Le seul constat de l'émotion de l'autre est le début de la consolation. Il est important quand on est seul face au malheur de ne pas être seul face au chagrin. Vite dit ? Pas tant que cela. Le point important c'est que l'on ne peut espérer des autres ce qu'on ne s'est pas donné la peine de leur offrir. On ne trouve de la consolation que dans la mesure où l'on porte en soi de la générosité. Je suis peut-être naïf, mais je crois qu'on est d'autant plus réceptif à la consolation qu'on est attentif au chagrin des autres. Ceci je ne saurais le prouver. C'est une conviction. Le chagrin est une chose si universelle, si répandue, que l'égoïste en fermant les yeux sur les chagrins des autres, n'a plus de regard que pour le sien propre. Il s'imagine souvent que cela lui confère des droits, des droits sur les autres. Cela devient facilement un levier de manipulation. On fuit de telles attitudes. Elles irritent. Et ceux qui ont la faiblesse d'essayer de consoler un égoïste n'y parviennent jamais car l'égoïste ne tient pas à se dépouiller de ce levier de manipulation. Il tient à son chagrin qu'il pare de l'auréole romantique dont je causais au début. L'égoïste est un inconsolable irréductible, la langue, dans sa grande sagesse le qualifie de chagrin. Il n'a pas du chagrin il est chagrin. Il faut savoir abandonner les égoïstes à leur égoïsme. C'est une grande leçon à retenir. Elle est facile à énoncer, difficile à mettre en oeuvre parce que paradoxalement elle requiert une certaine dose d'égoïsme. Il est dur, quand on est compatissant de ne pas compatir. Il le faut pourtant. C'est, selon mon opinion, qui n'est qu'une opinion, une question de dignité. Je refuse de me comporter comme ces chiens qui reviennent lécher la main qui les frappe. L'égoïste, celui qui couve son chagrin et ignore celui des autres les repousse, les renvoie à leur solitude. C'est son choix. Il faut le respecter. Il faut le laisser couver seul dans son coin et réserver notre énergie à ceux qui méritent qu'on se penche sur eux, même petitement, même maladroitement.

Certes les chagrins des autres ne nous consolent pas des nôtres et surtout pas par je ne sais quel raisonnement de comparaison, mais y être sensible, y prêter attention, souffler dessus pour les apaiser, même petitement, même maladroitement, appelle la réciproque justement par empathie. Si je souffre par empathie, comme on peut le faire par exemple en voyant quelqu'un se coincer le doigt dans une porte, en soufflant sur les chagrins d'autrui l'apaisement, même léger qu'il en reçoit m'affecte positivement. Il n'y a nulle raison pour que l'empathie ne joue que sur les sentiments ou le sensations négatives.

Conclusion : plus on a de chagrin, plus il faut s'inquiéter de celui des autres. Il ne faut surtout pas le faire mû par quelque volupté compassionnelle que je suspecte toujours d'orgueil. Il ne s'agit pas de se précipiter avec gourmandise en quête de gros chagrins bien gras à consoler à coups de discours lénifiants ou d'un mélodramatique partage de larmes. On n'est pas dans le registre héroïque, mais dans celui de l'humilité. Il faut avoir de l'empathie pour l'humain et même, j'oserai dire, pour tout ce qui vit, sans tomber toutefois dans un dolorisme universel qui s'annihile de lui-même. C'est ce qu'on pourrait appeler une disposition du coeur. Il faut disposer son coeur à consoler avec les réserves que j'ai formulées plus haut sur la nécessité de ne pas consoler à vide. Il est malheureux de devoir faire ces réserves, mais il faut faire son deuil de ce malheur, c'est à dire finir par accepter l'inacceptable, en garder du chagrin peut-être en renonçant à s'en consoler. Tout est de trouver, autant que faire se peut, un juste équilibre, un compromis même entre notre nécessaire statut d'individu toujours seul face au malheur et à sa propre mort et notre appartenance à une chose plus vaste qui est l'humanité faite d'une infinité d'individus auxquels nous sommes indissolublement liés en dépit de notre soif d'indépendance et de liberté.

Mon embarras, vois-tu, est que tout ceci oscille de façon que je perçois périlleuse entre la psychologie et la morale. La psychologie devrait être une chose indiscutable. Elle est ou elle n'est pas. La psyché humaine est telle qu'en elle-même, et si mes observations sont justes elles n'invitent pas à les discuter mais à les affiner. Peut-on de là en tirer une morale ? C'est ce que je semble faire. Note-le bien, je le fais d'abord pour moi. La ligne de conduite que j'essaie de me tracer et que je voudrais psychologiquement efficace finit par prendre des allures morales. Ne suis-je pas en train de réinventer laborieusement un certain « aimez-vous les uns les autres » ? Possible, mais je ne crois pas que la conviction à laquelle je suis parvenu de la nécessité de ne pas perdre son temps à s'inquiéter des égoïstes n'a rien d'évangélique. Dans tout ce que j'ai écrit ici, tu as vu apparaître le mot « compassion » mais avec des réserves, tu n'as pas vu le mot « charité ». Si je dois me plier à des injonctions morales venues d'en haut, c'est à dire sans autre fondement qu'une conviction intime aveuglante de vérité, ce ne sera qu'en dernier ressort. Je veux d'abord être laïque. Je répugne à une ligne de conduite dictée par une idée de l'au-delà parce que je crois à l'anéantissement de l'individu. Cela ne veut pas dire que je récuse la spiritualité, elle fait partie de nos spécificités humaines. Voilà pourquoi je pense, qu'en dépit des apparence ce n'est pas sur une morale que je débouche mais beaucoup plus modestement sur une hygiène de vie qui me semble utile à mon bien être.

Par L'ermite du mont Ventoux
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