Mardi 5 juillet 2011 2 05 /07 /Juil /2011 09:50

 

DSCN1721.JPG

Un jour, je ne sais à quel  propos, quelqu’un m’a raconté que sa grand-mère n’aimait pas dormir, sous prétexte, disait-elle, que « quand on dort on est mort ». Je me souviens avoir répondu que c’était peut-être pour cette raison que j’aimais tant dormir. La répartie était un peu pessimiste sans doute, mais sincère.

S’il m’est permis de me raconter je te confierai, putatif lecteur, que le moment le plus délicieux de mes journées (à quelques exceptions près) est celui où, ayant déposé mes lunettes à mon chevet, je tends la main pour éteindre ma lumière. Ce geste je ne le fais que lorsque je sens le sommeil alourdir irrésistiblement ma paupière. C’est comme si je m’anéantissais. Je dis bien « comme si » car je ne suis pas sûr du tout que le sommeil et le néant soient de même nature. En ce sens la mémé de mon interlocuteur se trompait probablement et pour une raison très simple : c’est qu’au néant le cerveau ne travaille pas, alors que lorsque nous dormons il exerce des activités que des plus savants que moi ont mises en évidence et dont ils nous apprennent qu’elles sont nécessaires à son bon fonctionnement. Quel est le sage plein d’intuition qui a forgé l’expression « sommeil réparateur » ?

Donc dire que quand on dort on est mort n’a guère de sens, pas plus que d’en être effrayé ou réconforté.

Il faut avoir souffert d’insomnie pour apprécier à sa juste valeur l’abandon au sommeil. J’envie Jean Giono qui disait pouvoir dormir quelles que soient les circonstances, même les plus affreuses. Pour ma part, et s’il m’est encore permis de faire étalage de ma propre personne, la moindre contrariété, le moindre dérangement et ce sont les affres du sommeil qui se refuse. Ah ! L’horreur des profondes nuits !

Je sais donc que dormir n’est pas s’anéantir et pourtant il me plaît de continuer à caresser cette idée.

 

Caresser une idée ne me suffit pas. Il me faut aller voir plus loin.

 

Je disais que je sens que le sommeil m’emporte lorsque s’appesantit irrésistiblement ma paupière. Tu sais, si tu as eu la patience de me lire, combien je suis attentif à la sagesse des mots. Cette expression imagée de la paupière qui s’alourdit me plaît. Ce qui lui donne toute sa saveur c’est le singulier. Sauf exception plutôt rare nous possédons deux paupières et tu auras compris que lorsque je dis que le sommeil alourdit ma paupière cela ne veut pas dire que je m’apprête à ne dormir que d’un œil. Tu remarqueras aussi que lorsqu’on parle d’insomnie on n’hésite pas à proclamer qu’on n’a pas fermé l’œil de la nuit. Là aussi le singulier est de rigueur. Que veut-il dire ce singulier ? Tout simplement qu’on est au-delà du concret. Les paupières, les yeux, c’est du concret, du palpable allais-je dire. L’œil, la paupière c’est tout autre chose. Cela n’a pas de consistance matérielle.

Pourquoi ces remarques ?

Quel rapport avec ce qui précède ?

Je crois que si j’aime à considérer que le sommeil est un anéantissement c’est parce que la paupière qui s’alourdit, l’œil unique qui se ferme c’est le regard que je porte au monde qui s’éteint. Mon cerveau peut bien continuer à turbiner, il le fait hors de la conscience du monde qui m’entoure.

Tu diras que des bruits, des sensations physiques venues titiller mes sens peuvent susciter des réactions de mon cerveau telles que des rêves. Nous avons tous vécu cela. Mais justement le rêve suscité par une action extérieure n’a-t-il pas pour fonction de protéger mon sommeil tant que cela est possible ? Quand je dors mon cerveau, pour actif qu’il soit, ne veut rien savoir du monde présent et agissant. Il est tout entier tourné vers lui-même et les impressions qu’il a reçues de ce monde. Il ne veut plus rien en percevoir, même s’il en perçoit tout de même des bribes. Il s’en déconnecte autant qu’il le peut. Il en a reçu assez de choses à traiter, à organiser selon des logiques qu’il nous est difficile de saisir, pour pouvoir s’en déconnecter le temps d’une remise en ordre, le temps d’une décantation, d’une fermentation, que sais-je ?

Quand je dis « mon cerveau fait ci, mon cerveau fait ça » cela équivaut à dire « je fais ci, je fais ça ».  Autrement dit lorsque mon cerveau se place en posture de déni du monde, c’est moi qui, consentant ou non, me trouve en mode de déni.

Le déni est une des attitudes qui me paraît à la fois des plus étranges et des plus nocives. Que de fois ne me suis-je heurté à des personnes qui devant un fait irrécusable continuaient à se convaincre de son inexistence ! Je me suis fait une petite idée sur les mécanismes du déni. C’est une autre histoire. Or il se trouve que le déni du monde présent et agissant qu’est le sommeil ne me choque pas.  Incohérence ? L’hypothèse est à envisager en toute honnêteté intellectuelle. Si en général je considère le déni comme une mauvaise chose c’est que plus le déni est fort plus la vengeance des réalités est douloureuse, car les réalités se vengent de ceux qui les nient. Que de catastrophes humaines liées à des dénis ! Or, l’expérience prouve que la privation de sommeil, c’est-à-dire la privation de ce déni du monde présent, est catastrophique pour celui qui en est privé.  Si donc le sommeil est un déni du monde, c’est-à-dire le plus gros qui puisse être, il faut croire qu’il n’est pas de même nature que le déni ordinaire.

Me voilà conduit à me demander où est la différence.

Je crois que la différence réside dans le fait que le sommeil ne pratique le déni du monde que pour mieux l’affronter alors que le déni que j’appelle ordinaire s’ingénie à reculer l’affrontement et plus la reculade est importante plus les forces nécessaires à cet affrontement s’étiolent.

Le déni ordinaire s’ingénie à réduire à néant ce qui dérange. Quand je dis « réduit à néant » je ne veux pas dire « démolit », je veux bien dire « à néant ». C’est ce qui rend le retour du nié si douloureux car on le prend dans la figure dans toute sa consistance alors qu’on ne s’était disposé à aucun heurt puisqu’on ne peut se heurter à ce qui n’a pas d’existence.

Si le sommeil est déni du monde présent (attention je dis bien présent), c’est-à-dire s’il équivaut à l’expédier au néant il n’use pas des mêmes mécanismes. Le corps n’est pas dans le même état que lorsque nous sommes éveillés, je ne t’apprends rien. Une des choses qui m’étonne et m’émerveille toujours c’est que des êtres vivants puissent s’abandonner à un état comme le sommeil pendant lequel, justement du fait de l’état particulier dans lequel se trouve le corps, il est terriblement vulnérable. As-tu jamais songé à la fragilité d’un moineau qui dort, d’un lapin, d’une grenouille, que sais-je, plongé dans le sommeil, et de nous autres pauvres humains avec nos misérables ongles et nos misérables dents pour nous défendre de tout ce qui peut nous croquer lorsque nous roupillons profondément. Et les armes que nous avons inventées pour suppléer à nos misérables défenses naturelles, diras-tu ? Nous mettent-elles à l’abri de ces mêmes armes quand on dort ? répondrai-je. Oui, je suis toujours étonné que dans un monde dont l’une des lois est celles de bouffer ou d’être bouffé on puisse trouver moyen de s’abandonner au sommeil et d’en sortir en vie. L’être qui dort ne prend pas pour rien l’aspect de l’être mort. L’être mort n’a rien à redouter. Autrement dit le corps endormi est tout entier déni des dangers qui rodent. Le sommeil, lorsque le danger est pressant et pesant peut être sporadique, bref, interrompu fréquemment, mais il n’empêche que, dans la brièveté entre les réveils, le corps est tout aussi abandonné à la vulnérabilité.

J’ai dit que le sommeil est déni du monde, je devrais peut-être dire que l’état de léthargie  est déni de sa propre vie, c’est-à-dire de la possibilité de mourir. C’est ce qui explique l’effroi qui accompagne un réveil dans des circonstances où le danger, la menace, se tiennent au pied du lit. Le réveil c’est le retour à la condition de mortel. Ce n’est donc pas au néant que le sommeil nous conduit, mais à une forme d’immortalité.

Je t’entends d’ici t’écrier « et les cauchemars, les affreux cauchemars d’où l’on s’arrache le dos glacé de sués mortelles ? »

J’ai une grande chance : j’ignore presque ce que sont les cauchemars. Je n’en fais quasiment jamais, et lorsque cela se produit, ils me conduisent plutôt dans des circonstances pénibles que terrifiantes. Ceci explique le bonheur que j’ai à me sentir glisser dans les bras de Morphée et je plains ceux qui ont régulièrement rendez-vous avec d’affreux cauchemars. Si j’appartenais à ceux-là, j’adopterai sans doute un autre point de vue : oh ! Fragilité des raisonnements ! Je considèrerais le réveil comme la confirmation que le sommeil nous conduit dans des contrées infernales que toute notre volonté ne peut nous aider à éviter. Je n’aurais d’autre espoir d’échapper à cette horrible fatalité que celui de la mort laquelle anéantissant mon cerveau anéantirait ses exploits parmi lesquels les affreux cauchemars. Eh bien, regarde : ce serait, de façon encore plus puissante me rappeler à ma condition de mortel. Certes cette condition m’apparaîtrait comme une délivrance alors que pour moi, rare et médiocre cauchemardeur, elle n’a pas forcément cette coloration. J’aurais plutôt tendance à souhaiter pouvoir prolonger mon état léthargique alors que le cauchemardeur aurait tendance à vouloir le fuir.

Cependant ce raisonnement ne me convainc pas. Sans être affligé d’un sommeil hanté de cauchemars, le peu d’expérience que j’en ai m’apprend que ce que le cauchemardeux regrette, n’est pas de dormir, mais de ne pas pouvoir dormir tranquillement. Il ne souhaite pas l’insomnie mais le doux et profond sommeil réparateur. Il n’est donc pas très logique de placer sur le même plan le sommeil apaisant et le sommeil épuisant. J’en reviens à mon observation sur l’importance de l’abandon au sommeil. Ce qui cloche dans le sommeil cauchemardeux c’est justement qu’on n’ose s’abandonner au sommeil. Ce sommeil-là se refuse au déni du monde présent. Pourquoi ? Je ne le sais pas. Ce qui me frappe c’est que dans le sommeil vrai, profond, l’abandon est total, comme si tout danger extérieur réel s’anéantissait.

Ainsi, dans l’abandon du sommeil vrai, le déni fait du dormeur un être immortel. Je ne sais pas trop exprimer cela, mais je sens que dans le moment où l’on est abandonné au sommeil le temps n’est plus le même. Il y aurait beaucoup à dire sur l’instrument odieux qu’on appelle un réveil !

La question que je me pose, arrivé à ce point de mon laborieux cheminement, c’est si je dois parler d’immortalité ou d’éternité. Tu me diras que si l’on vit éternellement on est forcément immortel. Je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait la même chose. Immortalité veut dire que la mort n’est pas au programme. Le temps n’a rien à voir à l’affaire. C’est comme regarder couler l’eau d’un fleuve depuis le rivage. Elle peut bien emporter tout ce qu’elle veut, on n’est pas concerné. L’éternité c’est tout autre chose c’est comme être emporté par un fleuve qui n’a ni début ni fin. Je ne sais pas ce qu’il en est sur le plan métaphysique, mais sur le plan psychologique c’est bien différent. L’immortalité comporte une part d’indifférence face au temps. L’éternité peut être douloureuse.

Quand nous dormons, il me semble que, justement parce que nous sommes dans ce grandiose déni de notre condition qui devrait nous empêcher de dormir, nous sommes dans une certaine indifférence face au temps qui continue à couler sur notre corps, à travers notre corps (« Ah ! Quinquin, le temps est une chose étrange ! »), tout autour de nous. Nous sommes sans défense face à lui et nous l’ignorons pourtant, comme s’il ne nous concernait plus. Le plus curieux c’est que dans nos rêves il demeure présent mais comme distordu, fantasque. C’est comme si nous jouissions non de l’éternité, mais de l’immortalité. La chose ne me semble pas négligeable, je veux dire le fait que nous ne soyons pas dans l’éternité mais dans l’immortalité. Sais-tu pourquoi ? Parce que la mort est éternelle et que le néant est infini. Imagines-tu un rien qui aurait des limites ? L’immortalité implique que l’on vive et donc que l’on soit dans des limites de toutes sortes à commencer par celles de son propre corps. C’est un grand paradoxe avec lequel il faut compter. Pour être immortel il faut posséder toutes les caractéristiques des êtres mortels, sauf la mort, alors que la mort est une des caractéristiques premières du vivant. C’est comme si elle était asymptotique. Oui, je peux mourir, mais je ne mourrai jamais, telle est la substance de ce paradoxe. On est un peu dans cet état d’esprit quand on est tout petit. Les petits enfants savent que la mort existe, mais, au fond, ils n’y croient ni pour eux ni pour leurs parents. Ils n’y croient pas parce que les enfants pensent que les choses dont on a peur peuvent naître de cette peur. Ne serait-ce pas là une des racines du déni ?

Donc quand je dors profondément, abandonnant mon corps à tout ce qui le menace, ce corps ne s’anéantit pas. Il demeure présent, bien en chair et en os, respirant, palpitant, digérant de toutes ses tubulures. La fonction reproductrice elle-même continue son travail. C’est la mort qui s’anéantit, d’où l’indifférence au monde qui peut bien aller où bon lui semble. Et quand la réalité se rappelle à nous, par exemple quand le corps est atteint d’une façon ou d’une autre, comme toujours quand on s’obstine dans le déni, le retour aux réalités est cruel et impitoyable. Quand la réalité nous rappelle férocement à notre mortalité le sommeil apparaît comme un refuge où l’on voudrait bien pouvoir se tapir. On voudrait bien retourner dans cette dimension que nul physicien, du moins je le pense, n’a envisagé d’intégrer à ses théories, une dimension où l’immortalité, c’est  à dire l’indifférence au temps, est temporaire, c’est-à-dire terriblement assujettie au temps. On a bien tort, à propos de la mort de parler de sommeil éternel. On ne peut dormir qu’en étant vivant et mortel.

Le mystère du sommeil est donc là : le besoin de dormir est une des plus profondes et irrésistibles pressions biologiques, pression doublé d’un sentiment implacable du temps qui s’écoule, puisque l’on ne peut pas différer le besoin de dormir lorsque vient l’heure. On peut résister au sommeil mais le besoin et l’envie s’imposent de façon tyrannique lorsque vient l’heure. Autant que l’alternance du jour  et de la nuit, l’alternance veille sommeil rythme notre vie. C’est dire la prégnance du temps sur le sommeil. Pourtant à l’intérieur du sommeil même notre conscience perd le sens du temps qui s’écoule à l’extérieur. A l’intérieur du sommeil, lorsque surgit le rêve il est un temps du rêve. Le cauchemar, justement, est souvent lié à une course contre la montre, mais pour notre corps qui est en train de rêver, pour tout ce qui ne rêve pas dans notre cerveau, le temps n’a plus d’importance. C’est la délivrance de cette chose incompréhensible sans laquelle nous n’existerions pas et à laquelle il n’est aucun autre moyen d’échapper.

La brave mémé qui disait « quand on dort on est mort » devait être obnubilée par l’aspect pris par notre corps gisant, elle devait redouter l’abandon et l’idée de ne plus contrôler les choses autour d’elle. Pour elle, sans doute, l’idée que le monde puisse continuer à tourner, le temps couler, dans l’indifférence de sa conscience équivalait à ne plus exister. Elle assimilait la vie et la vigilance qui est la sœur jumelle de la veille. C’était son droit. Quant à moi, je considère au contraire que dormir profondément, dans un total abandon et dans une absolue indifférence à ce qui se joue objectivement autour de moi est une délicieuse délivrance. Il y a de la fuite dans le sommeil. Si, comme j’ai tendance à le faire, on considère que la matière dont nous sommes constitués et le temps qui jongle avec cette matière, la composant, la décomposant, la recomposant, constituent une prison absolue où se débat notre conscience, dormir est l’évasion délicieuse, illusoire peut-être, mais délicieuse. Qu’importe que ce ne soit qu’illusion : tant que dure le sommeil rien n’est illusoire, et quelle que soit la dureté des choses au réveil (mais les choses ne sont pas toujours dures), on sait que la porte reste ouverte et que tôt ou tard le sommeil nous emportera.

Bien sûr, tout ce que je dis là me vient de mon expérience, de mon tempérament, des péripéties de mon existence, je sais bien qu’un autre raisonnera autrement, mais je trouve important, de s’arrêter sur les choses qui vous font du bien pour les contempler et les savourer. Je trouve dommage, voire indécent de ne pas savourer les bonnes choses. Dormir sans avoir conscience de tout de ce que le sommeil a de fabuleux, c’est négliger un cadeau précieux. C’est ne pas le mériter. Au profit de quoi ? Ceci est une question qui me taraude : la capacité de beaucoup de personne de passer avec indifférence, voire mépris, à côté de ce qu’il y a de plus précieux au profit de vanités, de poisons de toutes sortes, de mirages. Je n’ai aucune admiration pour ceux qui se vantent de ne dormir que trois heures par nuit, sous-entendant par-là que l’importance de ce à quoi ils consacrent leur vie exige qu’ils y consacrent tout le temps de leur vie. Prétention des prétentions ! Les empereurs peuvent bien ne dormir que trois heures par nuits, leurs empires s’effondreront tout de même.

 

 

Par L'ermite du mont Ventoux
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Créer un Blog

Présentation

Recherche

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus