Partager l'article ! Le gris Damidot Ou Comment dissimuler à moindres frais son indigence en matière de goût.: Question simple, car il ...
Question simple, car il faut toujours commencer par les questions simples : qu’est-ce que le gris ?
Ne renâcle pas, lecteur putatif, devant l’évidence de la réponse. Dans chaque évidence se niche toujours un petit quelque chose, très discret, et qui est comme une maille sautée dans un bas de femme.
Le gris c’est un mélange de blanc et de noir.
Bien !
Alors maintenant question qui s’impose : qu’est-ce que le blanc et qu’est-ce que le noir ?
Là c’est plus difficile !
Les physiciens nous donnent des réponses, mais en matière d’esthétique elles ne nous sont d’aucune aide. En matière d’esthétique le noir et le blanc sont les deux formes d’absence de couleur. Si tu es physicien, ô putatif lecteur, tu bondis sur ta chaise… je sais, je sais… Prends un pinceau, des tubes de gouache et vois si tu réussis à obtenir du blanc sans te servir du blanc.
Donc, et pour en rester à un niveau tout bête d’évidence : le blanc et le noir sont l’absence de couleur. La photographie nous confirme la chose : on peut enregistrer la lumière sans enregistrer la couleur : c’est le noir et blanc.
Qu’est-ce que la couleur alors ?
Beaucoup plus difficile encore à définir que son absence.
Dans ma grande ignorance, ce que je sais c’est ce qu’on m’a appris quand j’étais petit et qui me plaisait beaucoup, c’est qu’il y a des couleurs premières dites primaires (bleu, jaune rouge) et qu’à partir de ces trois couleurs on pouvait, en les mélangeant obtenir toute la palette des couleurs possibles. Dans ma grande méfiance je me demande si c’est tout à fait exact, mais ce que mes yeux me disent c’est qu’avec ces trois couleurs on en fait beaucoup d’autres.
On m’a appris, à l’aide d’une étoile à six pointes, quelques règles pour les harmoniser. Je ne vais pas refaire ces leçons élémentaires. Ce qui aujourd’hui m’intéresse, c’est que derrière tout cela il y a l’idée d’harmonie.
J’ai souvent regretté de ne pas être peintre. Une maladresse manuelle innée et mal combattue rend ce regret moins cruel que si j’avais été habile de mes mains. Par contre j’ai quelques affinités avec la musique et je sais ce qu’est l’harmonie en ce domaine. Je crois que la très antique analogie entre sons et couleurs n’est pas dénuée de sens. Cependant cette analogie n’est pas comme, on pourrait le penser, une analogie entre un son et une couleur. Qu’il est sympathiquement à côté de la plaque le brave Père Castel et son piano chromatique ! http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Bertrand_Castel Non, je crois que l’analogie entre sons et couleurs c’est qu’on peut combiner les sons comme on peut combiner les couleurs et que de ces combinaisons peuvent naître des sensations agréables ou déplaisantes. L’harmonie c’est l’ensemble des lois qui régissent ces combinaisons dans leur rapport au plaisir ou au déplaisir, mais c’est aussi la quête du plaisir par la juste combinaison.
Ne me demande pas si les principes de l’harmonie sont universels. C’est une question à laquelle je ne sais pas répondre et qui divise fondamentalement les spécialistes d’esthétique. Je ne me déroberai cependant pas : personnellement je tends à croire qu’il existe quelque chose d’universel, mais je ne sais pas trop le démontrer.
A y réfléchir cette position, la mienne, est un peu angoissante. Cela signifie qu’il y a des lois de l’harmonie auxquelles on peut refuser de se plier, mais qu’on ne peut pas discuter et encore moins contester. L’harmonie est fondée sur des combinaisons qu’on appelle « accords ». On accorde les couleurs comme on accorde les sons. De même qu’il y a des accords dissonants en musique, il y a des accords de couleurs dissonants. Attention : je ne parle pas de mélange, je parle bien d’accords. Je dis cela parce que l’analogie couleurs-sons doit se faire prudemment. Je pourrais pousser la chose un peu plus loin, je ne le ferai pas, je me contenterai de dire : un accord c’est mettre côte à côte deux sons ou plus, deux couleurs ou plus, étant entendu qu’en musique (occidentale) comme en peinture il y a trois éléments de base qui génèrent tous les autres.
Une fois qu’ont été posé ces principes (d’ordre culturel pour certains, d’ordre universel pour d’autres), il est possible et, relativement assez facile, d’assimiler les règles qui en découlent suivant qu’on cherche, par la composition (qui étymologiquement est le fait de poser ensemble) des effets de plaisir ou de déplaisir et toutes les formes de passage de l’un à l’autre. (C’est dans ces passages que se révèle le talent). On n’est en effet pas astreint à chercher toujours le plaisir. La dissonance a ceci de particulier qu’elle est expressive. Un compositeur qui veut exprimer une souffrance quelconque, la sienne ou celle de l’humanité, bref une souffrance quelconque, a besoin de travailler avec des accords peu agréables à l’oreille. Ensuite l’accoutumance existe et telle sensation désagréable, si elle n’excède pas certaines limites, perd de son impact tandis que telle sensation agréable, si elle se répète trop souvent, finit pas s’émousser, si bien qu’on peut finir par trouver quelque plaisir à des sensations autrefois désagréables. Et puis l’homme est un animal culturel, le souvenir est une chose essentielle, et nous sommes capables d’éprouver quelque plaisir de souvenance face à des choses un peu dérangeantes mais qui nous reconduisent à des périodes heureuses de notre vie (et vice-versa). Bref, composer c’est aussi manipuler ces choses humaines. Voilà pourquoi, s’il existe aujourd’hui des logiciels qui, en musique, permettent d’harmoniser automatiquement, ils ne peuvent, sans intervention humaine, que donner quelque chose de propre mais insipide, ce qu’on appelle « clean ».
Ceci, pour répondre à l’angoisse exprimée par moi plus haut : nous ne sommes pas condamnés à un beau mécanique qui nous ferait à coup sûr glisser dans un meilleur des mondes totalement inhumain.
Examinons cependant quelques-unes des façons possibles d’accorder, et en particulier d’accorder les couleurs puisqu’il s’agit de cela.
Si l’on s’en tient aux règles de base et qu’on cherche l’accord agréable, les procédés ne sont pas nombreux. Il y a ceux qui découlent de la fameuse étoile à six branches.
Première solution : on met côte à côte des couleurs complémentaires, par exemple le jaune avec le violet, le vert avec le rouge.
Deuxième solution : on met côte à côte deux couleurs voisines : le jaune avec l’orange, le vert avec le bleu.
On peut raffiner ces démarches car l’étoile à six branches en génère une infinité d’autres correspondant à une infinité de couleurs qui peuvent s’accorder selon ces deux modalités.
Dans ce qui précède on laisse de côté un paramètre important qui est l’intensité de la couleur. En ajoutant à une couleur sortie du tube de gouache une certaine dose de noir ou de blanc on obtient des teintes qui s’accordent encore avec la teinte qu’on vient d’utiliser. Le rouge s’accorde avec le rose, par exemple. (Je reste à ce niveau car je vais causer de pots de peinture)
Si l’on veut s’amuser, sciemment, à bousculer cette belle harmonie, il suffit d’en transgresser les règles. Il peut y avoir une certaine jouissance de l’œil à la juxtaposition d’un orange avec un rose. C’est une transgression pas très violente. Il y en a de plus percutantes.
Au fond chacun fait ce qu’il veut.
Alors pourquoi est-ce que je prends la peine de m’attarder sur ces choses ?
C’est parce qu’il est une catégorie humaine qui me hérisse : le bobo et que le bobo, dont un des ressorts mentaux est le désir de se singulariser du vulgum pecus, a trouvé le moyen de le faire en la matière tout en dissimulant son immense indigence en matière de goût.
Le bobo est la version snobe du politiquement correct. Je ne cesse de cultiver mon mépris de la bien-pensance et je tiens à faire remarquer que même dans le domaine esthétique cette dernière exerce sa tyrannie délétère sur le bon peuple.
Le bobo se pique d’avoir bon goût. Pourquoi ? Mais parce que comme tous les bien-pensants il est convaincu d’appartenir à l’élite et que l’élite ne saurait avoir mauvaisgoût. Comme je viens de le rappeler plus haut et en d’autres lieux, il confond élitisme et singularisation.
Que ferais-je si je tenais absolument à faire preuve de bon goût (Dieu m’en préserve !) tout en cherchant à me singulariser (Idem) ? J’essaierais d’éviter à tout prix les fautes de goût. Or, en matière de décoration – car c’est de décoration que je vais causer – le bon goût est fondé sur l’art des assemblages, dont les assemblages de couleurs. Alors qu’a trouvé à l’angoisse de la faute de goût le bobo ? Tout veillant à se singulariser ? Oh ! C’est bien simple : il a compris que pour ne pas faire de faute d’harmonie il suffisait de ne pas utiliser la couleur. Qui n’a entendu quelque bonne bourgeoise proclamer avec compétence que le noir va avec tout ? Le bobo a fait sien ce précepte. C’est vrai que le noir va avec tout. Le noir est à l’harmonie des couleurs ce que le silence est à l’harmonie en musique. Si vous ne jouez pas vous êtes sûr de ne pas faire d’accord dissonant. Génial non ? Ce qui est vrai pour le noir l’est aussi pour le blanc. Et voilà comment le bobo depuis des années s’applique à peindre ses murs en blanc en trouvant que ça fait classe (voir les magazines de déco chez le dentiste). Ajoutez à cela des meubles tout noirs et vous êtes sûr du même résultat. Si vous vous demandez pourquoi le bobo n’utilise pas de couleur il vous répondra avec une moue dégoûtée que la couleur c’est criard et vulgaire. Il se moquera de la femme qui n’hésite pas à se vêtir de bariolé. Quand il voudra se moquer des pauvres (voir les Deschien) il leur fera endosser des robes aux couleurs voyantes, c’est-à-dire vives.
J’ai pendant plusieurs années assisté à des mises en scènes de théâtre (dans des théâtre tout noirs) où tout était blanc des chaussures aux lunettes, aux meubles, tout, absolument tout, jusqu’à un chien, me souvient-il. Je me souviens d’une saison où j’ai dû voir une douzaine de ces symphonies en blanc (avec notes explicatives). Puis j’ai eu droit, (toujours avec notes explicatives), aux camaïeux de noirs (Ce n’est pas moi qui le dit !). Depuis une ou deux saisons nous avons droit au gris que j’appelle « gris Damidot » du nom d’une célèbre décoratrice qui l’affectionne. Il existe beaucoup de bobos-théâtreux qui sont à la mise en scène ce qu’ « un dîner presque parfait » est à la gastronomie. (Soit dit par parenthèse).
Je viens de parler de camaïeux, revenons-y.
Le bobo ose parfois s’aventurer dans le camaïeu qui n’est jamais qu’un jeu sur l’intensité d’une même teinte. C’est comme si, en musique on demandait à plusieurs violons de jouer la même note mais les uns forte, les autres piano, les autres mezzo-forte, avec comme but d’obtenir un accord agréable à l’oreille. Il le serait. Cela s’appelle un unisson, qui est le degré zéro de l’harmonie.
Alors, si on fait le bilan : noir, blanc, camaïeux = degré zéro de l’harmonie chromatique, on admettra qu’un gamin de 10 ans est capable de devenir détenteur du bon goût façon bobo, en quelques minutes.
Tiens, tout en écrivant, je me dis que je suis bien bête et que je devrais rédiger un manuel du bon goût qui m’apporterait peut-être la fortune, en présentant comme le fruit d’une grande compétence les indigentes ficelles que je m’amuse à dénoncer. Le génie surgit parfois au fil de la plume.
Qu’ajouterais-je si je rédigeais ce manuel ?
J’ajouterais qu’une fois décidé de faire dans le noir et blanc il suffit d’y juxtaposer n’importe quelle couleur pour obtenir un effet. Mettez des chaises rouges, des assiettes rouges, des verres rouges sur votre table noire dans votre loft tout blanc et vous atteindrez des sommets.
Par contre, si vous adoptez un camaïeu de couleur, vous ne risquez rien à lui confronter du blanc et du noir.
Evitez, quoi qu’il en soit, l’usage de couleurs pures, ni même secondaires (les verts, violets, orange) préférez des couleurs du troisième ou quatrième degré : des verts tirant sur le bleu et que vous appellerez turquoise, des violets tirant fortement sur le bleu ou le rouge, etc…Voilà le bon goût !
Enfin vous reste la ressource du gris.
Le gris hérite de ses parents le noir et le blanc la vertu de s’accorder avec tout.
Mais savez-vous qu’il existe une infinité de gris ? Figurez-vous que si vous ajoutez une touche de couleur à du gris ce dernier devient une « nuance de gris ». En réalité, et à y réfléchir, c’est la même chose que de rajouter beaucoup de noir et beaucoup de blanc à n’importe quelle couleur. N’est-ce pas formidable ? Ainsi vous obtiendrez un gris-rose, un gris-bleu, etc. Vous obtiendrez de surcroît le sentiment d’un grand raffinement personnel. Le summum en la matière est l’ajout au gris des couleurs plus que secondaires dont il était question plus haut. Mélangez un vert- bleu avec du gris et vous obtiendrez une nuance que je renonce à décrire, une teinte qu’on retrouve parfois dans les tenues de camouflage des commandos de parachutistes. Même chose avec un violet aubergine flétrie : vous obtiendrez une nuance comme les enfants savent en obtenir dans l’eau où ils rincent leur pinceau. Vous appellerez ça « taupe ». J’ai vu pas plus tard qu’hier, une de ces couleurs vaguement marronasse, baptisée poétiquement, par une émule de la fameuse Damidot « vison ».
Il vous suffira de juxtaposer une de ces nuances de gris à un gris tout bête pour donner l’illusion d’une fabuleuse compétence en matière de composition.
Voilà ce que je recommanderais, si j’avais envie de me faire passer, à moindres frais, pour un expert en matière de décoration.
En réalité je suis navré de voir la boboïtude imposer son indigence décorative. Le bobo est bourgeois-bohème, c’est sa définition, mais qu’est-ce qu’un bohème ? N’est-ce pas déjà un fils à papa qui se la joue artiste ? Le goût bourgeois est constitutivement médiocre, tape à l’œil et prétentieux. Il ne fait jamais dans la dentelle. Il passe des plats dégoulinants de sauces, à trois radis dans une immense assiette blanche (rectangulaire), il passe des abat-jour à pompons, des tentures en velours grenat et des couverts en argent tarabiscotés au gris Damidot qu’il trouve du plus haut chic quand il en barbouille la commode de sa grand-mère.
Après tout qu’importe ?
Ce qui me chagrine c’est quand je vois des gens qui n’ont rien de bourgeois, qui se débattent au bas de l’échelle sociale, renoncer au bleu, au rouge, au jaune, au vert aux couleurs qui sont celles du ciel, de l’herbe, des pissenlits et des coquelicots, des mandarines et des violettes, celles du sang, du feu, des déserts et des landes pour s’entourer des teintes de la cendre, du caca poussiéreux, de la vieille rouille, de la vomissure d’ivrogne parce qu’ils ont vu ça à la télé.
Que le goût indigent et prétentieux du bobo ordinaire fasse de son milieu de vie un décor décourageant d’insipidité, peu importe si cela l’aide à conforter sa bêtise de bourgeois borné, mais qu’il l’impose tel qu’il le fait actuellement me navre. Je suis très mal à l’aise face au totalitarisme du mauvais goût, car, je peux bien l’avouer, je ne sais pas si le bon goût existe, mais je crois de plus en plus que le mauvais goût existe bel et bien. Pour le reconnaître il suffit de regarder ce qui plaît aux bobos. De même que les bien-pensants enfoncent tant qu’ils le peuvent les plus démunis tout en bavassant des discours dégoulinants de bonnes intentions, les bobo-décos stérilisent tout ce qui peut rester de vif et de spontané chez les petites gens en matière de décoration. A tout prendre, je préfère le salon des Deschien parce qu’il est sans arrière-pensée.
PS. Une autre fois peut-être je t’enseignerai comment hausser la cuisine au niveau de la création en ajoutant du gingembre à tout et n’importe quoi. Le gingembre est à la cuisine ce que le « gris Damidot » est à la déco.
http://www.youtube.com/watch?v=BH1NiSHbNhU&NR=1&feature=fvwp
http://www.youtube.com/watch?v=f6HxWWYaIG4&NR=1&feature=fvwp
http://www.youtube.com/watch?v=kLlUJkn50Uk&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=oW8sxG8IhaQ&feature=related
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http://www.youtube.com/watch?v=jJRI7zT_I6Q
http://www.youtube.com/watch?v=jgEUmPv7Qw8&NR=1
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